Sarah Molina dirige depuis trois ans maintenant la maison d'édition indépendante Altal. Petite interview de la plus jeune éditrice de FranceTout d'abord comment est née l'idée d'une maison d'édition ? Pourquoi avoir fait ce pari, si jeune ? Sarah Molina : ALTAL Éditions est partie d’une histoire d’amitié avec Yann Derrien, aujourd’hui mon associé et co-directeur de la maison d’édition. À la fin de nos études, le professorat, qui se présentait comme la suite logique de nos études universitaires, ne nous inspirait pas plus que cela. Comme nombre de personnes, nous rêvions de vivre de nos centres d’intérêt, de ne pas subir un emploi du temps imposé par la société, de vibrer quotidiennement. Étant donné que pendant les deux dernières années de mes études, j’avais travaillé dans une petite maison d’édition parisienne, où j’avais appris les bases du métier, il n’en a pas fallu davantage pour nous lancer. Le reste, nous savions que nous l’apprendrions en faisant.
Quels étaient les objectifs de départ ? Sarah Molina : L’objectif de départ a clairement été de faire de l’édition professionnelle, c’est-à-dire que la maison d’édition constitue une source principale de revenus. Nous savions que seul ce paramètre nous permettrait de passer le plus temps possible à travailler dans l’univers des livres. ALTAL est un sacerdoce : depuis bientôt trois ans, l’objectif n’a pas changé.
Comment avez-vous rencontré Edgar Grospiron ? A-t-il été facile de le convaincre et de faire le livre ? Sarah Molina : C’est mon associé Yann Derrien qui, parmi des centaines d’appels et de courriers « prospectifs », a eu l’idée de contacter Edgar Grospiron. Nous savions que, depuis la fin de ses victoires aux Jeux et en Championnat du Monde de ski de bosses, il exerçait avec succès le métier de consultant et de coach au service des entreprises. Chez les sportifs, la reconversion est une étape délicate. Il y avait matière à évoquer celle d’Edgar, qui est un modèle de réussite. À l’époque, il était aussi consultant pour les Jeux d’hiver de Turin. L’idée d’un livre l’a séduit. Quelques semaines plus tard, autour d’un déjeuner au bord du lac d’Annecy, le projet éditorial a pris forme. Edgar ne s’est engagé que sur le résultat, c’est-à-dire notre capacité ou non à rendre rédactionnellement fluide et pertinent son parcours.
Même question pour Antoine Dénériaz. Comment l'avez-vous rencontré ? Sarah Molina Nous avons rencontré Antoine à Annemasse, au printemps 2006. Il sortait d’une victoire spectaculaire sur l’épreuve reine des JO de Turin, la descente. Voilà un récit qui était intéressant à nos yeux : ces quelques minutes de grâce à survoler la piste de Sestrières, c’était l’histoire de toute une vie dédiée au ski de compétition...
Gustave Parking est l'humoriste de cette série de personnalités. A-t-il été facile de travailler avec lui ? Est-ce facile de gérer un « humoriste » comme Gustave ? :-) Sarah Molina Gustave a cela de magique qu’avec quelques mots, quelques mimiques et des objets recyclés, détournés de leur fonction première, il réussit à donner vie à toute une scène. Ses spectacles sont parsemés de bons mots, d’aphorismes, de poésie. Les colliger dans un abécédaire (illustré par Wozniak, du Canard Enchaîné), c’était permettre aux spectateurs et grands amateurs de ses apparitions de prolonger le show. Au final, il n’a pas été simple de sélectionner les citations que nous souhaitions voir figurer dans l’ouvrage, mais cet exercice n’était rien à côté des plages de travail qu’il a fallu imaginer, avec un auteur qui vit en Guadeloupe... et le décalage horaire que cela implique !
Vous avez également édité pas mal de littérature générale ; comment se sont fait les choix éditoriaux ? Sarah Molina Au coup de coeur. Toujours. Quand forme (le style), le fond (l’histoire) sont bons et que le manuscrit a ce petit truc indéfinissable en plus, on commence à envisager de le publier. Pour La promise d’Assouan, de Rula Jebreal, nous avions lu la version originale italienne, publiée chez Rizzoli. En plus de toutes les qualités de ce livre, il mettait en lumière, et de façon assez simple, donc pédagogique, le conflit israélo-palestinien. Ça, c’est une idée qui nous plaisait.
Y a-t-il, dans tous ces titres, un livre pour lequel vous avez le plus de tendresse ? Sarah Molina Non, pas vraiment. Tous ont leur histoire. Tous ont généré une tonne de bonheur et quelques souffrances. C’est comme si vous demandiez à une mère de dire lequel de ses enfants préfère-t-elle... ;-)
Pouvez-vous nous raconter pour chaque titre comment l'aventure s'est faite (la rencontre avec l'auteur, une anecdote, un court résumé, etc.) ? Sarah Molina Antoine Dénériaz : c’est le premier livre qui est sorti. Juste pour le plaisir, nous avons fait coïncider sa date de parution avec le jour de mes 23 ans. On a donc fêté conjointement mon anniversaire, la création de la maison d’édition et la venue de ce premier livre.
Edgar Grospiron : ALTAL vouera une reconnaissance éternelle à Edgar. Il a marché avec nous alors même que nous n’avions pas monté les statuts de la maison ; que nous n’avions jamais fait de livre et que nous n’étions, pour ainsi dire, rien ni personne. Pour Edgar, seules ont compté notre énergie et notre envie. Il faut beaucoup de grandeur d’esprit pour cela.
Gustave Parking : je me souviens d’un début d’après-midi à l’appartement de Bernard Werber en personne, qui devait préfacer le livre de Gustave. Nous étions là, à côté de lui, tandis qu’il écrivait le texte en nous demandant notre avis. C’était étonnant de simplicité.
Noirceur des cimes, Thierry Ledru : je retiens surtout une belle puissance d’écriture et des liens forts avec l’auteur. Et l’ouverture sur un univers fascinant, la haute montagne.
Recto / Verso, Gaël-Laurent Tilium : C’est un ouvrage qui a été édité avec le concours de AIDES, association reconnue d’utilité publique en matière de lutte contre le SIDA. Le livre porte en 2ème et 3ème de couverture la reprise d’une des campagnes de communication qui avait été faite à l’époque.
Le pêcheur de l'île verte, Saruccia Scire : un clin d’œil à l’Italie, et à une période méconnue de son Histoire.
La promise d'Assouan, Rula Jebreal : deuxième clin d’œil à l’Italie, et roman qui nous tenait à cœur, de par le thème abordé : le conflit israélo-palestinien. Pour la sortie du livre, l’auteur, Rula Jebreal, est venue à Paris, et a été reçue par Hind Khoury, déléguée générale de l’autorité palestinienne en France. Nous avions organisé cela en lien avec la Mairie de Paris. Rula s’exprimait tour à tour en Italien et en Arabe (elle est palestinienne). La soirée a été très émouvante.
Évoquons le livre Votre pharmacien et vous. Comment est née l'idée de ce livre et pourquoi l'avoir fait ? Sarah Molina Printemps 2008, vous avez peut-être dû voir, à la télévision, une publicité émanant d’une enseigne de grande distribution française. Cette publicité dénigrait la profession du pharmacien et visait à assimiler le médicament à un luxe. Au-delà de cette publicité, il fallait entrevoir la convoitise de la grande distribution sur le marché de l’OTC (la médication officinale, c’est-à-dire le Doliprane, le Nurofène, etc.) Quatre pharmaciens (deux présidents de groupements, deux présidents de syndicats) ont, à l’époque, attaqué l’enseigne en justice et ont gagné en appel au TGI de Colmar. Suite à cela, mon associé s’est dit qu’à l’aune de cette actualité brûlante, les pharmaciens se devaient poursuivre leur combat sur un support pérenne. Expliquer qui ils étaient et en quoi consistait leur profession. De plus, dans le même temps, l’Europe poussait à l’ouverture du capital des pharmacies. Il a donc contacté un à un les quatre instigateurs de l’action en justice et les a convaincus de prolonger le débat au moyen d’un livre. Pendant des mois, ils ont travaillé sur l’ouvrage. Quatre auteurs, quatre entretiens, quatre points de vue et quatre visions sur la pharmacie française. Passionnant. Votre pharmacien et vous est sorti fin octobre dernier. Il a fait la Une des magazines spécialisés et a été distribué en officines. L’accueil est très bon. En ce moment même, les auteurs interviennent en conférence dans les facultés de pharmacie pour présenter le livre...
Les pharmaciens ont-il adhéré ? Sarah Molina Oui, pour la plupart. Parce que cet ouvrage a le mérite de réhabiliter une profession finalement assez méconnue des citoyens. Le leitmotiv de ce livre a d’ailleurs été : « Nous, pharmaciens, nous vous connaissons bien, mais vous, patients, vous nous connaissez mal... ». On a la chance d’avoir une des pharmacies les mieux organisées au monde : le maillage territorial, la gratuité du conseil, les gardes, le professionnalisme, etc. : parce que nous y avons accès immédiatement, nous ne nous en rendons plus compte... Il fallait replacer le pharmacien en tant qu’acteur de santé dans le parcours de soin du patient.
Parlons de Mercotte, comment l'avez-vous rencontrée ? Sarah Molina J’avais rencontré Mercotte à l’occasion d’une ITW que je menais pour un support de presse local. Elle m’avait parlé de son premier livre, disant qu’il ne lui correspondait pas réellement... De fil en aiguille, elle a appris que nous étions éditeurs et s’est laissée tenter par l’idée d’un second livre avec nous. Solution macarons est un de mes plus beaux souvenirs de conception... Une rencontre affective, chère à mon cœur, et un vrai challenge avec le « tout quadri ».
Parlez-nous d'elle, elle a l'air à la fois exubérante, très professionnelle, très abordable et gentille... Sarah Molina Mercotte, c’est toute une histoire ! Elle est incroyable. J’aime le nivellement par le haut, l’exigence qu’elle suggère, en premier lieu à elle-même, et aussi à ceux qui gravitent autour d’elle. J’aime son côté espiègle et farouchement optimiste. Elle sourit à la vie, et sa présence est magique. C’est un bonheur - un honneur - sans cesse renouvelé, que de pénétrer, à l’aube, dans sa cuisine qui sent la meringue tout juste sortie du four, ineffable antre aux mille odeurs ! Oui parce qu’il faut savoir que la journée de Mercotte commence à 4h du matin, si ce n’est pas avant !
Les macarons, ce n'est pas forcément facile à faire et pourtant son livre s'arrache. La France se convertit au macaron. C'est facile à réaliser avec elle ? Sarah Molina Mercotte a été la première à remettre la mode du macaron au goût du jour sur internet. Ce qu’elle voulait, c’était permettre à tout un chacun de s’initier à l’apprentissage du macaron. D’ailleurs, si le livre s’arrache, c’est surtout parce qu’il ne s’agit pas simplement d’un ouvrage de recettes, mais d’un livre qui explique le pas à pas du macaron. Mercotte explique chaque geste, chaque mot technique, elle sonde et analyse les échecs qu’ont pu rencontrés les gens qui s’y sont essayés. Solution macarons, c’est un peu le prolongement du post qui avait eu tant de succès sur le blog de Mercotte : le fameux « Desperate macaron’s girls » !
Les photos sont superbes. Qui est la photographe ? Sarah Molina Je confirme, les photos sont superbes ;-). Et elles peuvent ! Une photographe styliste culinaire belge expatriée à Rome et rapatriée en Savoie pour l’occasion, quatre jours éreintants de shooting de macarons (si, si, c’est crevant ces petites bêtes), la maison de Mercotte sans dessus dessous, un chat saccageur de mises en scène et une chaleur intenable... ;-)
Sigrid Verbert travaille en Italie pour les plus grands : magazines spécialités, presse nationale, restaurateurs, etc. Ses photos privilégient toujours la simplicité des mises en scène et la lumière naturelle. C’est un style que j’adore... Elle tient aussi un blog culinaire qui fait autorité dans sa catégorie...
http://www.cavolettodibrux elles.itVous êtes également auteur chez ALTAL avec L'indigeste, un roman qui marque les lecteurs. Comment est-il né ?
Sarah Molina Il a été écrit il y a maintenant trois bonnes années. Une nécessité. Une histoire, un peu noire, un peu dure, couchée sur le papier en une fois. L’idée du livre est partie d’une observation qui est vite devenue obsessionnelle. Et puis se sont greffés à cela des thèmes qui me tenaient à cœur depuis longtemps. Je sais qu’il ne fait pas l’unanimité, mais je voulais parler d’une situation qui, même si elle a été romancée à l’extrême, m’avait interpellée.
Apparemment, ce roman touche les lecteurs ; quelles sont les réactions que vous avez reçues ?
Sarah Molina Des réactions très manichéennes : soit les lecteurs ont adoré (souvent les lectrices d’ailleurs, parce qu’elles sont davantage sensibles au rapport que l’on entretient avec la nourriture), soit ils l’ont rejeté, soit prétexte que la situation du personnage principal les rebutait et leur semblait complètement inconcevable...
Avez-vous d'autres projets d'écriture ?
Sarah Molina Oui, mais encore très (trop) flous...
Pour chaque livre, il y a une collection, pour quelle raison ?
Sarah Molina Parce qu’aucun de nos livres ne se ressemble ! Avoir une ligne éditoriale « identifiable » et figée ne m’intéresse pas. D’abord, parce que je pense que les libraires ne peuvent pas retenir toutes les lignes éditoriales de toutes les minuscules maisons d’édition qui existent. Ensuite, parce que ce changement d’univers est précisément ce que j’aime dans ce métier. Aller des sportifs de haut niveau à la littérature générale en passant par les macarons et le secteur de la pharmacie, c’est pour moi un grand luxe, en plus d’être une nécessité économique.
Y a-t-il des collections que vous allez approfondir à l'avenir ? Quels sont vos projets ?
Sarah Molina J’aimerais continuer dans la veine gastronomique, la littérature (française et italienne) et les ouvrages d’actualité, comme le livre des pharmaciens. Ce serait des pans de collection intéressants à développer.