Inconnaissance de soi

A COEUR OUVERT

Extrait

"INCONNAISSANCE DE SOI. 

« Ai-je un corps ou suis-je mon corps ? »

 

Si je parviens à répondre à la question, il aura bien fallu que j’aille chercher la réponse en moi, c'est-à-dire dans l’antre qui contient ma conscience. Je ne peux concevoir que cette conscience, ou cette raison, soit une entité extérieure que je vais saisir dans mon environnement pour m’en servir. Ma conscience est incarnée. Ma réflexion est inséparable de mon corps, elle y est enracinée comme dans une terre. Mon corps est par conséquent un support, une enveloppe mais il est aussi un « filtre » par lequel toutes les expériences viennent à mon cerveau. Si je peux penser à mon corps, c’est bien parce que je le ressens, je le perçois, j’en reçois également une image. Par contre, il est évident que cette image évolue avec le temps et l’accumulation des expériences. Ce corps n’est pas figé et la conscience que j’en ai fluctue.

Mon corps n’est pas mon être.

Je ne suis pas seulement ce corps, comme une pierre est une pierre, mais je dispose d’une capacité consciente à « m’extraire » de ce corps pour l’identifier. Ma conscience est par conséquent indépendante de ce corps, elle ne lui est pas seulement inhérente, elle n’est pas intrinsèquement englobée, elle a un pouvoir d’auto réflexion. Elle reçoit les informations reçues par le corps, elle les analyse mais elle a en plus la capacité à conscientiser ce processus. J’ai conscience de ma conscience. Elle n’est pas qu’un récepteur comme peut l’être un ordinateur en état de marche, elle a également le pouvoir d’observer l’expérience et  l’expérimentateur. »

 

Un bouleversement cataclysmique. Une envie foudroyante de pleurer de bonheur. Il tourna la tête vers la fenêtre et se laissa hypnotiser par les paysages. Il fallait qu’il se calme. C’était incroyable, stupéfiant, inconcevable. Une coïncidence qui relevait du surnaturel. Et lui revenait de nouveau en mémoire cette invraisemblable envie d’enlacer Diane à sa première apparition, comme s’il venait de retrouver quelqu’un de cher… Cette idée qu’il connaissait déjà le parfum de sa peau. Non, c’était impossible, il ne devait pas perdre pied, il devait se raisonner, c’était juste un hasard inhabituel, un peu surprenant, mais rien d’exceptionnel. Elle était journaliste, elle écrivait des livres, ses textes lui parlaient au cœur…

« Mais, bon sang, tu n’as pas de cœur ! » se fustigea-t-il intérieurement. Arrête tes conneries. Tu vas tomber amoureux, c’est ça ? Et qu’est-ce qui en toi va aimer ? Une pompe artificielle ? Ton cerveau ? Tes intestins peut-être ! »

Une colère soudaine, comme si tout ça prenait une dimension insupportable, l’impression de ne rien contrôler et que la vie l’emportait où elle voulait.

« Et voilà, c’est la vie qui est responsable maintenant. C’est facile comme ça ! Tu deviens neuneu mais ça n’est pas de ta faute. »

Il ne pouvait même pas dire s’il avait réellement aimé Alice un jour, ni même s’il aimait Chloé. Il avait aimé l’argent et le pouvoir, il avait aimé son travail et ne l’aimait plus. Il avait fondamentalement aimé les images de lui-même que ce pouvoir lui procurait. Il n’avait existé que dans ces ersatz de vie artificielle. Qu’est-ce qui avait disparu ? Non pas les thèmes, ceux-là, il les avait identifiés mais le contenant, quel récipient lui avait-on ôté ? Et quel était donc cet amour versatile ? S’agissait-il vraiment de ça ou d’une illusion d’amour ? Son cœur avait-il emporté avec lui la source de ce bonheur ? Mais alors, d’où lui venait désormais cet amour pour le silence, la solitude, les grands espaces ? Et ce désir impétueux de lire ? Ce cœur artificiel ne pouvait délivrer la moindre émotion. Le cerveau avait-il pris le relais ? Mais alors pourquoi lui avait-il fait varier intégralement le chemin emprunté ? Pourquoi ressentait-il cette attirance flamboyante pour Diane ? Était-ce l’étrangeté de son parcours, de journaliste parisienne à épicière dans un coin perdu de France, était-ce la profondeur de ses écrits et de cette démarche spirituelle qu’il avait jusqu’alors totalement ignorée ? Étrangeté… Oui, c’était bien le mot qui convenait. L’étrangeté de ce soi révélé. Comme un immigré qui aurait investi la place. De quel lieu secret venait-il ?    

Une vie artificielle. L’expression s’imposa de nouveau. Un cœur artificiel était venu valider cette réalité. Il pensa soudainement à ces athlètes handicapés, amputés ou frappés dès leur naissance par une malformation incurable. Ils portaient une prothèse, deux parfois et sublimaient leur existence au-delà de l’imaginable. Il avait vu cet athlète sud africain qui participait aux jeux olympiques des valides alors qu’il courait avec deux prothèses. Un reportage, toute sa vie, il avait eu du mal à supporter la vision de ses deux moignons lorsqu’il retirait son harnachement, ce corps tronqué de petit garçon. Et pourtant, de le voir courir, déclenchait en lui une émotion d’une puissance rare.

Il tenta de retrouver les premières émotions qu’il avait éprouvées après la greffe.

La peur ? Elle avait disparu. Les chirurgiens étaient très satisfaits et il devait lui-même faire un effort d’imagination pour se représenter dans sa poitrine ce cœur fabriqué. Il n’y avait que le système électrique extérieur qui lui rappelait sa présence.

La colère ? Elle avait disparu. Le mal était fait, il avait été opéré, il était vivant, il restait à voir la suite.

La dépression, l’abattement, le désespoir au regard d’une vie envolée ? Non, il avait éprouvé un certain soulagement, quelque chose d’inexplicable, comme un naufragé ayant perdu ses proches et tous ses biens, un survivant ayant nagé pendant des jours et des nuits et atteignant enfin le sable d’une plage. Seul au monde, privé de tout. Mais heureux d’être en vie. Incapable même de regarder derrière soi, de chercher une autre trace de vie, le signe d’un semblable. Le champ de ruines dans son dos n’avait plus aucun attrait. Il aurait été incapable de reprendre l’entreprise. Il avait su quelques jours après l’opération qu’il allait tout quitter. Physiquement, matériellement, dans la vie quotidienne. Le chemin intérieur était déjà entamé. Il savait que personne ne le comprendrait. Lui-même n’expliquait rien. C’était comme ça. Une rupture totale.

L’apparition foudroyante de cette conscience. Comme si cette perte de son intégrité physique avait abattu une muraille. Ce corps en action agissait comme un étouffoir, un hallucinogène illimité, une dépendance maintenue, renforcée, volontaire, mais une volonté aveugle, un rêve nourri par l’agitation permise par ce corps auquel il s’était identifié, sans aucun retour sur soi, aucun regard intérieur, une perdition adorée dans un environnement matériel, des valeurs associées à l’élaboration constante d’enluminures. Il s’était abandonné, corps et âme, à sa condition sociale jusqu’à en perdre totalement de vue son existence réelle. Son corps n’était en rien responsable, il n’était qu’un ouvrier auquel avait été attribuée la conduite du chantier et il avait agi en ouvrier modèle. Être le meilleur, être en haut de la hiérarchie sociale.

Quelque chose le gênait dans cette réflexion. Son corps ne pouvait pas avoir d’objectif en lui-même. C’était comme accuser une automobile d’avoir quitté la route. Il y avait nécessairement un conducteur. Mais si ça n’était pas cette conscience dont il jouissait désormais, qui donc pouvait l’avoir aveuglé à ce point, aussi longtemps ?

Diane écrivait qu’il s’agissait d’entités ignorées.  

Il lut encore quelques pages et éprouva le besoin de dormir, comme un explorateur fatigué.

 

 

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