La source de l'écriture

La sourcellerie réclame une démarche particulière et par bien des aspects, le travail d'écriture lui ressemble.

Trouver son instrument : le sourcier utilise des baguettes, les plus traditionnelles sont celles de coudrier, nom occitan du noisetier, mais n'importe quel bois fait l'affaire, voire n'importe quelle matière. L'important, c'est la forme en V ou en Y. Certains ne travaillent qu'avec un pendule. L'essentiel, c'est le ressenti, la possibilité de ne faire qu'un.

L'écrivain doit trouver la forme de ses écrits : le support n'a aucune importance en soi, un cahier, un carnet, un ordinateur. Là n'est pas l'important. L'écrivain qui vibre pourrait écrire sur le sable de la plage ou sur l'écran de ses pensées. L'essentiel, c'est l'osmose qui se crée avec l'histoire. Il s'agit donc de ne pas se tromper de registre. Ne s'invente pas écrivain de science fiction, l'auteur qui n'a toujours oeuvré que dans la poésie. L'erreur la plus grave serait de mélanger des formes incompatibles, comme un sourcier qui s'obstinerait à user d'un pendule, d'une baguette en V puis d'une en Y et qui s'agacerait de ne pas réussir à mêler les trois sur le même lieu. L'osmose ne s'accorde pas avec le chaos de la forme.

Maîtriser la technique : La baguette en Y du sourcier ne s'empoigne pas comme un guidon. La préhension doit être libérée de toute appréhension et il convient pour cela de s'octroyer une longue, longue, longue pratique. L'intuition, le ressenti, la perception, tout ce qui fait la qualité du sourcier réclame une infinie patience, l'acceptation des échecs provisoires. 

  L'écrivain n'aura de cesse de travailler la technique, la connaissance de la langue, la fluidité de ses mots, la précision de ses phrases, la musique de ses assemblages. Il connaîtra irrémédiablement la détresse des phrases inachevées, des mots rebelles qui se cachent, des histoires qui s'étiolent. Il reviendra alors au travail d'origine car le talent ne s'attrape pas au vol. Le talent se cultive. Il est là, cloîtré dans l'antre des pensées insoumises, dans le fatras des contingences, il vit comme une bête apeurée, il craint de se dévoiler, il a besoin de se sentir aimé. L'insatisfaction de la création n'est pas de son ressort. Il s'agit d'un manque de technique. Le travail nourrit le talent et à défaut de travail, le talent s'anémie. 

Celui qui a effectué le travail technique jusqu'à repousser les limites connues de sa propre détermination parviendra à explorer l'espace de l'intention.

Poser l'intention : La sourcellerie est fondée sur l'intention. Le sourcier demande l'information et l'information arrive. Le corps la métabolise, la baguette amplifie le signal. Il doit donc se rendre sensible à la présence de l'eau en formulant clairement l'objet de sa recherche. Mais l'intention ne se nourrit pas de la volonté, elle s'en méfie. Celui qui a le plus envie de réussir y arrive le moins car la technique qu'il possède est devenue le support de sa volonté. Il pense détenir par une technique ressassée la quintessence du talent alors qu'il l'a justement étouffé. Une technique maîtrisée, si elle n'est pas contenue dans l'espace qui lui revient, instaure une dictature fatale. Celle de la suffisance. Et celui-là ne percevra plus rien.

L'écrivain qui se nourrit d'images factices de salons littéraires et de chroniques dithyrambiques développe en lui des intentions néfastes. Sa détermination doit être au service de la création et nullement de ses effets. S'il pense détenir à priori les clés de la perception parce qu'il maîtrise toutes les techniques inhérentes à son intention, il place ses connaissances au-dessus de sa sensibilité et par conséquent, il tue en lui toute spontanéité, toute émotion, tout le vécu intérieur. Il n'est plus qu'un technicien. La technique contient en elle les germes de la prétention et la technique seule ne peut rien créer de beau. Le monde moderne est rempli de techniciens, dans tous les domaines. Ce ne sont pas des créateurs. 

Le sourcier et l'écrivain peuvent être de parfaits techniciens. Sans être créateurs. Mais celui qui crée a besoin d'une technique irréprochable.

Explorer les terrains : Chacun doit apprendre à déterminer son lexique sourcier. Chercher les sources d'eau dans un environnement connu, sa maison, un bois offrant une source répertoriée puis s'aventurer ensuite en terrain inconnu, en usant de la technique apprise sans qu'elle ne soit un guide unique. La précipitation sera mère de désillusions. La prétention tuera la création. Un sourcier égaré dans un environnement muet reviendra sur ses traces et arpentera de nouveau les espaces cartographiés. La chute n'est pas un échec mais l'opportunité d'un apprentissage à reprendre. Ne pas s'inventer des armées d'ennemis pour excuser ses propres errances.

L'écrivain s'excercera sur des textes courts, un cahier journal, un assemblage de pensées, des nouvelles, des courriers, puis lorsqu'il devinera que sa technique est suffisante, que ses créations répondent à ses intentions, lorsque l'osmose sera constante entre l'émotion et la technique, lorsqu'il vivra sa création comme un enfantement, lorsque son âme se réjouira de la justesse des mots assemblés, l'écrivain s'engagera dans la dimension infinie du roman. Une Terra Incognita qu'il convient un jour d'explorer, comme un ultime hommage, une offrande respectueuse au talent révélé. Et si l'intention n'est pas assouvie, si le point final n'est que la marque d'un désastre consommé ou d'une insatisfaction partielle, l'écrivain acceptera de rejoindre l'éclairage des balises anciennes, de reprendre les travaux passés et de les affiner encore et encore puis il tentera de nouveau d'oublier la technique apprise pour plonger en son âme et en sentir les frissons. Et reprendre l'ouvrage de sa création.

Sonder le sous-sol : Le sourcier explore depuis la surface les profondeurs inconnues. Il ne peut rester ancré dans une technique pour y parvenir. La connaissance de soi et l'observation des phénomènes internes font partie de l'exploration. Ne peut sonder le sous-sol que celui qui a déjà exploré ses propres gouffres et ne risquent pas d'y tomber. Toute forme de pression est une allégeance à l'echec. Un coureur de montagnes pourra connaître parfaitement un itinéraire complexe sans savoir pour autant s'il possède le potentiel pour le réaliser. Il ne s'agit pas dans cette exploration d'identifier les connaissances accumulées mais de connaître parfaitement le détenteur de ces connaissances. Que le contenant se connaisse et ne se contente pas de répertorier le contenu en lui. L'individu qui ne se connaît pas, dans ses failles et ses ressources, ne sera jamais qu'une outre percée. Comment concevoir qu'un sourcier puisse trouver de l'eau cachée quand ruissellent constamment de lui-même des techniques corrosives ? 

L'écrivain qui n'a de lui qu'une image partielle, qu'un chaos provisoire remplacé constamment par de nouvelles querelles internes, des alternances de cesser le feu et de conflits renvouvelés, ne sera jamais qu'un soldat égaré, un combattant tourmenté par des évènements qui le dépassent. Il n'atteindra jamais la plénitude nécessaire pour réaliser que le regard qu'il porte sur l'environnement contient en lui-même la source de ses errances. C'est en lui qu'il doit chercher la paix et ne pas attendre qu'elle soit signée par une autorité extérieure. Comment concevoir qu'un écrivain puisse créer une oeuvre quand l'oeuvre de sa propre vie n'est encore qu'une ébauche ? Entrer en écriture réclame d'être entré en soi. 

 

Cultiver l'humilité: La chance du débutant peut parfois devenir de l'arrogance. Et lorsque cette arrogance se heurte à la désillusion inévitable de l'échec, elle devient de la colère et tout est perdu. Trouver un point d'eau dès ses premières tentatives ne signifie pas que le pouvoir est entre vos mains. Il s'agit de remercier et non de se glorifier. Puis d'abandonner toute forme de suffisance pour ne pas souiller l'eau découverte et s'interdire de prochaines trouvailles.Si quelques expériences douloureuses s'enchaînent, il conviendra de chercher en soi les raisons de ce manque. Le doute, l'incertitude, le manque de confiance, la pression, l'énervement, tous les mécanismes des pensées, tout ce que le mental génère, il conviendra de l'autopsier. Ne sonde le sous-sol que celui qui connaît ses propres strates existentielles, les douleurs fossilisées, les espoirs édulcorés, les regrets amers, les intentions cachées.  

L'écrivain est un sourcier et viendra un jour béni où les flots jailliront de ses écrits. Comme un fleuve libéré de ses barrages, une marée montante aimantée par la Lune. 

Il ne faudra pas chercher à comprendre cette fulgurance des mots, il ne faudra pas chercher à en maîtriser le flux. L'euphorie créatrice est un flambeau qui illumine. Ne jamais s'autoriser à croire qu'elle est en notre possession. Elle restera sauvage et indocile. Vouloir la domestiquer la tuerait. 

C'est soi-même qu'il faut apprivoiser.

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