Le choix de se croire libre. Sur Reflets du Temps

Le choix de se croire libre

Ecrit par Thierry Ledru le Samedi, 30 Juin 2012. Dans Société, La une

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Le choix de se croire libre

 

Par cette expression, je ne parle pas de la liberté matérielle, professionnelle, familiale, sociétale mais de la liberté existentielle.

Pour ce qui est des situations précédentes, je ne crois pas un seul instant à une quelconque liberté. Tout est l’effet des causes initiales. Si je regarde les enchaînements de mon existence, je finis toujours par trouver une cause première. Mes choix n’ont été que des réactions et non des actions. Je sais pourquoi je suis devenu instituteur, je sais pourquoi j’aime la montagne, je sais pourquoi j’aime la solitude, pourquoi j’écris… Rien ne s’est fait « librement » mais parce qu’il y avait initialement un évènement qui m’amenait à réagir. Je pourrais convenir pour me rassurer qu’il y a tout de même une décision prise de ma part et qu’il y en avait sans doute une autre d’envisageable. Mais la source reste la même. Rien ne vient de rien.

Je pourrais choisir d’arrêter d’écrire cet article et de fermer l’ordinateur pour me prouver que j’ai un pouvoir décisionnel. Je regretterai certainement dans peu de temps ce caprice prétentieux et je reviendrai m’asseoir en me maudissant d’avoir perdu ce que j’avais déjà écrit. Je « dois » écrire ce que je porte. Je sais pourquoi je dois l’écrire, j’en ai déjà parlé.

Cette illusion du choix s’établit dans les contingences de la vie quotidienne. C’est certain mais c’est si insignifiant que ça n’a aucun intérêt. Je vais choisir une nouvelle tapisserie. Ouah, formidable… Ou acheter un Smartphone, ouah, trop bien ! Ah, non, finalement, là je ne l’ai pas choisi, je n’en avais pas besoin, je n’ai fait que succomber à une pression médiatique et encore une fois prétentieuse. « Moi, j’ai un Smartphone » !! (Je ne sais d’ailleurs même pas à quoi ça sert…) Ah, et puis, je pourrais changer de voiture aussi, là, il y a du choix. C’est important le choix d’une voiture ! Elles ont bien toutes quatre roues, un moteur et une caisse, mais quand même il y en a qui sont mieux que d’autres et je serais tellement heureux de rouler dans une voiture qui me plaît. Oui, bon, ok, c’est ridicule, je sais…

Je pourrais même choisir de changer de femme. Celle-là est vraiment trop nulle. Et d’ailleurs, je ne sais même pas pourquoi j’en suis arrivé à l’aimer et à avoir des enfants avec elle. Mais des femmes, il y en a tellement, c’est comme les voitures, il y a du choix… Quand je vois ce qui existe dans les revues que je lis… Non, pas les revues de bagnole, les revues avec de belles femmes ! Celle du cinéma par exemple, c’est extraordinaire comme elles sont belles au cinéma. Ah, oui, là c’est vrai, je me fais un film. J’en finis même par ne plus voir la réalité de ma femme…

Liberté du choix… Quelle fumisterie. Il faudrait déjà exister intérieurement pour pouvoir prétendre faire un choix. Car enfin, qui choisit ? Qui est là pour choisir ? Un individu lucide, conscient, éveillé, ou une machine qui se remplit de carburant pour croire qu’elle avance par elle-même ? Qui lui donne ce carburant ? Les autres ? Des individus endormis qui fonctionnent avec le même carburant ? Ah, non, ceux-là sont propriétaires des pompes à carburant. Mais ils sont tout aussi endormis. C’est juste qu’ils ont appris à en profiter davantage et à se servir de ceux qui restent juste attachés à ce désir immodéré de remettre sans cesse du carburant. Hiérarchie dans le sommeil et dans les addictions. Il y a les dealers camés et les camés tout court.

Le choix de se croire libre est par conséquent une auto mutilation. Je coupe en moi le lien qui me rattachait à mon âme et je « décide » de me soumettre à mon mental. Ça n’est évidemment pas une décision réfléchie mais juste un abandon par conditionnements. C’est pour cela qu’il faut bénir les drames. Ils sont la plupart du temps les seuls évènements susceptibles de réveiller les individus. Il y aura toujours ceux qui regretteront infiniment le temps du grand sommeil et de la multiplicité des pompes à carburant. Bon, tant pis. Peut-être ont-ils besoin de revenir pour un autre passage… Va savoir.

Et puis, il y a ceux ou celles qui ne peuvent plus dormir. Parfois même réellement. Ils vont aller marcher pendant des jours et des nuits. Mus par une énergie inconnue qui les brûle intérieurement.

Il y a aussi ceux ou celles qui vont s’apitoyer en disant qu’il n’y a rien à faire, « que c’est comme ça ma pauvre dame, que la vie est dure, ah la la, pensez donc, il n’était pas bien vieux encore, partir comme ça, si vite alors qu’il allait être grand-père, c’est vraiment trop dur, et vous avez vu sa pauvre Ginette comme elle a l’air de s’en fiche, vraiment quelle honte ».

Bon, on connaît… Et puis quand ça leur tombe dessus eh bien ces personnes-là seront des victimes parfaites, elles tiendront leur rôle à la perfection, avec un professionnalisme indéniable, comme si elles avaient attendu ça toute leur vie, LE grand rôle. « C’est comme ça, que voulez-vous, mais je suis courageux, je ne me plains pas même si je dois aller chez le docteur trois fois par semaine et deux visites à l’hôpital et que personne ne me fait les courses, mes enfants ne viennent même pas, vous vous rendez compte, avec tout ce que j’ai fait pour eux, mais bon, je ne me plains pas, c’est dur mais je peux y arriver même si avec l’hiver qui arrive, je sais que les journées seront longues tout seul et patati patata… Pas le choix, c’est comme ça ma pauvre dame, c’est même Dieu qui l’a voulu mais je vais à la messe quand même. Y’a rien d’autre à faire ».

Bon, là, effectivement, l’absence de choix est vécue comme une opportunité. Pas question d’aller voir à l’intérieur ce qui se passe. L’environnement occupe toute l’énergie dépensée.

Et alors, qu’en est-il de cette liberté existentielle ?

On a donc les endormis qui se gavent de carburant. Liberté existentielle : néant.

On a aussi les victimes qui adorent leur statut de victimes. Liberté existentielle : néant.

On a aussi les traumatisés qui ne cherchent pas à se plaindre parce qu’ils ont basculé dans un espace qu’ils ne connaissaient pas et qui se révèlent absolument fabuleux. Liberté existentielle : en cours d’apprentissage.

Ces derniers possèdent-ils un libre arbitre ? Non, bien entendu étant donné que leur évolution est dictée par un évènement indépendant de leur volonté. Mais il y a une différence essentielle. ILS LE SAVENT.

Dès lors, il y a une observation lucide qui s’installe, celle que j’appelle « le juste milieu ».

A mon sens « le cul entre deux sièges » est l’état d’une personne n’ayant pas réussi à faire un choix. Elle reste donc torturée par son indécision, hésitant constamment à prendre une direction définie et souffrant de son incapacité à le faire. A peine partie dans un sens, elle regrette déjà son élan et s’arrête, souffrant aussitôt d’être revenue au point de départ, là où pour elle il n’y a que le chaudron bouillant dans lequel elle cuit sans comprendre que les flammes sont attisées par sa propre errance.

Le juste milieu représente à mon sens, non pas la capacité à rester au centre du carrefour sans prendre de décision mais la capacité à ne pas s’identifier à la décision qui a été prise. Le juste milieu est l’endroit duquel l’individu peut observer ses actes sans être lui-même les actes. C’est un état d’observation qui fait que l’on peut entretenir la lucidité nécessaire à l’analyse de ce qui est entrepris. Je ne suis pas ce que je fais. Je ne suis pas ce que j’ai décidé de faire. Je le gère mais sans être emporté dans le flot d’émotions, de ressentis, que cela génère.

Pour ne pas couler au milieu de l’océan, il ne sert à rien de nager, il faut faire la planche et observer, saisir chaque instant en se libérant de l’activité. Le nageur aura systématiquement le cul entre deux chaises en décidant de prendre une direction puisqu’il ne sait pas vers où il va. Il va dépenser une énergie considérable à nager et dès lors il ne peut pas s’observer.

Le « planchiste » se laisse porter en mesurant ses efforts et en restant réceptif à tout ce qui l’entoure. Les courants l’entraînent mais ça n’a aucune importance étant donné qu’il ne sait pas vers où il faut aller. Il est donc inutile d’y penser. Agir dans le non-agir revient donc à être inscrit dans le juste milieu.

Il ne s’agit nullement de rester inerte au carrefour d’une décision à prendre. Le juste milieu consiste à ne pas devenir la décision… Chaque fois qu’une préoccupation trop vive nous saisit et que celle-ci implique une décision à prendre, nous restons bien nous-mêmes évidemment, mais nous ne sommes plus avec nous-mêmes. Nous nous perdons de vue dans les évènements extérieurs. Comme si les actes nous engloutissaient. Ça peut devenir de la colère, des regrets, de la rancœur, de la jalousie ou du bonheur mais quels que soient les effets, si nous nous perdons de vue, il n’y a plus d’observateur, nous sommes devenus ce que nous faisons. Le juste milieu consiste à ne pas nous identifier à cette décision. Il s’agit donc de continuer à analyser les évènements, avec lucidité et si une autre direction s’impose, il n’y a aucun regret à avoir, il serait inutile de continuer à se fourvoyer, par prétention ou entêtement. Le juste milieu est à la source de la lucidité. Il ne s’agit pas de rester indécis et de refuser l’engagement. Il faut s’engager. Mais celui qui s’engage dans une voie ne devient pas la voie. Il reste une entité homogène.

Le juste milieu est une observation de ce que nous faisons. Comme si nous prenions de la hauteur en fait, que nous installions une vision macroscopique de nos actes au lieu de nous étourdir de ces actes eux-mêmes.

Le libre arbitre existe dans la dimension du juste milieu. Non pas qu’il y ait pour autant une liberté totale et inconditionnelle des choix, mais il existe une conscience réelle de la raison de ces choix et ensuite une absence d’identification à ces choix. L’individu reste dans un état d’observation. Il ne dort plus et l’énergie intérieure est son seul carburant.

 

Thierry Ledru


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