Une réalité instable.

Je suis stupéfait et parfois consterné par la puissance des croyances. Ces croyances qui construisent en nous une certaine réalité. Un exemple. J'ai dans ma classe un élève qui a toujours été considéré par les enseignants comme un perturbateur, un enfant paresseux, soutenu par les parents, un "fardeau", comme me l'a dit la collègue précédente...

Comme chaque année, je refuse de lire les dossiers scolaires de mes élèves et je leur dis le premier jour de classe que je ne sais rien sur eux, que je ne veux pas qu'ils entrent dans ma classe avec l'idée qu'ils vont encore être jugés sur leurs "défauts", comme s'ils avaient une étiquette collée sur le front, qu'ils savent quels comportements ou quelles lacunes ont servi aux enseignants précédents pour que ce jugement les poursuive et qu'ils doivent par conséquent travailler sur eux-mêmes pour se défaire de cette étiquette, que je fais toujours la différence entre leur nature d'enfant et leur fonction d'élève et que ce qu'ils font n'est pas la même chose que ce qu'ils sont, que je ne veux pas qu'ils établissent en eux des croyances liées aux regards et aux "condamnations" que leur porte les enseignants, qu'il m'importe avant tout qu'ils cherchent en eux ce qu'ils veulent être et non se laisser piéger par l'image néfaste dont certains adultes les affublent.

"Vérifie toujours à chaque instant, que tes pensées, tes choix, tes décisions et tes actes sont à l'image de la personne que tu veux être."

C'est affiché au-dessus du tableau et je les renvoie souvent à ce texte. C'est leur propre regard qui doit être le seul juge de paix. Je ne suis parfois, quand c'est nécessaire, que le déclencheur de cette réflexion en eux.

Cet enfant dont je parlais au début a totalement changé. Il s'est révélé très curieux, dynamique, intéressé et intéressant, il participe, apprend ses leçons, lit à la maison, raconte à ses parents tout ce qu'il vit en classe. La maman est venue me voir pour me faire part de son bonheur, ainsi que de son mari, quant au plaisir de son fils de venir à l'école. "A table, on ne peut plus en placer une, il a toujours quelque chose à raconter."

Ce petit garçon s'est cassé le bras trois jours avant la rentrée de septembre, c'est dire la peur qu'il avait de revenir en ce lieu maudit...

Je suis évidemment très heureux de son évolution.

Mais également consterné, effrayé par la puissance destructrice ou bénéfique des croyances que nous adoptons. Ce petit gars avait une mauvaise image de lui-même et ne parvenait plus à en sortir. A force d'entendre qu'il était "nul", il avait fini par adopter le comportement associé à cette image. Cette certitude en lui d'être un moins que rien le conduisait immanquablement à n'exister qu'à travers des attitudes "rebelles". En le félicitant à la moindre occasion, en le valorisant, en l'encourageant, sans jamais porter de jugement sur ce qu'il faisait mais en le renvoyant si nécessaire à l'image qu'il voulait avoir de lui-même, je sais que j'ai réussi à inverser en lui cette croyance que l'école ne pourrait jamais le rendre heureux.

Le soir de la réunion avec tous les parents d'élèves, j'ai considérablement insisté sur la force des mots.

Dire à un enfant qui vient de faire une bêtise, "tu es vraiment nul" au lieu de dire "ce que tu as fait est vraiment nul", c'est ancrer en lui une image destructrice. Nos actes ne sont pas ce que nous sommes mais le reflet d'une émotion qui parfois nous dépasse : la colère, la jalousie, la paresse, l'inattention, l'indifférence, c'est ce qui existe en nous à un instant T mais ce n'est pas ce que nous sommes intrinsèquement parlant. Si l'individu n'avait pas commis cet acte, il serait toujours le même.

C'est le jugement porté par les pairs qui ancre dans l'individu cette idée que je suis ce que je fais. Un jugement qui doit disparaître.

Les évènements qui surviennent dans nos existences sont générés par de multiples paramètres et il suffirait qu'un de ces paramètres diffèrent pour que cette "réalité" change.

Ce petit garçon en est un exemple supplémentaire. Il a suffi que sa "réalité" quotidienne prenne une autre tournure pour qu'il devienne un autre élève. Mais l'enfant est toujours le même, l'individu n'a pas changé dans sa profondeur. C'est la façon dont il gère les évènements exogènes qui a changé parce que la réalité de sa vie d'élève a changé. 

Où se situe la réalité dès lors ?   

Est-il possible d'identifier clairement ce que nous sommes, cette réalité intime, existentielle ?

Dès lors que nous subissons des atteintes diverses et que nous n'avons pas la lucidité de faire la part des choses entre les tourments internes de nos interlocuteurs et notre réalité, comment établir une image stable et claire de ce que nous sommes ? On imagine bien l'immense difficulté que cela représente chez de jeunes enfants...

Il y aurait donc une réalité instable, liée à notre vie sociale, et une réalité existentielle, liée à notre être.

Mais cette réalité d'être est-elle un état originel ou quelque chose qui se construit en fonction de la réalité instable de notre vie sociale ?

Si l'an prochain, ce petit garçon de ma classe, en arrivant au collège, tombe sur un ou plusieurs professeurs destructeurs, qui sera-t-il ? Un élève perturbateur ou un élève passionnant et passionné ?

Existe-t-il en nous un individu stable ou sommes-nous uniquement des individus formatés et modelables ?

L'idée m'effraie considérablement.

Il suffit de penser à ces gardiens des camps de concentration. Certains n'auraient jamais imaginé tenir un tel rôle...Rien en eux ne les destinait à une telle abomination. Comment ont-ils pu se laisser entraîner de la sorte ? La force des conditionnements, des peurs, le désir d'adhérer à un pénomène de groupe pour exister et prendre une importance ...Il n'y avait chez certains d'entre eux aucune haine du peuple Juif. Bien d'autre paramètres sont entrés en jeu. La réalité sociale avait pris le pas sur la réalité existentielle. On sait que certains se sont suicidés à la libération comme si l'effondrement de cette réalité sociale avait brisé en eux la réalité existentielle et que le dégoût de soi avait pris le pas sur tout le reste.

 

On connaît ces histoires de jeunes de banlieue, brûleurs de voitures, dealers, petits pions au coeur d'une bande et qui un jour, pour diverses raisons, prennent conscience avec une violence immense de l'errance de leur existence et sortent de cette réalité sociale pour retrouver leur réalité existentielle. Certains deviennent éducateurs de rues.

 

La lutte constante de cette vie ne reviendrait-il pas à identifier constamment ce qui relève de cette réalité instable des conditions de vie et ce qui concerne notre réalité intérieure.

Ce que nous faisons n'est pas nécessairement ce que nous sommes.  

Le bonheur serait par conséquent de réussir à vivre en actes comme en esprit. Faire ce que nous sommes, à chaque instant, dans chaque circonstance de vie pour que cette vie instable ne prenne jamais le dessus sur notre réalité.

Etre réel dans notre réalité.

Commentaires (1)

Lajotte Françoise
  • 1. Lajotte Françoise | 06/11/2010

Ce texte, je l'entends comme un cri du coeur. Un coeur qui aime mais qui souffre de la bêtise de trop d'entre nous.
Toi, dans ta classe, tu fais ce que tu es et c'est merveilleux. Je l'ai déjà écrit quelque part, si tous les enseignants avaient la même vision que toi, certes il n'y aurait pas besoin de maître G et ce serait formidable.
J'ai vécu aussi ce genre de transformations dans mes classes, le dernier: Tarik, une révélation pour tout le monde. L'année d'après... Cp, catastrophe, pour son enseignante il n'était qu'une "gueule de singe" (sic). Je pense que j'aurais pu la tuer. Mais ces enfants là conservent en eux qu'il est possible qu'on les regarde autrement et ça change tout...
Françoise.

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