L'eau troublée de l'âme.

"Une étrange lumière"

"Il devait passer à autre chose, retrouver le bonheur de la vie. Il pensa à l’oiseau dans les frondaisons. Chanter pour soi et honorer l’existence.

Décrocher le vélo, enfiler le cuissard, gonfler les pneus, déplier la carte, chercher l’itinéraire.

Il s’engagea sur le sentier qui disparaissait à l’extrémité du lac. Sac à dos, un pique-nique, une serviette de bain et un livre. L’herbe grasse des clairières, les couleurs éclatantes des résineux, la transparence de l’air, les jeux d’équilibre sur les chemins bosselés ou caillouteux, les croisements qu’il fallait repérer sur la carte, les souffles puissants qui jaillissaient de ses poumons, le rythme endiablé de ses jambes, les battements rapides de son cœur, la chaleur dans ses muscles, le florilège incessant de sensations diverses. Il se surprit à rire en dévalant un sentier raviné. Il roula sans s’occuper du temps écoulé. Le corps en alerte. L’esprit suspendu.

La faim le fit s’arrêter au bord d’un ruisseau agité. L’eau cascadait sur des dalles usées, s’étalait dans des marmites érodées, bouillonnait et repartait de plus belle. L’appel était si fort qu’il se déshabilla et descendit dans le courant. Le froid, comme un étau gigantesque saisit son corps et l’enferma dans une contraction totale. Le souffle coupé, il s’élança au milieu d’un remous tourbillonnant, au pied d’une chute verticale. Il nagea en soufflant violemment, cherchant à libérer ses muscles de l’étreinte glacée et se glissa sous l’avalanche liquide. Il fut surpris du poids de l’eau tombant sur ses épaules et ressortit du flot. Il rejoignit le bord et s’effondra sur sa serviette.

Des picotements merveilleux déboulèrent de toutes parts, excitant les fibres musculaires.

Il s’abandonna avec délice à cette vie superbe et concentra ses pensées sur chaque partie de son corps, passant des pieds aux épaules, de la nuque aux cuisses. Ce désir de développer le contrôle de ses sensations et de ses pensées, de plonger plus profondément dans le secret du calice. Il sortit le livre de Nietzsche et y chercha des balises.

Les caresses du soleil l’entraînèrent peu à peu dans une somnolence apaisante. Il posa le livre. Il finit par ne plus sentir les mouches et les autres insectes qui le chatouillaient. Un étrange éloignement de lui-même s’installa, une perte de sensations physiques, remplacée par une légèreté de son esprit, une évanescence progressive qui le conduisit sans effort, sans y penser à une béatitude féerique. Il crut discerner, volant autour de lui, des lucioles insaisissables. Il s’aperçut alors qu’il avait déjà fermé les yeux et que ces papillons virevoltants s’animaient en lui. Il s’en amusa et essaya de les suivre mais sitôt que ses regards s’en approchaient, ils disparaissaient pour rejaillir plus loin. Impossible de les distinguer clairement. Il abandonna et les lucioles s’évanouirent. Immédiatement, une clarté absolue, une blancheur transparente gonfla, jusqu’à occuper tout l’espace intérieur. Comme une galaxie en extension. Une soudaine excitation l’enflamma et immédiatement la lueur métallique s’éloigna, vite remplacée par une ombre pesante. L’impression d’avoir perdu le contact …

Une mouche le piqua sur la cuisse. Il bougea la jambe et ouvrit les yeux. Aussitôt, il entendit le chant joyeux des cascatelles, il distingua dans la jungle des brins d’herbe des chevauchées d’insectes minuscules, il surprit sur sa peau le frôlement délicat d’une brise légère. L’écrasement de son corps, la lourdeur de cette masse inerte et la dictature de ce foisonnement d’impressions engloutirent définitivement la lumière aperçue. Une déception bien connue lui monta à la bouche. Toujours cette approche mystérieuse, cet évanouissement physique et cette montée en puissance d’une vision intérieure. Douloureusement interrompue. Cette fois, pourtant, il en avait senti les effluves, comme un parfum de clarté. Il essaya de retrouver à quel moment le contact s’était rompu. Il pensa que l’excitation en était responsable. Trop de précipitation. Cette découverte l’enthousiasma. C’était le premier progrès réel. Puisqu’il ne savait pas déclencher ces éblouissements, il pouvait au moins essayer d’y naviguer et de ne pas sortir du courant.

 

Il reprit son vélo. Un ravissement inhabituel l’accompagna jusqu’à la fin du parcours. Ce n’était pas simplement la joie d’éprouver ses forces, ce bonheur là, il le reconnaissait depuis longtemps, mais plutôt une félicité intérieure, une exaltation intime et modérée. Une sensation durable, quelque chose qui ne risquait pas de brûler follement, de se consumer sans retenue. Il pensa même qu’il pourrait maintenir un jour cette nouvelle conscience. Mais il abandonna rapidement cette prétention. L’humilité était la source d’où jailliraient un jour la découverte et l’équilibre. Une certitude.

 

Quand il déboucha sur le parking, le fourgon vert était toujours là, rangé au bord d’un carré d’herbe grasse, à l’orée d’un sous-bois. Les deux personnes assises en tailleur sur un grand tapis. Face à face. Torse nu pour l’homme, une chemisette légère pour la femme. Immobiles, les mains, paumes ouvertes tournées vers le ciel. Une séance de yoga. Il passa rapidement, sans bruit.

 

Il accrocha son vélo et rentra. Par la vitre arrière, il pouvait voir l’étrange duo. La quarantaine flamboyante. L’homme bien bâti. La femme semblait assez grande. Elle avait de très beaux cheveux lisses, très longs, une posture très droite, impressionnante.

Il les observa discrètement pendant une vingtaine de minutes. Ils changèrent plusieurs fois de positions. Un enchaînement appliqué conclut la séance. Comme une salutation respectueuse. Ils roulèrent le tapis et disparurent dans le fourgon.

 

La soirée s’installa silencieusement, avec discrétion. La lumière changea imperceptiblement et il décida de sortir avant que la nuit ne s’installe. Seuls les deux fourgons indiquaient une présence humaine. Il descendit vers le lac. Il se déshabilla et entra dans l’eau jusqu’aux cuisses. Il se lava puis il se rhabilla, posa sa serviette sur un rocher et marcha le long du bord.

Il observa la clarté du lac et songea aux fonds terreux dans lesquels ses pieds s’étaient enfoncés. Des courants de salissures s’étaient répandus autour de lui, jusqu’à la surface, étouffant sous des reflets d’ombres, l’éblouissante pureté. Il avait attendu sans bouger que la paix revienne. C’est la tranquillité de l’immensité qui maintenait la transparence. Plus lourdes que les particules d’eau, toutes les impuretés avaient fini par se déposer. C’était inévitable. Il songea alors qu’il devait agir de la même façon avec son âme. Abandonner toute agitation inutile, se concentrer sur la paix intérieure, n’espérer que la limpidité et refuser les remontées boueuses. C’est la dictature des pensées négatives qui entretenait l’opacité de notre âme. Et les luttes internes pour contrer cet envahissement créaient elles-mêmes de nouveaux remous. Il fallait abandonner toute agitation, la clarté s’imposerait peu à peu. Ne pas craindre l’eau troublée, simplement ne pas y penser. L’absence de peur contenait l’embryon d’un nouvel être. Il se promit de rester vigilant et de ne favoriser désormais que la purification. Ici, dans cette paix absolue, cette nature accueillante et apaisante, le chemin s’ouvrait. Il sentait qu’il avait fait enfin ses premiers pas, qu’il commençait à savoir marcher."

 

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