Emploi du temps

Le Ministère me demande d'avoir un emploi du temps parfaitement formalisé dans ma classe.

Je m'y oppose. 

Je l'ai fait et je ne le fais plus. Si je ne tenais pas compte après 35 ans de carrière de ce que j'ai vu, expérimenté, ressenti auprès des enfants, je ne serais qu'un fonctionnaire. Mais je suis enseignant. Et un enseignant se doit d'être enseigné par son expérience, non par des injonctions hiérarchiques.

J'ai longtemps réfléchi au pourquoi du comment, aux raisons qui poussent le Ministère à vouloir nous imposer un emploi du temps rigide et cadenassé. La chronobiologie, les rythmes d'apprentissage, les heures favorables etc etc... J'ai pu juger à quel point tout cela n'était que des prétextes pour imposer le pédagogisme, l'intellectualisme et par dessus tout, des intentions inavouées. Je ne reviendrai pas sur ce que j'ai combattu pendant trois ans, ça serait trop long. 

La première conclusion sur les intentions de l'Etat concerne l'avenir des enfants au regard de leur situation professionnelle future : il est primordial d'insérer dans leurs esprits, oh combien malléables, l'exigence d'un travail salarié régi par des horaires. Un élève est un futur salarié. Le conditionnement démarre en maternelle.

"Ils vont à l'école pour avoir un métier, pour participer à l'écolomie du pays, pour utiliser leurs compétences à la croissance."

Ils sont nombreux les politiciens à ne même pas couvrir cette ignominie par un silence mensonger. Non, non, ils sont heureux de voir ces petits écoliers apprendre leur rôle de "citoyen"...

Mais je ne suis pas un chef d'entreprise. Je suis enseignant et ce qui m'importe avant tout, c'est l'enthousiasme, le désir, le besoin même pour mes élèves de venir à l'école et rien de rigide ne peut contribuer à cela, rien qui ne soit autre que la pure connaissance ne me sert d'objectif. 

Imaginons que tous les lundis matins, je décide de faire une dictée. Cela signifie que pour les enfants en difficulté dans la maîtrise de la langue, le lundi matin devient un cauchemar. Il y en a beaucoup des lundis dans une année scolaire et on n'imagine pas dès lors la taille du cauchemar...Rien n'est plus anxiogène qu'un cauchemar qui se répète. 

Imaginons par contre que les exercices d'orthographe, néccessaires bien évidemment, arrivent n'importe quand, à n'importe quel jour, à n'importe quelle heure de la journée, la difficulté sera toujours présente pour ces enfants mais elle ne sera pas anticipée et par conséquent les peurs inhérentes à cette activité ne porteront pas atteinte,a priori, au potentiel de l'enfant. 

Toutes les peurs sont des barrages à la connaissance et lorsqu'elles sont anticipées, elles en deviennent redoutables.

Il m'arrive donc d'ouvir des "parenthèses", dans n'importe quelle matière, pour saisir au vol le renforcement d'un apprentissage. Une phrase, dans un texte de géographie, peut très bien servir à l'analyse grammaticale, au rappel d'une règle d'orthographe, à pointer un verbe irrégulier dans la conjugaison etc etc...

L'objectif est de montrer, à chaque occasion, que la connaissance est un puzzle, que chaque pièce a une place précise et que les emboîtements contribuent à l'image finale. La transversalité contribue à rendre l'image de la connaissance, non pas comme une "menace" mais comme un "jeu". On peut passer une vie entière à apprendre. Et pas nécessairement à heures fixes. 

Une image seule, dans un puzzle, n'a aucun sens. Elle ne devient utile qu'une fois associée à ses congénères. 

La conjugaison, pour elle-même, n'a aucun sens. L'orthographe, pas davantage.

Les apprentissages cognitifs de la langue n'ont d'ailleurs aucun sens s'ils ne sont pas utilisées dans la production d'écrits et la lecture. Sinon, cela reviendrait à apprendre aux enfants le mécanisme du dérailleur d'un vélo, les dimensions des pignons, le fonctionnement des câbles, la démultiplication des forces mais sans jamais leur proposer d'aller faire du vélo...

En géographie, les grands nombres seront donc utilisés avec la longueur des fleuves français et comparés avec ceux du monde, les altitudes des montagnes serviront aux conversions. En histoire, l'étude de l'évolution de la population servira de nouveau à l'usage des grands nombres etc etc...

Chaque matière apporte son lot de lectures et de renforcement de la langue. La dictée n'est qu'un exercice parmi tous les autres. 

Mais rien n'est inscrit dans un emploi du temps. On n'apprend pas selon un horaire mais selon l'enthousiasme et l'enthousiasme est bridé par tout ce qui est rigide. Rien ne vaut la surprise. 

Lorsque mes élèves entrent en classe, ils ne savent pas ce qu'ils vont y vivre sur un plan cognitif. 

Le salarié, pour sa part, connaît bien souvent, et malheureusement pour lui, l'intégralité de la journée à venir. En est-il heureux, soulagé, apaisé, rassuré ou plutôt dépité ? 

Combien sont-ils ces adultes salariés qui se lèvent le matin avec le désappointement d'une journée robotique ? Et il faudrait que j'impose ce rythme de vie à mes élèves ? 

Bien sûr, qu'un médecin urgentiste, se réjouit d'une journée calme, nullement marquée par de multiples imprévus et le stress des situations chaotiques. Mais la différence entre sa tâche et celle de mes élèves, c'est que lui, il a choisi d'être là...

Il ne s'agit pas pour autant d'instaurer dans la classe un désordre intellectuel, une cacophonie d'informations disparates. Il ne faut jamais perdre le fil... C'est là que l'expérience prend toute sa saveur.

Mais pour l'institution, il faudrait pourtant que j'étouffe cette expérience pour m'astreindre à un cadre temporel. 

Et tant pis pour les enfants qui le dimanche soir se coucheraient en craignant la dictée du lundi matin, à 8h30. 

Ce soir, aucun enfant de ma classe ne sait de quoi demain sera fait. 

Et tant mieux.  

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