Perdre la tête.

Juillet 2009.

 

Je suis allé faire du vélo ce matin, un long tour dans les montagnes, un col bien raide, juste histoire d'entretenir le bonhomme...Je savais bien que j'allais "prendre cher" comme disent mes deux gars.

Je roulais sous le soleil, douze kilomètres de montée, je soufflais les gouttes qui perlaient régulièrement au bout de mon nez ou qui venaient me brûler les yeux, je ruisselais tellement que la route devait glisser derrière moi...

Et puis là, soudainement j'ai réalisé que je ne pensais à rien ! Bon, bien entendu, il a fallu que je pense pour m'en apercevoir mais j'aurais été incapable de dire depuis combien de temps il n'y avait rien eu dans ma tête qu'un grand vide apaisé...

Quel bonheur !!

Pourquoi est-ce qu'ainsi je parvenais enfin à perdre la tête ?

La solitude tout d'abord. La première explication qui me venait à l'esprit. Dans l'absence de l'autre, je ne disposais d'aucun miroir, aucun retour vers ce moi identifié. L'autre n'est que l'architecte de ce moi. Il m'apporte le rôle qui convient à l'instant. Je n'étais ni le père qui accompagne ses deux garçons, ni le cycliste qui roule dans un groupe, rien. Aucune parole, ma voix ne venait pas me rappeler ce que je suis. Aucune attention envers cet autre que je ne dois pas perturber si je souhaite maintenir le contact, la reconnaissance. Aucun besoin d'établir cette réciprocité nécessaire envers l'autre moi qui cherche inconsciemment à construire ce qu'il pense ou souhaite "être"... Aucun regard vers cet individu que je suis à travers la communication. Personne pour me renvoyer l'image de moi. Lorsque je parle à quelqu'un, je peux voir dans ses regards tournés vers moi que "je" suis là. Mais est-ce le "je" ou le "tu" auquel il s'adresse ? Etant donné qu'il profite de la même façon de mon attention, il est probable que je ne lui donne ce sentiment d'existence qu'à partir du moment où je profite également de ce qu'il m'offre... Dès lors, nous imaginons simultanément deux êtres constitués, identifiés, séparés, face à face, comme deux entités différenciées... Et ce sentiment d'être là grâce à l'autre nous comble de bonheur. Même s'il s'agit d'un jeu de rôle auquel nous nous soumettons afin de préserver l'assemblage. Nous acceptons d'être modelés par les réactions de l'autre parce que nous y prenons forme. Parce que le "tu" se dresse et du haut de son égo se ravit.



L'épuisement ensuite. Comme une déliquescence favorable, une perdition de tous les repères. Je pensais au zazen de Jacques Brosse.

Cette identification proposée par l'autre est une superposition à la réalité. L'impression adorée qu'il y a une personne dans le monde, une croyance à laquelle je m'attache parce qu'elle me renforce. Mais là, il n'y a personne pour m'observer et me renvoyer mon image et je perds en plus la sensation éprouvée de mon corps. Et ce corps est "l'autre" entité à laquelle je suis attaché. Je ne le vois pas comme un "transporteur" mais un être à part entière, une réalité détachée de celle du monde. Hallucination.

Et là, dans le tempo de mes jambes qui appuient sur les pédales, sans que je n'ai à y penser et sans qu'aucune sensation précise ne me parvienne, je me dilue, je m'évapore, je quitte cet ectoplasme réduit à une enveloppe vidée de tout, juste animée encore (heureusement !) par les battements cardiaques et toute la machinerie physiologique qui lui obéit, sans que je n'ai besoin d'intervenir, sans que mes pensées n'aient à en prendre la charge, comme si dans la sueur qui ruisselle toutes les images afférentes à ce corps dégoulinaient, ruinées par l'abandon complet à la mécanique lancinante des jambes qui pédalent, qui pédalent...

Je ne sais pas où est le sommet, je ne m'y intéresse même pas, je fixe le goudron devant ma roue, les yeux cloués à la route, dans un vide silencieux.

L'épuisement est une humiliation bénéfique, salvatrice, je ne suis qu'un vide que personne ne regarde, que personne ne sonde, juge, observe, moule, transforme.

Je n'ai plus de tête puisque personne ne m'offre à travers ses regards la présence de cette tête, je n'ai plus de corps, il ne reste qu'un mouvement qui ne m'appartient pas, une certaine hypnose qui m'extirpe de cette carapace fracturée, un leitmotiv mécanique comme si la vie elle-même se maintenait, aucune volonté, ce n'est pas "moi" qui pédale, "ça" pédale en moi et il n'y a plus de moi mais un puits ouvert qui absorbe la lumière, l'énergie, le souffle vital, je ne cherche pas à accélérer, je ne cherche même pas à avancer, rien n'est à moi, j'appartiens à ce vide qui me remplit.



J'ai voulu quitter mes pensées à un moment... Elles revenaient à l'assaut... Alors je me suis concentré sur la remontée de la jambe gauche pendant que la droite redescend... Jacques Brosse parle de concentration pour faire zazen... Pour s'enraciner dans l'absence et découvrir la présence.

Appuie, remonte, appuie, remonte... Appu... Remon... Ap... Re...

Plus rien. Le vide.

Je n'ai rien vu des derniers kilomètres...

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