A qui profite le développement ?

SURVIVAL  Mars 2012

Un objectif majeur du processus

de développement entamé dans

les années 1980 consistait à

garantir que les populations

concernées bénéficieraient

réellement des investissements

en capital, des innovations

technologiques, de la modernisation, en un mot du

‘Progrès’. On lira dans ce numéro qu’en ce qui concerne

les peuples indigènes, cet objectif est loin d’avoir été

atteint. Les planificateurs et les praticiens du

développement ont en effet souvent préféré fermer les

yeux devant des problèmes qualifiés sans vergogne de

‘coûts sociaux inévitables’ en espérant que les populations

visées finiraient bien par jouir elles aussi des avantages de

la modernisation. Pire encore, comme on pourra le

constater dans l’interview du leader innu George Rich, les

peuples indigènes ont souvent fait l’objet d’une stratégie

délibérément destructrice poursuivie par l’Etat, les

planificateurs du développement ou les élites dominantes.

Hélas, les effets multiples du développement – de la

désertification et de la déforestation à la paupérisation, la

marginalisation et la dépendance, en passant par la

pollution et la détérioration des ressources naturelles dont

les populations tirent leurs moyens de subsistance –

représentent probablement l’une des tragédies humaines

les plus graves de notre époque. ■

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A quoi sert le développement?

Il serait probablement utile à ceux qui n’ont pas accès à l’eau courante ou à un système d’égout en zone urbaine (la contamination fécale, pourtant facilement évitable, est la plus importante cause de mortalité d'origine humaine). Mais, bien que ces besoins essentiels ne soient pas

à la portée de millions d'individus, ils ne représentent qu'une infime partie de ce qui est aujourd’hui considéré comme le développement. Le cynisme révoltant dont font preuve les politiques gouvernementales et le monde des affaires à l'égard du développement renferme bien d’autres éléments – les armes par exemple – dans la

même catégorie.

Que peut signifier le développement pour ceux qui sont presque totalement autosuffisants, qui assurent leur propre subsistance et qui bâtissent leurs maisons là où l’eau est encore limpide – comme le font

la plupart des 150 millions d’êtres humains qui appartiennent à des minorités tribales dans le monde? Le développement leur a-t-il été d’une quelconque utilité, ou au contraire leur a-t-il été défavorable?

Il est aisé d’en mesurer les conséquences.

Sans compter les millions d'individus qui ont succombé à l’invasion coloniale dans certains des pays les plus ‘développés’ du monde (Australie, Canada ou Etats-Unis), le développement a converti la plupart des survivants en indigents dépossédés de tout.

Essayez d’évaluer ce qu'il devrait signifier : revenus élevés, accroissement de la longévité humaine, plein emploi, santé florissante,

taux réduits d'addiction à la drogue, de suicide, d'emprisonnement et de violence domestique, et vous constaterez que les peuples indigènes des Etats-Unis, du Canada et d’Australie sont de loin les plus défavorisés sur la plupart de ces aspects –mais personne ne semble en tirer les leçons.

Les conséquences de cette dépossession sont encore plus radicales en Amérique du Nord et en Australie que partout ailleurs sur la planète. Les colons étaient déterminés à spolier les terres indigènes, sans remettre en cause leur propre supériorité. Ils ont adopté des modèles socio-économiques selon lesquels les travailleurs produisaient pour de

lointains marchés, et devaient payer pour ce privilège. Les autochtones, qui n’utilisaient pas d’argent, qui ne payaient pas d'impôt et qui contribuaient peu au marché tant qu’ils n’y étaient pas forcés, étaient considérés comme des arriérés. Au mieux, ils étaient destinés à être intégrés pour servir la société coloniale.

Le système colonial les a privés de leur mode de vie autosuffisant sur leur propre territoire et les a amenés en tant que serviles domestiques à une productivité élevée sur les terres d’un autre. Il ne servirait pas à

grand-chose de demander des excuses rétroactives à ce sujet car ce système n'appartient pas qu'à un passé révolu : la plupart des projets imposés de nos jours aux peuples indigènes vont exactement dans le

même sens.

Deux des axes principaux du développement sont l'habitat et l’éducation.

Les maisons traditionnelles ont beaucoup d’avantages – pas seulement parce qu'elles ne nécessitent pas d'investissement financier– elles sont fraîches sous les tropiques, confortables sous les rigueurs de l'hiver

glacial des régions subarctiques, toujours conviviales, la plupart du temps multifamiliales – mais le développement considère qu’elles doivent être remplacées par des habitations modernes individuelles.

En Papouasie occidentale, les tribus gardent leurs cochons dans les nouvelles maisons en dur que le gouvernement leur a fournies et

vivent dans les anciennes. Le Rwanda a récemment interdit les toits végétaux qui doivent être remplacés par la tôle ondulée dont on peut douter du confort qu’elle peut apporter sous des climats tropicaux.

Qu’en est-il de l’éducation moderne? En Australie, les enfants métisses ont été arrachés à leurs familles et conduits de force dans de

lointains pensionnats dans le but d'éliminer leur ‘aboriginalité’ afin de

former une classe inférieure. Des toundras glacée de Sibérie aux déserts arides du Botswana, les pensionnats demeurent un argument majeur des politiques d’intégration qui détruisent plus qu’elles n’éduquent. Ce n’est pas une conspiration cachée : il s’agit ouvertement de transformer les peuples indigènes en travailleurs méprisant leur propre héritage culturel.

De nombreux peuples indigènes se sont rendu compte que même l'assistance médicale moderne que leur apportent les gouvernements les plus prospères ne sont pas en mesure de guérir les maladies que les politiques que ces mêmes gouvernements leurs ont infligées. Ce n’est pas ‘l'arriération’ qui pousse les peuples indigènes à rejeter les projets de développement, c’est une anxiété rationnelle concernant l'avenir.

Quant au développement d’infrastructures à grande échelle –barrages, mines, irrigation... – son effet réel est toujours d’enrichir l'élite tout

en appauvrissant les locaux. Est-il alors possible d'apporter aux peuples indigènes de réels bénéfices du développement? Oui, si nous

acceptons leur droit de rejeter ce que nous, investis d’une ‘sagesse

supérieure’, pouvons leur offrir. Nous devons cesser de penser qu’ils sont puérils lorsqu’ils prennent des décisions que nous désapprouvons.

Tous les gens veulent contrôler leur propre avenir, et tous n’attendent pas les mêmes choses de la vie, mais de telles évidences n'ont presque jamais été mises en pratique.

Le développement, du moins pour la plupart des peuples indigènes, n'a

pas pour vocation de sortir les gens de la misère, mais bien de masquer la prise de contrôle de leurs territoires. Le subterfuge fonctionne bien car la conviction que ‘nous savons mieux’ est

plus profondément enracinée que jamais; l’étroitesse d’esprit de l’époque victorienne est de retour. Comme me le disait un Bushman du Botswana:

En premier lieu, ils nous dépossèdent en

spoliant nos terres, en nous privant de nos

zones de chasse et de nos modes de vie.

Ensuite ils disent que nous ne sommes rien

car nous sommes sans ressources’.

A une époque où l'eau, la nourriture, le logement, l’éducation, la

santé et l’énergie deviennent hors de prix, l'autosuffisance se révèle un

mode de vie attractif. Certes, elle n'augmentera pas les chiffres du PIB, mais il existe encore de nombreux peuples indigènes dans le monde qui vivent plus longtemps et plus sainement que des millions de gens dans les bidonvilles.

Qui peut direqu’ils ont fait le mauvais choix?

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