Robert Linssen (suite)

La fécondation de l'éveil

Question : Dans Le Sens du Zen, vous définissez ainsi l'éveil intérieur : "Il s'agit d'une véritable mutation au cours de laquelle la conscience personnelle, devenue passive et transparente, se laisse féconder par la conscience cosmique." En quoi consiste cette "fécondation" ?

Robert Linssen : L'Éveil intérieur est un état d'être naturel au cours duquel notre silence intérieur permet à l'Essence suprême ("l'holomouvement-conscience-amour") de trouver, grâce à notre transparence, un champ entièrement libre où Elle peut opérer librement. En l'absence de l'ego, seul un corps reste, mais sur le plan spirituel, "il n'y a plus de méditant". Au cours de l'Éveil réel et complet, "l'Univers est en état de méditation", mais cette fois ce qui reste de l'ego est intégré dans l'immensité cosmique. Dans l'état d'illumination, il n'y a pas de dualité entre l'homme qui est illuminé et ce par quoi il est illuminé. De telles transformations se produisent spontanément en tout être humain réalisant une vigilance d'attention de plus en plus présente au Présent. Il n'y a là rien d'exceptionnel. D'un certain point de vue, nous n'y sommes pour rien. Ces modifications se produisent automatiquement à notre insu et ne peuvent résulter de notre volonté.


Question : Y a-t-il une transformation du corps, des cellules ?

Robert Linssen : Une transformation est inévitable à tous les niveaux d'énergie. Il semble qu'elle résulte autant du transfert de la conscience dans le cœur que de nouvelles interactions ou activations neuronales ou d'éventuelles mutations cellulaires cérébrales. Des savants, tels que le biologiste Prix Nobel Maurice Wilkins ou le physicien David Bohm, l'admettent. La haute concentration d'énergie des niveaux spirituels possède le pouvoir naturel de donner au corps humain les structures et facultés lui permettant de réaliser la plénitude de son humanité.


Question : Dans La méditation véritable, vous expliquez en quoi "la conscience égoïste, épiphénoménale qui nous est familière, n'est aux yeux des Éveillés qu'une sorte de nuage provisoire, un courant secondaire." Pouvez-vous expliquer quelle est la différence essentielle entre le fonctionnement de la pensée chez l'homme ordinaire et l'Éveillé ?

Robert Linssen : La différence entre le fonctionnement de la pensée chez l'Éveillé et l'homme "ordinaire" est aussi simple qu'évidente. En l'homme ordinaire, chaque pensée est complice du renforcement et de la continuité de son ego, elle ne termine jamais sa course et entretient le désordre mental. Pour l'Éveillé, la pensée n'est qu'un moyen de communication. Elle n'est qu'un instrument. Pour l'homme ordinaire, la pensée s'est prise pour une entité. Cette usurpation est symbolisée par la "chute" et le "péché originel". En dehors de la communication, l'Éveillé est dans la "non-pensée".


Question : L"homme "ordinaire" a une image assez déformée de l'illumination (entre être illuminé et être "un illuminé", un fou, il n'y a qu'un pas...). Pour la plupart, l'homme spirituel est quelqu'un qui vit dans les brumes de l'illusoire, dans un au-delà qui ne se montre jamais et qui est assimilé au néant... Dans Le Sens du Zen, vous écartez tous ces a priori : "Les Éveillés ont dénoncé le caractère d'impermanence de la forme, mais ils n'ont jamais pour autant considéré celle-ci comme complètement illusoire. Pour eux, l'art de la vie consiste non à nier la forme, non à tourner le dos aux singularités du monde extérieur, mais au contraire à les regarder en face, intensément éveillé au moment présent." En quoi consiste cette "présence au Présent", cette "adéquacité" dans les relations avec les êtres et les choses ?

Robert Linssen : L'Éveillé est l'homme le plus pratique qui soit. Il est équilibré, clair ; l'ordre s'est établi en lui, lui seul est véritablement efficient. Selon Wei Wu Wei : l'Éveillé vit nouménalement parmi les phénomènes. Ceci équivaut à ce que déclare Krishnamurti : l'art de la vie consiste à vivre l'Inconnu suprême tout en étant dans le "connu". Je rappelle l'image du "miroir". Le parfait miroir voit tout, mais ne prend rien, ne juge rien, ne nomme rien, ne rejette rien, ne compare rien. L'Éveillé réalise une qualité d'attention totalement présente à la momentanéité de l'instant. Cette attention n'est d'ailleurs plus seulement la sienne. Sa transparence intérieure lui permet d'être semblable à une fenêtre large ouverte par laquelle la Lumière et l'Intelligence de l'Essence s'exprime librement. Il va de soi qu'une réalisation de cet ordre permet l'exercice d'une adéquacité dans les relations. L'adéquacité parfaite consiste à ne pas avoir l'esprit encombré d'images ou mots relatifs à des événements passés ou à venir lors des circonstances présentes. Si, conduisant une auto, notre pensée se fixe sur un événement passé ou se projette dans l'avenir, et qu'un conducteur imprudent sort soudain d'une allée latérale, nous serons incapables de répondre adéquatement à ce défi imprévu. Il sera d'abord nécessaire de décoller le mental du passé pour répondre aux exigences de l'événement imprévu, la manœuvre d'évitement précipitée pouvant être périlleuse.


Question : De nombreuses écoles du bouddhisme ou du Zen divergent sur les rythmes de l'accomplissement de l'éveil. Pour certains, il est abrupt; pour d'autres, graduel. Pour d'autres encore : "Si l'Éveil est instantané, sa préparation est progressive."

Robert Linssen : L'école progressive et l'école abrupte possèdent des enseignements plus complémentaires que brutalement opposés. Dans l'exemple du prisonnier, celui-ci lime un à un les barreaux de sa cellule, travail progressif donc, mais dès le dernier barreau, il est libre en une fois.


Question : Y a-t-il un risque à se croire éveillé sans l'être ?

Robert Linssen : Tout en accordant une importance prioritaire à la vision holistique de l'univers et de ses divers niveaux d'énergie, les Éveillés donnent des réponses contradictoires aux questions qui leur sont posées. La compréhension de leur sens ne peut être réalisée sans tenir compte des questions et de la maturité psychologique des interlocuteurs.


Question : Dans le revue "3e millénaire" (n° 13, 1989), Douglas Harding déclare : "Toutes vos difficultés sont imaginaires. La raison pour laquelle vous n'êtes pas réalisé est votre seule conviction de ne pas l'être."

Robert Linssen : Cette déclaration n'est que partiellement vraie, mais sa part de fausseté ne peut être passée sous silence. Ceci a fait l'objet de longues discussions avec Krishnamurti, David Bohm en 1980 lors d'entretiens privés à Brockwood et à diverses reprises au cours d'autres entretiens avec Sri Venkataram (voir L'Éveil de l'Intelligence de Krishnamurti). Affirmer que la seule raison pour laquelle nous ne sommes pas réalisés réside dans notre conviction de ne pas l'être peut nous conduire à nier a priori l'existence de nos conditionnements. Cette affirmation nous conduit à esquiver l'obstacle et le fuir. Le Sage ne fuit pas les obstacles mais les transperce en les transpénétrant. Krishnamurti, David Bohm, Capra, Wei Wu Wei déclarent que la cause unique de toutes les crises actuelles résulte d'une inattention fondamentale, d'une erreur de perception et d'une vision fragmentaire.

Au cours de son dialogue avec Krishnamurti sur "l'avenir de l'humanité", David Bohm déclare, de commun accord avec lui, que l'esprit est limité par l'ensemble des connaissances (mémoires) accumulées au cours des âges. Celles-ci nous conditionnent profondément et ont engendré une programmation autodestructive, dans laquelle le cerveau semble désespérément prisonnier. (The future of humanity, p. 6, Mirananda, 1986) Voir le faux comme étant le faux" est l'exigence énoncée par tous les Sages, tels Krishnamurti, Sri Nisargadatta. Méfions-nous des énoncés trop brefs. Il ne s'agit pas d'un acte mental de rejet ou de négation totale parce que, pour l'Éveillé, "le faux est partiellement le vrai". "Ni ceci, ni cela" déclare Sri Nisargadatta aussi bien que Ramana Maharshi. Nous insistons constamment sur le fait que la matière, l'univers, ne sont pas des illusions complètes, mais que nous en avons des notions illusoires résultant d'une inattention généralisée et erreur de perception.

Ainsi que le déclare Sri Nisargadatta (Je suis, p. 190) : "L'autoréalisation est avant tout la connaissance de son propre conditionnement." L'inattention généralisée est un fait, même si ce fait paraît se dérouler à la périphérie d'un mirage collectif. En revanche, affirmer que nous sommes illuminés est un concept hypothétique. C'est là, précisément, une notion qui précède l'expérience en risquant de nous induire dans des états d'hypnose auto-projetés. En plus de 60 ans, nous en avons constaté de nombreux cas. Un même danger existe dans la répétition de l'expression "Tu es Cela" (Tat twam Asi). Celle-ci contient aussi une part de vérité, mais il est indispensable de rappeler que, mal approchée, elle peut engendrer des clichés imaginaires auto-projetés. Comme le déclare Krishnamurti (L'Éveil de l'Intelligence, p. 165) : "Nous ne pouvons déclarer "Je suis Cela" est le considérer comme un fait, car en réalité nous ne savons pas que c'est un fait." Tout autre est le cas du chercheur qui, par son exploration intérieure et surtout l'ouverture du cœur, possède le "sentir" supra-mental béatifique de la présence révélant la plénitude de l'Éveil.

Question : Dans Le Sens du Zen, vous expliquez pourquoi l'éveil ne s'atteint pas automatiquement : "... parce que nous sommes très "compliqués'; il est très compliqué pour nous de devenir simples. Les maîtres nous enseignent que tout est là. Nous n'avons rien â acquérir. La réalité suprême demeure en nous. En un certain sens nous La sommes, mais nous l'ignorons en vertu d'une inattention fondamentale. Il n'y a rien à "faire" au sens accumulatif de ce terme. Il y a plutôt à "défaire". (...) L'Éveil ou Satori n'est pas une acquisition de nouveaux biens, mais la découverte d'une réalité existant dans le cœur de chacun." Quels conseils donner à chacun pour le guérir de son "inattention" et l'inspirer à franchir la rive ? Un éveillé peut-il retomber dans l'inattention ou est-il à jamais affranchi de cette force d'inertie ?

Robert Linssen : Grosso modo, il pourrait être dit que l'Éveil est définitif quoiqu'il n'y ait rien de définitif dans le sens statique que pourrait évoquer ce terme. Néanmoins, s'il fallait être précis et complet, il faudrait ajouter que selon les Éveillés avec lesquels j'ai vécu, aussi longtemps que l'homme est dans un corps, il existe une action des champs mnémiques dans leurs tentatives de prééminence. Mais ces tentatives échouent face à l'attention véritable. Carlo Suarès déclare cependant que "sur les ruines de l'entité qui s'écroule, une autre est avide de se reconstruire."


Question : Pratiquez-vous une forme de méditation — assise, zazen,
yoga ?


Robert Linssen : J'ai toujours pratiqué la respiration complète (ou plus exactement, elle m'a été imposée de l'intérieur), la relaxation, quelques postures de yoga, l'aïkido, beaucoup de marche, la natation, les bains dans les torrents de montagnes et rivières, le travail de la terre. Je n'ai presque jamais pratiqué le Zazen. Je pratique parfois le "AUM", mais sans rien en attendre et uniquement pour sa beauté.


Question : Pensez-vous que la méditation devrait être enseignée aux enfants ?

Robert Linssen : Certainement non. Les aspects physiques du yoga — respiration, relaxation, prise de conscience corporelle, attention — doivent être enseignés, mais non la méditation. Certes, elle est indispensable, mais c'est à l'instructeur d'examiner consciencieusement la nécessité de chaque cas individuel. Il faudrait attendre suivant chaque cas un moment qui ne devrait pas se situer avant 16 ou 20 ans. J'ai connu des cas dramatiques où des parents spiritualistes bien intentionnés ont imposé à leurs enfants, une fille et un garçon, des systèmes de méditation rigides, avec postures, visualisations, etc... A 23 ans, le fils s'est suicidé et la fille s'est orientée dans une réaction oppositionnelle systématique et définitive. Je signalerai qu'un yoga équilibré est enseigné dans les écoles Krishnamurti.


Question : Comment voyez-vous la "finitude" de la personne Robert Linssen ?

Robert Linssen : Rien ! Une vaguelette évanescente, anonyme parmi les milliards de vagues de l'Océan insondable du Grand Vivant, un corps parmi les milliards de corps connus et inconnus, incompréhensiblement envahi par la bénédiction surprenante et non recherchée d'une force d'Amour, présente au cœur de tous les êtres, un corps qui ne respire plus mais qui "est respiré", qui n'agit plus mais "est" agi et qui n'y est pour rien.


Hommage à David Bohm

La mort du physicien David Bohm, survenue le 27 octobre 1992 à Londres, est passée presque inaperçue en France ... Robert Linssen a tenu à lui rendre hommage.

Robert Linssen : L'œuvre de David Bohm a eu une influence considérable dans les milieux scientifiques d'avant-garde. Il peut être considéré comme le maître incontestable de la nouvelle physique de pointe, responsable de la convergence entre traditions spirituelles antiques et sciences modernes. Cette convergence a entraîné un développement soudain et bénéfique de la vision holistique dans le monde.

La contribution des livres, études, cours et conférences de David Bohm, tout spécialement dans le domaine de la théorie quantique ainsi que celui de la relativité, est connue internationalement dans le monde scientifique. Son livre intitulé Quantum theory (1951) a été favorablement commenté par Einstein. De nombreux spécialistes estimaient que cette œuvre mériterait d'être récompensée par le prix Nobel. Mais David Bohm, que nous considérons non seulement comme un savant mais aussi un Sage, ne recherchait pas les honneurs.

David Bohm s'intéressait à la pensée de Krishnamurti et participait avec lui à de nombreux dialogues se déroulant dans le cadre du "Brockwood Park Krishnamurti Educational Center". Des dialogues entre Krishnamurti, David Bohm et les élèves de l'école avaient lieu de temps à autre. Une bourse d'études dénommée "The David Bohm Scholarship" a été constituée, dont le siège est situé à "Brockwood Park School, Bramdean, Hampshire SO24 OLQ".

L'humanité vient de perdre celui que les siècles futurs considéreront comme le plus grand précurseur de la nouvelle ère spirituelle unissant sciences et expérience mystique. Dans son livre La Plénitude de l'Univers, il nous présente un cosmos dont l'essence est de nature spirituelle. Celle-ci est comparée à un océan de Claire Lumière nouménale (voir Dialogues avec des scientifiques et des sages par Dr R. Weber). Au regard de cette essence, omniprésente, omnipénétrante, les apparences surfacielles du monde extérieur n'apparaissent qu'à titre second et dérivé, émanant d'une source unique en état de création perpétuelle.

Pour David Bohm, l'Intelligence est antérieure à la formation de l'univers manifesté, mais le cerveau est une structure qui permet d'en commenter le processus. La fonction mentale qui œuvre dans ces commentaires est néanmoins limitée, conditionnée par le cadre spatio-temporel. L'ouverture aux richesses de la "Source" intemporelle exige le dépassement du "mesurable" afin de laisser opérer "l'immesurable". (David Bohm : Wholeness and the implicate order)

Nous retrouvons cette approche de l'Essence exprimée dans un autre langage par Krishnamurti dans l'expression de "passivité créatrice" évoquant la nécessité de se "libérer du connu" pour nous rendre disponible à "l'Inconnu". David Bohm, G. Chew et Fritjof Capra ont été les artisans du grand renversement de la vision cartésienne. Ils nous présentent un univers dont le spectacle résultant de nos perceptions sensorielles n'est que l'envers multiforme d'un Endroit unique et fondamental de nature spirituelle.

"Les électrons vivent" déclare David Bohm. Ils se recréent des millions de fois par seconde en fonction de mémoires se situant au niveau de l'ordre impliqué. En conséquence, la matière vit, qu'elle soit minérale, organique, soi-disant inerte ou inanimée. Ces différentes considérations conduisent David Bohm à déclarer que "la mort est une abstraction" résultant d'une identification à l'aspect surfaciel des choses.

En accord avec l'enseignement des mystiques anciennes, David Bohm considère l'univers comme la plénitude d'un seul et même Vivant dont la prise de conscience profonde est accessible par la méditation et le silence intérieur. Lors de nos entretiens privés avec David Bohm et d'autres dialogues entre Krishnamurti et lui, nous avons été émerveillés de la clarté et de la profondeur de sa vision intérieure, de sa simplicité, de la chaleur de son amitié, de son ouverture, de l'immensité véritablement encyclopédique de son érudition. La dimension exceptionnelle de celle-ci et ses analyses sont toujours subordonnées à un processus de synthèse inhérente à la vision holistique.

David Bohm a réalisé une exploration scientifique et intuitive de l'univers et de l'homme d'un niveau d'une telle supériorité qu'il est arrivé au point où, par la science et la rationalité, il a admis et démontré l'exigence du dépassement de la science, pour accéder à la "Vision holistique" ou "Éveil Intérieur". Nous exprimons notre respect et notre gratitude à David Bohm, savant génial et Sage qui, au seuil du IIIème millénaire, a donné à l'humanité déchirée, les clés ouvrant les portes de la Lumière intérieure, de l'Intelligence véritable et de l'Amour.

(Extrait de la revue Om Transmission No 3: La lucidité, 1994)
(Septembre-décembre 1992)


Source : www.revue3emillenaire.com

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