Inconnaissance de Soi

 A COEUR OUVERT

EXTRAIT

 

"INCONNAISSANCE DE SOI"

Illumination

Etre capable d'expérimenter la réalité telle qu'elle est, sans interférence, sans distorsion, sans apport personnel, dans une complète acceptation, sans projection, sans peur, sans attente, sans espoir, est un état d'illumination. Cela revient à déposer ses charges, ses fardeaux, son passé et toutes les identifications qui s'y sont greffées. Il s'agit des fardeaux d'ordre mental. Ils peuvent bien entendu avoir des répercussions sur le physique. Cette conscience temporelle dont nous disposons peut se retourner contre notre plénitude. Elle installe une tension émotionnelle, majoritairement inconsciente. Pour entrer dans cette acceptation libératrice, il est indispensable d'établir la liste des traumatismes, des tourments, des obsessions et même des rêves, de les identifier tous, lucidement, et de prendre conscience qu'ils ne sont pas ce que nous sommes. Ils sont l'image que nous avons donnée de la vie mais ils ne sont pas la vie. La vie n'est rien d'autre que l'énergie qui vibre en chacun de nous. Elle ne doit pas être salie, alourdie, morcelée par cette vision temporelle à laquelle nous nous attachons. Les pensées que nous avons établies comme l'étendard de notre puissance est un mal qui nous ronge. L'égo y prend forme et se détache dès lors de la conscience de la vie. L'individu se couvre d'oripeaux comme autant de titres suprêmes. Ça n'est que souffrance et dans la reconnaissance que nous y puisons, nous créons des murailles carcérales. L'illumination consiste à briser ce carcan. L'individu n'en a pas toujours la force, il manque de lucidité, d'observation, il est perdu dans le florilège d'imbrications sociales, familiales, amoureuses, professionnelles.

Il se fie à son mental, nourri inlassablement par les hordes de pensées.

Survient alors, parfois, le drame. L'évènement qui fait voler en éclat les certitudes, les attachements, les conditionnements. La douleur physique se lie à la souffrance morale. «  J’ai mal et je suis mal. » Les repères sont abolis, les références sont bannies. L'individu sombre dans une colère insoumise, il en appelle à l'aide, il condamne, maudit, répudie, nie, rejette, conspue, insulte le sort qui s'acharne sur lui alors qu'il est lui-même le bourreau, le virus, le mal incarné. Il va tenter de marchander, de trouver des coupables ou des aides extérieures, il a construit consciencieusement les murs de sa geôle et jure qu'il n'y est pour rien. Dieu, lui-même, peut devenir l'ennemi juré alors qu'il avait jusque-là été totalement ignoré. Tout est bon pour nourrir la révolte.

S'installe alors peu à peu l'épuisement. Le dégoût de tout devant tant de douleur. Ça n'est qu'une autre forme de pensée, une autre déviance, une résistance derrière laquelle se cache l'attente d'une délivrance, un espoir qui se tait, qui n'ose pas se dire. Une superstition qu'il ne faut pas dévoiler. La colère puis l’écœurement, des alternances hallucinantes, des pensées qui s'entrechoquent, des rémissions suivies d'effondrements, rien ne change, aucune évolution spirituelle, juste le délabrement continu des citadelles.

Cette impression désespérante de tout perdre, de voir s’étendre jour après jour, l’étendue des ruines, comme une maladie qui s’étend.


Il ne reste que l'illumination. Elle est la seule issue. Car lorsqu'il ne reste rien de l'individu conditionné, lorsque tout a été ravagé jusqu'aux fondations, lorsque le mental n'est plus qu'un mourant qui implore la sentence, lorsque le corps n'a plus aucune résistance, qu'il goûte avec délectation quelques secondes d'absence, cette petite mort pendant laquelle les terminaisons nerveuses s'éteignent, comme par magie, comme si le cerveau lui-même n'en pouvait plus, c'est là que les pensées ne sont plus rien, que le silence intérieur dévoile des horizons ignorés.

Révélation.

Illumination.

Je ne suis pas ma douleur.

Je ne suis rien de ce que j’ai été.

Je suis la vie présente en moi. Je suis l'énergie, la beauté de l'ineffable. »

 

Il ferma le livre sur ses genoux. Ces larmes de bonheur qui gonflaient en lui. L’énergie. Ce rêve de la nuit. Les flux électriques qui entouraient une étoile, il y avait quelque chose à comprendre.

Une euphorie insoupçonnable, l’impression de venir au monde, d’avoir devant soi des horizons immenses, une exploration à mener. L’ego. C’était lui qui avait pris les commandes, lui qui usait du corps pour porter aux nues son empire, comme un soldat fidèle, prêt à toutes les compromissions, avide de récompense, capable même de soudoyer ses semblables.

La violence de la rupture avait été si profonde, insondable, au-delà de tout ce qui était connu qu’elle lui avait épargné la période dépressive. Il avait connu la colère, le déni, le refus, il avait tenté des pourparlers, des alliances, jusqu’à vouloir acheter le corps médical, cette honte qu’il éprouvait en repensant à cette proposition d’argent et puis, tout avait été pulvérisé par l’opération. Un basculement intégral, l’impression que le récipient qui contenait toutes ses conquêtes avait laissé se déverser les illusions accumulées, il n’avait rien pu faire, aucun colmatage n’était possible.

Cette idée soudaine que la compréhension ne serait pas nourrie de sa volonté, qu’elle se comportait comme un chat sauvage, qu’il devait s’asseoir et apprendre à rester immobile, n’avoir aucun geste brusque ni même la moindre intention, le plus petit espoir, que la peur de ne pas atteindre cette douceur de l’apaisement serait un repoussoir. Cette impression que les pensées qui émanaient de lui enlaidissaient la pureté de l’air et que la paix fuyait cette odeur âcre de l’homme avide. Ne rien vouloir, rester immobile, fermer les yeux, devenir une pierre, être là sans que rien de néfaste ne se diffuse. Accepter la douleur de l’incomplétude, reconnaître ses faiblesses et ses errances, ne rien attendre d’illusoire, ne rien se cacher, ne rien projeter. Être là, comme une pierre. Un animal sauvage n’a pas peur d’une pierre. Il pourra même venir en saisir la chaleur, s’y cacher de la bise, se rafraîchir à son ombre. Ne rien vouloir, juste s’offrir.

 

Il rouvrit le livre au hasard.

« Le procès de l’ego.

Quelque chose qui me gêne dans cette démarche spirituelle qui consiste à chercher à identifier nos fonctionnements internes, inconscients ou pas, conditionnements, formatages éducatifs, inconscient collectif...

Pas dans la recherche de vérité interne mais dans le désamour qui est sous-entendu. Je ne veux pas voir en moi un "ennemi" contre lequel je dois lutter mais bien davantage un individu égaré que je dois avant tout aimer. Dans cette quête de lucidité, je ne veux pas renier ce que je suis mais accueillir chaleureusement celui qui s'est perdu. La colère, le déni, le procès. Une erreur à mon sens. Il me semble impossible de scinder en moi une part que je n'ai pas su maîtriser, d'une part qui serait l'antre de la vigilance. Les deux sont imbriquées et s'influencent. Il ne s'agit pas d'une prédominance de l'une sur l'autre mais plutôt d'un passage occasionnel, une démarche qui consisterait à opter pour une voie, comme deux chemins parallèles accolés, n'ayant qu'une infime frontière. Le travail essentiel à mon avis consiste à œuvrer envers l'égo pour qu'il reste accompagné par la vigilance de l'esprit et non pas à étouffer l'égo par une domination constante de cet esprit, de cette conscience ou de l'âme. Je suis un être social, inévitablement, un être relationnel même si ces relations sont limitées au strict nécessaire. J'ai une histoire, un panel de traumatismes, une famille, des proches que j'aime, un métier, des passions, des projets, des rêves, des espoirs, des attentes, je suis un être commun, un égo qui se débat. Il serait inconcevable que je nie tout cela, que je cherche à m'en défaire, comme si je devais m'extraire d'une prison. Je ne poserai jamais tout cela à moins d'entrer dans une vie monacale. Et encore... Pas certain qu'ils y parviennent...

Alors que faire ?

Aimer ce que je suis et à travers cet amour et ce regard apaisé, libéré de toutes colères, nourrir mon égo de la vigilance de l'esprit. Non pas condamner l'égo dans un procès inique mais apporter la douceur dont il a besoin pour déposer les armes. Si je vais vers lui en ennemi, si mon esprit vient au devant de ce mental indocile comme un justicier, il se défendra, il établira de nouvelles murailles, il se perdra, s'égarera, il préfèrera perdre pied en s’illusionnant de maîtrise plutôt que de laisser s'instaurer en lui l'acceptation du jugement. La justice appliquée n'a jamais apaisé. Elle ancre dans les fibres, au plus profond, le goût amer de l'humiliation. Si aucun amour ne vient s'y adjoindre, aucune guérison n'est envisageable. Le condamné restera immanquablement, malgré le temps, un individu en souffrance et la souffrance imposée n'élève pas. Elle fossilise.

 

Alors que faire ?

Nul jugement, nul déni, nul aveuglement, aucune colère, aucune condamnation, je suis un individu en errance, un égo qui se débat, un esprit qui aime. Etre dans l'acceptation, dans l'accueil, le détachement aussi, sûrement de l'humour, beaucoup d'humilité, abandonner l'intellect prétentieux et les savoirs inquisiteurs, il n'y a pas de mode d'emploi, pas de règles, pas de chemin établi, juste une errance qu'il s'agit d'aimer pour qu'elle ne devienne pas une perdition, de l'empathie, de la compassion, pour ce pauvre hère qui erre. 

Juste de l'amour. »

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