"A CŒUR OUVERT" (roman)

La société CARMAT va bientôt utiliser un coeur totalement artificiel pour les greffes. Le travail de toute une vie pour le professeur Carpentier. 

Une idée qui m'est venue... C'est parti pour le dixième roman...

 


 

À COEUR OUVERT

J’avais cinquante-trois ans. Responsable d’une grande entreprise. Un travail de fou. Une jolie famille avec laquelle je ne passais pas assez de temps mais au moins, elle n’était pas dans le besoin matériel. Besoin affectif certainement…
C’est au bureau que c’est arrivé. Il était vingt et une heure. Je finissais de préparer une rencontre très importante avec des financiers. Un besoin de fonds pour accroître l’export. Françoise, ma femme m’avait appelé pour me dire que Chloé avait de la fièvre. Le médecin était passé. Je n’avais pas vraiment écouté. C’est en reposant le combiné que j’en ai pris conscience. Et puis, la douleur est arrivée, comme un coup de poignard. J’ai ouvert la bouche pour appeler à l’aide mais rien n’est sorti. Les tenailles qui fourrageaient dans ma poitrine vrillaient les sons dans ma gorge. Je suis tombé sur le bureau au moment où la porte s’ouvrait. J’ai juste eu le temps de reconnaître Philippe, mon associé.
J’ai ouvert les yeux dans la chambre d’hôpital. J’ai compris que j’étais sauvé. Il n’y avait personne. Ca m’a fait un mal de chien que personne ne me veille… j’ai pleuré tout seul.
Philippe a continué à gérer l’entreprise.
Françoise a continué à gérer la maison.
Moi, je n’ai plus rien continué.
Tout s’était arrêté. Cette impression insoumise que le temps n’existait plus, qu’il n’y avait aucun passé, ni aucun avenir mais que j’étais irrémédiablement inséré dans un présent unique. Inexplicable. Intraduisible. Le nombre de fois où les larmes venaient sans prévenir. Je me souviens de cette petite fille que j’avais croisée dans le parc de l’hôpital. Françoise poussait le fauteuil roulant, il fallait que je prenne l’air disait les infirmières. La petite fille tenait la main de sa mère. Elle avait levé les yeux vers moi. Une si belle innocence, tout ce que la vie offrait à l’origine et que j’avais perdu. Cette certitude que c’était la vie elle-même qui m’avait regardé. Incompréhensible.
J’ai pleuré.
J’ai eu une greffe de cœur. Trente-quatre jours après l’infarctus. Un cœur artificiel. Je ne savais pas que ça existait. De toute façon, je ne savais rien de ce qui existait. Je ne savais même pas que j’existais.
Les cardiologues qui me suivaient m’avaient expliqué que c’était la seule solution. Il n’y avait aucun greffon humain disponible et je ne pouvais plus attendre. Ils m’ont dit que cette technique existait depuis deux ans et était parfaitement au point. J’entrais dans la catégorie des patients prioritaires.
Je me souviens qu’il y avait une jeune interne avec eux quand ils sont venus m’expliquer ça dans la chambre. Elle avait noué ses cheveux. Un visage fin, très beau. Mais ce sont ses yeux qui m’ont ébloui. La même lumière intense que celle de la petite fille dans le parc, cette certitude que tout était là, l’amour de la vie. Pas la vie quotidienne, pas la vie de chef d’entreprise, pas la vie de père, de mari ou d’amant. La vie, celle que je n’avais jamais saisie.
C’est à cause de ses yeux que j’ai accepté l’opération. Il fallait que je comprenne.
La nuit avant l’opération, j’ai eu une interrogation étrange. Puisque la rumeur publique dit que l’amour est dans le cœur, qu’en sera-t-il lorsque je vivrai avec un cœur artificiel ? Où l’amour sera-t-il logé ? Est-ce qu’il ira se nicher dans mon cerveau ? Et puis, quelle est la part de vérité de cette interprétation de l’amour ? Pourquoi faudrait-il qu’il soit caché dans notre cœur ?

Six mois que ce cœur artificiel bat en moi.
Et je sais.
J’ai la réponse.
L’amour n’est pas dans notre cœur, ni dans notre cerveau, il n’a pas de coffre réservé, pas d’antre secret. Il n’émane même pas de nous d’ailleurs. Nous n’en sommes pas les concepteurs. L’amour est partout. A l’extérieur. Et si nous restons ouverts, il s’invite. Rien en moi ne le saisit. Il fait de moi ce qu’il est.

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