"Autobiodégradable" de Charlotte Charpot

Le blog d'un éditeur comme un autre…

« Dans la littérature, tous les genres sont bons hormis le genre ennuyeux » – Walter Scott

Paroles d’auteurs avec Charlotte Charpot

par Administration

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Oserez-vous entrer dans le cube ? Et découvrir un roman résolument original, percutant, contemporain et qui risque bien de vous bousculer, mais pour mieux vous ravir et vous séduire. Vous êtes dans l’ère industrielle de l’être industriel, vous dit l’auteur en préambule, avant de vous promener dans le monde d’une entreprise qui pourrait bien devenir la vôtre dans quelques années (à moins que ce ne soit déjà le cas), et vous enfermer dans une émission de télé de la pire réalité possible. Tout cela enrobé d’une écriture incisive, humoristique, précise et un rien espiègle, que Charlotte Charpot sait déployer tout au long de son roman pour divertir, mais aussi et surtout dénoncer, amener à réfléchir sur la société qui nous attend peut-être si on s’abstient de réagir efficacement à la captation de notre temps de cerveau disponible…

Autobiodégradable, c’est un OVNI littéraire, un OLNI devrais-je peut-être dire (objet littéraire), mais en même temps, on le lit comme un roman en ce sens que l’histoire de toutes ces Chantal et de tous ces Jean-Pierre est tellement notre histoire, ou pourrait l’être. Comment décide-t-on d’écrire ce genre d’histoire, quelle est la genèse de ce magnifique roman, et quel est le but poursuivi ?

Autobiodégradable est fait pour être un Objet Littéraire Non Identifié. Il me semble que le monde a profondément changé, cependant on croise rarement la route d’auteurs qui tentent de proposer autre chose sur le plan du style et de la manière qu’ils ont de le donner à relire. Ou peut-être les éditeurs ne souhaitent-ils pas courir le risque ? J’ai donc beaucoup de chance que Numeriklivres ait accepté ce titre. Je cherche en littérature comme en peinture des artistes capables de déplacer les choses, de les emporter ailleurs et de nous les rendre telles que nous ne les avions jamais regardées. C’est une tentative en ce sens que j’ai entrepris et pour déplacer les choses, il faut déplacer le verbe. Tout le pari alors est de trouver une voie suffisamment nouvelle pour être déroutante et suffisamment familière pour rester lisible. Cela est périlleux, toujours à la limite de la construction et de la déconstruction. Jusqu’où va-t-on accepter de se perdre pour se retrouver, jusqu’où le lecteur est-il funambule ?

Cette question est totalement liée à l’état d’esprit qui habite notre XXIe siècle. Partout les gens s’oublient. Le monde du travail est invraisemblable, nous avons tous connaissance des vagues de suicides consécutives à la privatisation des grosses entreprises comme les télécoms, la poste, et tant d’autres. Il y a la crise, le burn out, des pressions exercées dans tous les sens, les informations télévisées alarmistes, l’urgence permanente et lorsque les gens vont trop loin, ils se brisent. Il paraît qu’il n’y a jamais eu tant de congés longue maladie qu’à l’heure actuelle. Parallèlement, on assiste à une vague de retours à la nature, de volonté de changer nos modes de vie, la consommation bio, le yoga, les revirements professionnels pour ouvrir une maison d’hôtes à la campagne, ou fabriquer son fromage de chèvre. J’ai eu envie d’illustrer ces deux mouvements dans une parabole juste un peu trop folle pour être prise au premier degré, et juste suffisamment réaliste pour rester très inquiétante. Tout ce que raconte cette histoire existe réellement, je ne suis qu’un condensateur. L’objectif est aussi de dire aux gens : arrêtez-vous. Regardez en vous-même ce qui est important : c’est vous. Et si pour s’en souvenir il est nécessaire de se boucher les oreilles pour cesser d’entendre hurler les loups, faites-le. Nous sommes tous un peu loups.

Les interactions entre les différents personnages du livre et les situations auxquelles vous les confrontez sont parfois presque terrifiantes. Il y a un soupçon de fantasy à vrai dire et d’anticipation disséminée entre les lignes, petites doses homéopathiques certes, mais présentes. C’est quelque chose qui caractérise votre écriture, ou bien c’est fortuit ?

Le côté fantasy n’est pas fortuit. En l’occurrence, je prends le terme "Fantasy" au sens de légère anticipation. Ce qui est amusant, c’est de constater que nous partons sur l’idée d’anticipation, alors que nous pourrions partir sur celle de la caricature. Il semble que les deux notions soient bien proches pour que la confusion s’établisse dans nos esprits. J’envisage cette histoire comme très légèrement décalée dans le futur. Je ne précise cependant jamais ni le temps ni le lieu pour ménager le malaise. Est-ce aujourd’hui ? Est-ce demain ? Rien de moins certain.

La fantasy au sens de "anticipation" ne caractérise pas mon écriture je pense. Mais j’aime jouer sur les sensations temporelles ressenties par le lecteur. Dans Le Cas Nathalie Solenblum par exemple, l’histoire se déroule de nos jours, mais le vocabulaire est tellement baroque et délibérément désuet que l’on se croit au XIXe siècle sans conscientiser nécessairement la source du malaise. Un peu comme de travailler le clair-obscur du verbe, lui donner les couleurs d’un temps et d’un espace à chaque fois différent, parfois insaisissable.

Si je prends le terme fantasy au sens de "croisement du merveilleux et du fantastique" effectivement cela me caractérise. Je viens du monde de Tolkien, Moorcock, Hebert, Caffrey, Zimmer Bradley et tant d’autres. Ils m’habitent profondément. Le surgissement du fantastique est capable de nous libérer à bien des égards, il laisse la porte ouverte sur l’infini des possibles et donc surtout sur des possibles différents.

Il y a quelque chose de cinématographique dans ce roman, des scènes qu’on verrait bien se dérouler sur grand écran. Quelles influences ont guidé ce texte ?

J’ai été inspirée par les livres de Douglas Coupland, principalement. Cet auteur est un génie contemporain extraordinaire. Côté cinéma, l’univers de Scott Pilgrim, car le réalisateur a tout osé, et surtout parce qu’il propose une manière totalement décalée moderne et fraîche de raconter une histoire. C’était le signe que je pouvais l’envisager à l’écrit. Enfin, j’ai été nourrie par la poésie de Gherasim Lucas. Alors là, comme ça, chercher quel rapport il peut bien y avoir entre Lucas et Autobiodégradable, j’avoue que cela ne va pas sauter aux yeux. Pourtant, il y a des courants profonds sur la façon de raisonner autour de la structure qui sont bel et bien là. L’édifice tient-il debout ? Tiendra-t-il jusqu’au bout ? L’un de mes objets poétiques préférés de Lucas est celui-ci : " S’en sortir sans sortir". Cela résume Autobiodégradable et la vie en son entier. Enfin, j’adore travailler sur l’instantané de l’image. Idéalement je voudrais faire surgir les scènes dans l’esprit du lecteur exactement à la manière d’un film. Comme si je projetais grâce au texte l’ensemble du décor. On me dit que je suis utopiste et pourtant je n’arrive pas à me départir de l’idée qu’il est possible que les images et les émotions passent avec quelque chose de commun d’une cervelle à une autre pour peu que l’auteur soit doué.

Un mot sur vos projets littéraires à venir ?

Concernant mes projets futurs… J’ai l’idée d’un roman qui ne me quitte pas depuis des mois et des mois. J’ai été contrainte de le mettre de côté pour des raisons professionnelles mais je vais m’organiser pour reprendre l’écriture très prochainement. En revanche, cette histoire n’a toujours trouvé ni sa forme ni sa structure. Le travail va être passionnant !

Propos recueillis par Anita Berchenko

Collection Charlotte Charpot

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