Lâcher prise.

Pour ma part, je ne vois pas le lâcher-prise comme une "perte" de soi mais bien au contraire comme un état de plénitude. Il s'agit d'être dans un état de relâchement vis à vis de mes actes, de mes décisions, de mes intentions, de mes réflexions...
Je prends un exemple : j'ai l'intention de faire un sommet par une voie réputée difficile, un niveau que je n'atteins que rarement et qui va nécessiter de ma part un engagement complet. Je vais m'y préparer, mettre au point un entraînement progressif, une alimentation réfléchie, une hygiène de vie la plus équlibrée possible, des sorties en montagne pour travailler mon endurance, des séances d'escalade avec des objectifs élevés par rapport à mon niveau habituel, etc...
Une fois que tout cela aura été effectué, il ne restera qu'à attendre le créneau météo favorable. Ce laps de temps, il serait inutile que je le remplisse de pensées anarchiques sur l'éventualité d'un accident, une retraite compliquée, une issue tragique...Ca ne serait qu'un fardeau que je transporterai en plus de mon sac le jour venu. Il s'agit au contraire d'entrer dans une sérénité apaisante, sachant que j'ai accompli tout ce que je devais faire pour ce projet. Le lâcher-prise consiste à ne pas parasiter tout le travail effectué au risque de créer une peur invalidante. Bien sûr qu'une chute de pierres est toujours possible, un imprévu, mon compagnon de cordée qui fait une erreur mais ce sont des éventualités qui ne m'appartiennent pas, contre lesquelles je ne peux rien, sinon de faire en sorte d'avoir une condition physique irréprochable.
Pendant l'ascension, le lâcher-prise consiste à rester dans cet état de sérénité en maîtrisant les actes sur lesquels j'ai une influence et à rejeter de mon esprit les situations qui m'échappent. Le contrôle du mental a dans cette optique une importance considérable. Je sais pour l'avoir vécu que la conscience de l'instant présent ne peut être réelle qu'à partir du moment où ce lâcher-prise est constant. Les tourments psychologiques sont des fardeaux dès lors que la situation réclame une implication totale de l'individu. Il ne me servirait même à rien de regretter par exemple de n'avoir pas pris un coinceur no8 (matériel d'escalade). Il n'est pas là et y penser ne me l'amènera pas dans les mains. Rester là, dans l'instant, ne rien laisser perturber ce que je vis, ne pas créer d'entraves.

Dans la vie de tous les jours, cette attitude d'acceptation de ce qui est n'est pas une soumission à une quelconque fatalité, c'est au contraire une lutte constante contre les entraves que l'on se fabrique. Ca réclame une lucidité délicate à maintenir...Je suis responsable de ce que je vis et lorsque je ne le suis pas parce qu'il s'agit d'éléments extérieurs et bien je les accepte, je les assume mais sans colère, ils sont là, je dois les éprouver, les surmonter et pour le faire il s'agit avant tout de ne pas les refuser.

 

Il s'agit à mon sens de faire la distinction entre les éléments qui sont totalement de mon ressort ( l'idée d'une voie déjà tracée, c'est un autre sujet...) et les éléments qui ne me concernent pas, même s'ils font partie de ma vie, mais sur lesquels je ne peux rien et pour lesquels il est donc inutile que je dépense une quelconque énergie.
Le lâcher-prise consiste dès lors à ne pas m'attarder ou à me tourmenter pour ces éléments qui m'échappent. Il ne reste qu'à les recevoir. Il n'est pas question pour autant de les subir ou de s'y soumettre mais ils n'ont pas à être couverts par des émotions. Les pensées émotionnelles afférentes à ces situations sont des fardeaux et elles ne m'aideront en rien à les régler. C'est ce que j'appelle la "réaction" par rapport à la "réalité".
Un exemple typique est de se tourmenter par rapport à un jugement qui m'est attribué par une personne. Si je sais que ce jugement correspond aux à-priori, aux conditionnements, aux traumatismes de cette personne ou à une mauvaise interprétation de sa part, il est inutile que je cherche à "lutter" pour rétablir ce que je sais être la "vérité" à mon sujet. C'est à cette personne de faire ce travail. Si je sais que je ne suis pas responsable de cet état, je ne peux rien y faire. Ce qui réclame à postériori une observation lucide de ce que j'ai envoyé comme "informations" à cette personne. Si je m'aperçois qu'effectivement je me suis mal exprimé ou mal comporté, alors je me dois d'intervenir pour ME corriger. Mais il ne s'agit pas de vouloir intervenir sur l'opinion que cette personne a de moi. C'est juste la nécessité de faire ce que je dois faire pour ne rien porter, pour n'avoir aucune responsabilité liée à une quelconque erreur de ma part. Ensuite, ce que cette personne va faire de ma rectification ne me concerne pas. C'est SON travail.
Le lâcher-prise consiste à faire cette distinction dans toutes les situations et à laisser tomber les fardeaux, les "emprises" mentalisées qui sont liées à notre égo. Dès lors qu'on a une intention qui ne nous concerne pas, on se place dans la situation de la désillusion éventuelle. On est entièrement responsable dès lors de la tristesse, de la détresse qui nous submerge.

Ne pas lâcher-prise consiste à apporter nos réactions à la réalité, des réactions émotionnelles qui ne sont que les reflets de nos intentions, de nos espoirs, de nos attentes, de nos désirs, de nos conditionnements, de notre histoire, de nos fonctionnements mentalisés...Tout ce qu'on traîne...Et auquel on s'est identifié.

J'y repensais encore samedi en montagne...Cette impression très forte que je suis "identifié" à mon corps et aux sensations qu'il m'envoie. On ne "se voit" pas quand on existe, on n'a pas de regard sur soi à moins de vivre avec un miroir fixé devant soi...Par contre, je perçois à travers mes sens une vision de cette existence et elle créé en moi une "appartenance". Je suis ce que je perçois. Au même titre que Descartes existe à travers sa raison. Mais dans ma vie quotidienne, je n'ai pas le niveau de Descartes Smile et je me contente de prendre forme à travers quelques pensées, bien souvent dérisoires, et surtout les perceptions corporelles. Mes expériences sont sensitives puis elle s'établissent mentalement.
Bon, alors que se passe-t-il lorsque je vais au bout de l'effort physique et que je bascule à un moment dans cet état "second" ?
J'ai l'impression lorsque je marche depuis des heures en montagne que la perdition de mon énergie favorise un "détachement" envers cette enceinte corporelle dans laquelle je prends forme. Le fait d'être entré et de me complaire dans la mécanique lancinante de la marche génère un décrochement du mental mais également une évaporation physique. Non seulement mes pensées tombent avec ma sueur, je les égrène sur les pentes mais je perds aussi cet attachement dans lequel j'existe en permanence. C'est difficile à exprimer en quelques mots sans décrire tout le cheminement.
En tout cas, ce "lâcher prise", je pense qu'il est possible de l'appliquer en diverses circonstances dans le sens où il est envisageable de s'ancrer volontairement dans ce "détachement" sensitif et mental, de ne devenir que cette présence dans l'absence...

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