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JARWAL LE LUTIN, TOME 4

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Ils prirent le chemin vers la forêt.

 

Des discussions et des rires, des histoires de balades, des sorties avec les parents, Tian qui racontait son enfance à Paris, le désir de ses parents de venir s’installer au pied des montagnes.

« Mon père dit que de lever les yeux vers les hauteurs élèvent aussi l’esprit. A Paris, les gens marchent en regardant le sol.

-C’est effrayant de voir qu’il puisse y avoir autant de distance entre les gens, autant de différences dans leur choix de vie.

-Je ne sais pas Marine s’il s’agit essentiellement de choix.

-Oui, c’est vrai Tian. Nous, les enfants, par exemple, on ne choisit rien. On naît dans une famille, nos parents nous éduquent et on adopte leurs propres choix avant de pouvoir prendre une voie.

-Mais quand on est en âge de prendre une décision de vie, on le fait en fonction de ce qu’on a vécu. Il n’y a plus vraiment de choix mais une adaptation.

-Alors Tian, on n’est jamais libre ?

-On est libre de le comprendre. »

 

Elle l’aimait. C’était une certitude.

Ils arrivèrent à la cabane et Léo sortit la corde de la souche. Une cachette qui n’avait jamais été découverte, un arbre tombé au sol dont le fût avait été dévoré par les insectes xylophages et que les pluies avaient vidé de son contenu. Il s’approcha du grand hêtre et lança le filin. Il passa par-dessus une grosse branche basse. Le garçon attrapa l’extrémité de la corde et la passa dans la boucle fermant l’autre bout. Il tira et fit grimper le brin jusqu’à ce qu’il vienne resserrer la branche. Il entama aussitôt la remontée en enlaçant ses jambes autour du cordage. Juste avant d’atteindre la branche sur laquelle le bout avait été lancé, il posa les pieds sur un nœud végétal bien épais et y prit appui. Il put saisir la grosse branche à pleines mains et il se rétablit à califourchon. Une escalade facilitée par les multiples branches l’amena jusqu’au soubassement de la cabane. Il poussa une trappe dissimulée au niveau du plancher et disparut. 

Appuyé à une balustrade, il invita ses compagnons.

« A qui le tour ? 

-Pas pour moi, en tout cas, je n’ai jamais réussi à grimper à la corde lisse, murmura Lou, piteusement.

-Pas grave, je reste avec toi en bas, lança Rémi, immédiatement. Et puis, je t’apprendrai. »

Elle lui sourit, sans parvenir à cacher son émoi.

« Tu apprendras vite, Lou, mon frérot est un bon professeur, » lança Marine qui venait de saisir la corde.

« A toi l’honneur, Tian. Tu seras notre premier invité. Personne ne connaît l’existence de cette cabane. »

Tian rejoignit sans peine Léo. Une souplesse de chat. Force et légèreté, maîtrise des gestes, sérénité.

Marine avait déjà pu l’observer dans les séances de sport au collège. Cette impression que tout lui était facile.

Elle prit la corde à son tour et grimpa.

Tian la suivit des yeux avec cette impression que son bonheur ne s’arrêtait pas à l’observation des qualités physiques de la jeune fille ou au partage de ses interrogations existentielles. C’était un bonheur plus profond, de l’ordre de l’inexprimable, comme cette paix immense devant la beauté du monde, cette plénitude qui dessine un sourire intérieur, une retenue étrange qui s’étend uniquement dans les tréfonds de l’âme, un sourire qui n’a pas de raison, qui n’a pas d’intention, au-delà des simples émotions.

L’impression qu’il venait d’entrer dans une sphère lumineuse et que Marine s’y trouvait aussi. Non pas l’autre comme un complément à des faiblesses intimes mais l’autre comme un partenaire, lié par un filament invisible, porté par une énergie commune.

Un vertige en lui lorsque Marine se redressa à ses côtés et lui sourit. Une flamboyance qui irradiait dans chaque particule, une chaleur dont il n’aurait su identifier la source. Il serra la balustrade et plongea dans ses yeux bleus.

 

Léo, enthousiaste et rieur, expliqua toute la construction, les galères et les réussites, les combines et les astuces, les discussions et les prises de décision, tout ce travail pour mener le projet à terme.

« Comme les escaliers des Kogis dans la forêt ou votre abri avec Jarwal. Construire, non pas simplement pour créer quelque chose mais pour unifier les êtres. C’est sans doute ça le premier objectif de tout ce qui a été fait par les hommes.

-Oui, Tian, mais ça n’est pas toujours pour des intentions très pures, ajouta Marine.

-La Grande Muraille de Chine, par exemple, compléta le jeune garçon. Des constructions à des fins guerrières, que ça soit comme assaillant ou comme assailli.   

-Construire sous l’emprise des maîtres de guerre, des maîtres politiques, financiers, religieux, de tous les hommes qui se veulent être des guides alors qu’ils sont eux-mêmes perdus dans leur prétention, c’est de toute façon toujours une catastrophe. Les César, les Louis, les empereurs, les Tsars, les chanceliers, les Conquistadors, les Papes, les Napoléon, les Führers et autres fous furieux ou fous de Dieu, ce sont juste des assassins nourris par les folies de ceux qui les vénèrent. Je n’aime pas les hommes et parfois, j’aimerais les voir disparaître. »

Le visage tendu de Marine, des paroles lancées comme des sentences, comme une rage enfermée dans l’impuissance de son statut d’enfant. Elle n’y pouvait rien et c’était insupportable.

Tian partagea sa douleur, comme si la colère de Marine coulait en lui.

 

« Allez, Lou, vas-y, serre bien les pieds autour de la corde ! »

Rémi encourageait Lou qui tentait de quitter le sol.

« Ne tire pas sur les bras, c’est les jambes qui te font monter ! »

 

De la cabane, les trois compagnons joignirent leurs encouragements à ceux de Rémi mais Lou redescendit après quelques efforts.

« Je crois bien que j’ai compris mais c’est la hauteur qui me fait peur. Et puis surtout, je ne sais pas si j’arriverai à lâcher la corde pour attraper la branche.

-Ben, c’est pas grave, on recommencera une autre fois et tu vas prendre confiance. Pas de souci. Si tu veux, on s’entraînera aussi dans le gymnase du collège, après la cantine.

-Oui, bonne idée, je veux y arriver. »

 

Des sourires échangés, impossible d’en dire davantage. Plus tard sûrement. Elle voulait laisser les choses se faire et être certaine de ne pas s’illusionner.

Léo, Marine et Tian redescendirent chacun leur tour. Ils félicitèrent Lou encore une fois.

« Dis Léo, je peux regarder ton bâton de marche, s’il te plaît ? demanda Tian.

-Oui, bien sûr. »

Tian prit le bâton, l’observa attentivement, posa ses mains conjointement et le leva devant lui. Il posa ensuite la pointe sur le sol et se mit en garde, comme un escrimeur.

Ses compagnons le regardèrent, médusés, effectuer un enchaînement de pas et de séries de coups portés à un adversaire imaginaire, une vitesse d’exécution stupéfiante, une souplesse et une fluidité de félin, un volte-face, une parade comme s’il évitait un sabre passant au-dessus de sa tête, un saut, jambes repliées pour esquiver une autre attaque, une détente verticale absolument prodigieuse, il tournoya en l’air et retomba au sol sans aucun déséquilibre, il enchaîna une série de coups secs, ponctués par des souffles maîtrisés, le bâton stoppait sa course comme s’il heurtait réellement un adversaire, puis il tournoyait de nouveau dans des arabesques fulgurantes, tranchant l’air dans tous les sens, dans une chorégraphie minutieuse. Tian semblait habité par une énergie nouvelle, transfiguré, métamorphosé, comme si un combattant millénaire venait de s’insinuer en lui et le guidait.

Il effectua un salto arrière en prenant appui sur un bras et retomba, jambes fendues, son arme dressée devant le visage imaginaire d’un combattant statufié par sa dextérité.

 

« Waouh ! lança Léo, totalement subjugué. C’est dingue comme tu vas vite.

-Ben, dis donc, Tian, tu m’as scié net, enchaîna Rémi. »

 

Marine observait le jeune garçon. Aucun signe d’essoufflement, aucune émotion visible, le visage neutre, impassible, ce regard perçant, presque dur qui l’avait habité pendant sa démonstration, ce regard inconnu, presque envoûté, avait disparu. Il ne restait que cette paix étrange, indéfinissable, cette posture digne et solide qui le caractérisait.

Il tendit le bâton.

« Merci, Léo, un très bon bâton.

-Où t’as appris à te battre comme ça ? demanda Lou.

-Je ne me battais pas, Lou, je me défendais.

-C’est du Kung Fu ? interrogea Rémi, toujours aussi fasciné.

-C’est l’enseignement des moines du temple de Shaolin. C’est très ancien. Mon père m’avait inscrit dans un dojo à Paris. Depuis mes trois ans. Et j’ai reçu aussi les enseignements spirituels qui accompagnent cette pratique. »

 

Marine ne comprenait pas les raisons de ce déballage. Une désagréable impression, comme si Tian avait cherché à épater la troupe. Cette boule au creux de son ventre, une déception pénible, des interrogations qui fusaient. C’était insupportable.

« Pourquoi tu nous as montré ça ? » questionna-t-elle sèchement.

Rémi et Léo furent surpris du ton de leur sœur.

Tian l’observa et comprit immédiatement.

« Je ne cherchais pas à vous épater Marine. Je n’ai jamais parlé de ça à quiconque. Vous êtes les premiers. Pour une raison très simple. Vous m’avez fait confiance en m’invitant ici et en racontant votre histoire. Je me devais de vous faire part également de ce qui me porte, me fait vivre, me pousse à grandir. Je ne connais pas de lutin, je n’ai pas de compagnon. Enfin… Je n’en avais pas. »

Marine crut qu’elle allait défaillir, des tremblements dans les jambes, des bouffées de chaleur sur le visage, des frissons dans le corps, comme si cette interprétation néfaste lui ôtait toutes ses forces, comme si cette méfiance injustifiée envers Tian serait à tout jamais une marque honteuse sur sa peau, un fer rouge, ancré dans ses chairs.

« Je te prie de m’excuser Tian. J’avais imaginé n’importe quoi. C’est ridicule, je suis bête.

-Non, Marine, tu es méfiante et je le suis aussi. Mais je suis si heureux de vous avoir rencontrés.

-Moi aussi Tian. »

Les mots avaient jailli, impossible de les retenir. C’était comme une bouffée d’air, l’effacement des paroles blessantes.

« J’aimerais vous apprendre ce que je sais. Si cela vous intéresse.

-Tu voudrais nous apprendre à combattre comme toi ? bondit Léo.

-Je ne me bats pas Léo. Il s’agit uniquement de se défendre.

-Ben, c’est pareil non ?

-Je ne pense pas Léo. Celui qui se bat accepte le combat. Je ne l’accepte pas, intérieurement, mais je suis capable de me défendre pour que cesse le combat.

-Ah, oui, ça y est, je comprends. Ton objectif est de montrer à ton agresseur que tu es capable de te défendre pour que le combat s’arrête. C’est ça ?

-Exactement Léo. Et dès que mon agresseur se retirera, je cesserai de me défendre. Mais les arts martiaux ne sont pas l’essentiel de cet apprentissage.

-Et de quoi s’agit-il alors ? demanda Marine dont le trouble avait cessé.

-Le monde intérieur et le Qi Gong.

-Qu’est-ce que c’est ?

-C’est une gymnastique traditionnelle chinoise et une science de la respiration. C’est l’énergie vitale qu’il faut apprendre à maîtriser. Les moines Shaolin possèdent cette maîtrise. Vous seriez très étonnés de voir de quoi ils sont capables. La philosophie Taoïste est le fondement de tout ce travail. »

Un silence maintenu, l’impression pour la petite troupe d’être en présence d’un personnage dont les connaissances les dépassaient amplement.

« Et tu penses qu’on peut accéder à tout ça Tian ?

-Oui, Marine, j’en suis persuadé. Pour une raison principale. Vous aimez la nature. Et l’énergie vitale est partout en elle. De se mouler dans le monde des hommes conduit bien souvent à la perte de cette conscience de l’énergie, à sa dissolution dans les tourments des pensées. Le Qi Gong est un travail dans le silence. Le silence extérieur mais aussi le silence intérieur. Et tout à l’heure, au bord du lac, j’ai bien vu que vous aimiez tous ce silence. D’autres enfants auraient voulu bouger sans cesse et parler pour ne rien dire, faire du bruit, s’agiter, sans même aimer la nourriture du repas, sans même voir la beauté du monde. Vous n’êtes pas comme ça.

-Ce sont nos parents qui nous ont appris tout ça, » expliqua Léo.

Il raconta brièvement quelques anecdotes et Tian s’amusa du bonheur que le garçon éprouvait à énumérer leurs journées.

Lou s’était assise sur un tronc couché. Marine s’aperçut du trouble de son amie. Une tristesse pesante sur son visage, les épaules tombantes, un silence chargé de mots.

Elle s’assit à ses côtés. Lou leva les yeux et croisa son regard. Marine aperçut un voile de larmes suspendu, une brillance de cœur brisé.

« J’ai un secret moi aussi. Personne ne le connaît. »

Elle croisa les mains et entremêla nerveusement ses doigts.

« Rien ne t’oblige à le révéler Lou.

-Merci Marine mais pour une fois, je me sens un peu capable d’en parler. C’est tellement incroyable ce qui se passe aujourd’hui. Je ne pourrais même pas dire depuis combien de temps, je ne me suis pas sentie aussi bien. Et là, c’est comme si ce secret était en trop, comme si ça devait déborder. »

Les garçons se taisaient. Rémi aurait aimé s’asseoir près de Lou mais il n’osait pas.     

« J’avais une sœur jumelle. Elle s’appelait Océane. Elle est morte il y a deux ans, un accident de voiture. Et souvent, elle est là. Près de moi. Je n’ai jamais osé le dire. »

Un tourbillon de pensées dans les esprits, des douleurs qui se propagent, comme une blessure invisible qui suinte, Léo imaginant la mort de son frère ou de sa sœur, Marine repensant à l’arrivée de Lou l’an passé, à sa solitude et son retrait, elle la trouvait souvent assise dans un coin de la cour, plongée dans un livre, elle avait toujours un ouvrage dans une poche, elle ne cherchait pas vraiment à créer de relations, une infinie tristesse qui émanait de son visage, une discrétion constante en classe, elle ne prenait pas la parole, elle ne se mêlait pas au groupe.

Marine n’avait pas voulu l’intégrer à son petit monde, elle n’avait pas voulu d’une intrusion perturbatrice, elle vénérait son statut de chef et craignait de tout perdre. Une honte terrible désormais, la vérité qui lui sautait à la gorge, comme une bête qu’elle ne pouvait plus soumettre. Elle avait ignoré la souffrance de Lou pour préserver sa tranquillité et la belle image qu’elle se fabriquait toute seule. Et là encore, elle avait osé attribuer à Tian des intentions perverses. Lou, Tian… A vivre ainsi dans le clan fermé de ses illusions égotiques, elle avait brisé en elle la perception des autres.

Elle prit la main de Lou et la serra tendrement.

« Merci de ta confiance Lou. Nous sommes tous reliés désormais, unis par l’essentiel. Et j’aurais beaucoup appris aujourd’hui. Sur moi. Grâce à vous deux. »

Marine regarda Lou et Tian, des mots silencieux dans l’intensité de l’échange, le visage défait par la violence de l’éveil, des révélations comme des coups de burin sur une statue grossière.

« Mon père est tombé malade quelques mois après la mort d’Océane. Les médecins disent que c’est à cause de l’amiante qu’il y avait dans son usine mais moi je sais bien ce qu’il se reproche. L’amiante, c’est juste le moyen qu’il a trouvé pour montrer à quel point il est désespéré. C’est lui qui conduisait la voiture. Un rendez-vous chez le médecin avec ma sœur. Un camion a traversé la route et est venu les taper. Mon père n’a pas réussi à l’éviter et la voiture a fait des tonneaux et elle s’est écrasée contre un poteau électrique. Juste où était Océane. Mon père a passé deux mois à l’hôpital et après il est tombé malade. Il n’a même pas pu venir à l’enterrement d’Océane. »

 

Tous les mots s’étaient déversés comme un torrent furieux, le souffle haché, les yeux figés sur le sol.

Ils ne bougèrent pas, ils ne dirent rien. Muets, statufiés, aucune parole, une sidération commune devant la violence des faits, une impuissance à adoucir les douleurs. Comme si la mort elle-même œuvrait à la scission des âmes. Cette peur infinie de la mort des autres parce qu’elle contient la mort de tous. Et de soi.

Rémi aurait tellement voulu avoir la force, le courage ou l’abandon de toutes les retenues pour aller s’asseoir auprès de Lou, lui prendre la main, amener sa tête sur son épaule, juste pour qu’elle se repose et qu’elle quitte quelques instants cette horreur de la vie. Qu’il devienne pour Lou un puits sans fond dans lequel elle aurait pu jeter tout ce qui l’alourdissait, voilait ses regards, ternissait ses jours, qu’il devienne la possibilité de l’oubli. Et soudainement, il comprit qu’il n’espérait même pas qu’elle s’intéresse à lui, qu’elle l’aime peut-être, mais simplement qu’elle se repose un peu.

« Comment la vie pouvait-elle se montrer aussi redoutable ? Pour quelles raisons ? » Les questions insolubles d’où suintaient les colères. Cette conscience brutale de la chance qui le concernait. Il n‘avait connu aucun malheur. Pourquoi était-il passé à travers toutes les épreuves ? Pourquoi lui et pourquoi pas Lou ? Y-a avait-il une raison ou simplement un hasard totalement aveugle ?   

Il aurait aimé que Jarwal soit là, pendant quelques secondes et puis soudainement, avec la même célérité dans la pensée, il réalisa que c’était à lui de comprendre. Qu’il devait grandir en lui-même et cesser d’attendre que d’autre se chargent de cette croissance.

Il s’approcha de Lou et s’assit à ses côtés. Il ne pouvait en faire davantage mais il devina, intérieurement, au plus profond, que le germe croissait et qu’il devait rester confiant. Un jour, il offrirait à Lou le bouquet de son amour éclos.

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