LE GARDIEN DES LIVRES

 

 

 

LE GARDIEN DES LIVRES

Nouvelle

Tous droits réservés

©Les Éditions du 38, 2020

©Thierry Ledru, 2020

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Cette fois, sa décision était prise. Elle allait arrêter de fumer.

Oui, sa situation était stressante, oui, c’était ardu de se faire une place, oui, la concurrence était rude et la lutte contre les grosses maisons d’édition était redoutable, oui, c’était difficile de gagner correctement sa vie au regard du travail accompli, mais si, au final, il s’agissait de la perdre trop tôt, c’était absurde.

Donc, elle avait décidé que cette fois, c’était la bonne et elle se répéta intérieurement sa résolution.

« Anita, tu ne peux pas y échapper et puis en plus, ça sera sûrement une chouette expérience. L’hypnose, c’est quand même fascinant. »

Betty, une amie, lui avait parlé de ce thérapeute, nouvellement installé dans la ville. Merlin Kermadec. Un nom de druide, avait pensé Anita.

Il s’était construit très rapidement une belle réputation et on commençait même à parler de lui dans des termes quelque peu ésotériques.

Betty avait invité Anita pour fêter une interview dans une revue littéraire. Une brasserie du centre-ville où elles aimaient se retrouver.

« Tu sais, Anita, que j’adore toutes ces thérapies nouvelles et que j’ai vu pas mal de monde dans le domaine, mais ce Merlin, il a un pouvoir et c’est pas que son truc avec le pendule et tout le folklore. Je te jure, j’ai vraiment eu l’impression que ses yeux me regardaient à l’intérieur. »

Betty arpentait effectivement tous les cabinets de thérapie. Elle aimait être soignée. Jusqu’à en tomber malade… Anita l’avait toujours connue ainsi.

Betty avait vu deux fois Merlin Kermadec et elle n’avait plus touché une cigarette depuis. Par contre, elle s’était mise à dévorer des noix de cajou par pleines poignées. Elle en avait toujours un sachet dans son sac à main et elle projetait dès lors de retourner voir l’hypnotiseur avant de prendre quelques kilos…

« Tu vois, Anita, au début, quand j’ai eu envie d’une clope, j’ai eu l’impression que le druide me regardait encore. Mais par dedans. Alors tu imagines comment ça m’a secouée et en même temps, c’était excitant. Je te jure, ce vieux bonhomme, il a un pouvoir. »

Betty avait raconté la première rencontre, le lieu et le personnage.

« C’est totalement folklorique, je te jure. Il reçoit chez lui, une jolie maison bourgeoise et on se croirait chez Panoramix ou Merlin l’enchanteur. Imagine ça. Une tunique blanche et des sandales en cuir, des cheveux longs jusqu’aux épaules, une barbe de trente ans, des sourcils en broussaille, des bracelets colorés aux poignets. Un Gaulois, je te jure ! Enfin, c’est comme ça que je les imagine. Et ses yeux ! Là, c’est plus du folklore, je t’assure. Même le plus amoureux de tous mes ex ne m’a jamais regardée comme ça. C’est presque sensuel. Je me suis sentie déshabillée. Et la voix ! On dirait que ça sort d’une caverne. Le bonhomme n’est pas vraiment grand ni massif, une corpulence parfaitement classique. Mais alors, quelle profondeur ! Il murmurait et pourtant, j’avais l’impression de l’entendre dans mon ventre, alors tu imagines un peu l’effet. J’en ai encore des frissons. »

Anita savait que Betty était particulièrement douée pour rajouter beaucoup d’éléments à la réalité jusqu’à se persuader elle-même. C’est d’ailleurs ce qui faisait d’elle une écrivaine de talent.

Elle devait donc juger sur pièce. L’arrêt du tabac était l’objectif. L’hypnose l’attirait. Et maintenant, l’étrangeté de l’individu.

Elle aimait bien ce sentiment d’entrer dans une histoire de roman.

Betty avait inscrit le numéro de téléphone sur un papier.

Anita avait appelé et elle avait eu une femme au téléphone. Elle s’était dit que le Merlin en question devait bien gagner sa vie pour se payer les services d’un secrétariat. Pour un cabinet libéral, ouvert depuis quatre mois, ça lui semblait rapide et cette performance la rassurait sur les qualités du thérapeute.

Dans quinze jours.

« M. Kermadec reçoit peu de personnes et passe beaucoup de temps avec chacune », avait expliqué la secrétaire.

Autant ne pas y penser et commencer par réduire le nombre de cigarettes, se promit Anita.

L’organisation des salons, la distribution des livres, l’enregistrement des e-books, les mises en page, les corrections, la comptabilité, les contacts avec les auteurs, les lectures de manuscrits, le travail avec l’imprimeur, avec la graphiste, les libraires, les plate-formes en ligne, les contrats, les promotions… La vie d’une éditrice, du jour à la nuit et de la nuit au jour suivant…

Un mental trop souvent en surchauffe, des dizaines de romans qui s’entrechoquent jusqu’à tisser des trames oniriques.

Anita ne se souvenait pas de ses rêves, mais elle se réveillait souvent avec l’impression d’avoir rêvé d’ouvrages toute la nuit. Sans qu’aucune histoire ne puisse être identifiée. Rien d’autre que l’image floue de tombereaux de livres autour d’elle ou de scènes toutes mélangées. Rien de compréhensible.

Inexplicable et quelque peu frustrant.

Une fois, pourtant, elle se souvenait avoir vu un personnage dans un couloir faiblement éclairé. Des lumières tremblotantes de bougies ou de torches et des zones d’ombre. Des dizaines de livres rangés dans des alcôves creusées à même les murs. L’image était restée, une impression d’immensité. Une implication très forte également. Elle s’était sentie concernée.

Une sensation d’étouffement l’avait réveillée. La gorge sèche, comme brûlée par des vents d’été. Elle s’était levée rapidement pour prendre un verre d’eau fraîche. L’impression de devoir éteindre un incendie.

Merlin Kermadec. Hypnose.

Une jolie plaque dorée sur le portail.

Elle avait facilement trouvé le lieu avec le GPS.

« 38 rue de Brocéliande, je te jure, Anita, c’est vrai, avait expliqué Betty lorsqu’elle lui avait donné l’adresse. À croire que c’est lui qui a baptisé la rue.

— C’est effectivement surréaliste », avait répondu Anita.

Un quartier tranquille, d’anciennes bâtisses bourgeoises, une sorte d’îlot préservé au milieu de l’océan d’immeubles.

Un jardin encadré par un muret surmonté d’élégants barreaux torsadés.

Un portail aux arabesques esthétiques, orné de feuilles métalliques du plus bel effet.

Une maison de campagne, une façade couverte de lierre, des volets bleus, un étage mansardé. Un parc verdoyant, des arbres majestueux aux troncs épais, une frondaison serrée qui préservait la fraîcheur de l’ombre. Des chants d’oiseaux par-dessus la rumeur de la ville.

Anita traversa le domaine par une allée gravillonnée et monta les quatre marches du perron.

Un panneau sur la porte.

Bienvenue.

Ne cherchez pas de sonnette, il n’y en a pas.

Entrez et installez-vous dans la salle d’attente.

Elle suivit les indications et ouvrit.

Un couloir, faiblement éclairé, un plancher partiellement couvert par un tapis aux motifs indiens. Elle entra et avança de quelques pas. Des photographies de paysages exotiques dans des cadres. Des statuettes en bois posées dans des niches, des fées Clochette dansant des arabesques joyeuses.

Au milieu du couloir, elle devina une porte ouverte et avança.

Une pièce lumineuse, un plancher ancien, des chaises paillées, une table basse en bois massif couverte de revues, une bibliothèque entièrement garnie. Des tentures colorées sur une partie des murs lambrissés, des drapeaux de prières suspendus au plafond. D’autres photographies. Elle balaya la pièce des yeux. Des visages de tous les âges : des enfants joueurs, des vieillards édentés aux yeux rieurs, des dates et des lieux minutieusement écrits au bas de chaque cliché. L’homme avait apparemment beaucoup voyagé : Himalaya, Inde, Laponie, Amazonie, Colombie, Kirghizie, des peuples autochtones, des communautés isolées dans des lieux sauvages, grandioses, préservés.

Elle s’assit et continua son observation, son attention captée par de multiples attirances. Des statuettes de Bouddha et de divinités hindouistes sur de multiples planchettes fixées aux lambris. Elle reconnut Shiva et ses quatre bras : Shiva, Dieu de la destruction qui œuvre à la création d’un nouveau monde. Une énigmatique symbolique.

Devrait-elle passer par une destruction d’elle-même ? Elle ne souhaitait que l’arrêt du tabac et rien de plus. Elle se dit qu’elle resterait sur ses gardes et ne se laisserait pas embarquer dans une histoire incertaine, sans vraiment s’expliquer cette crainte soudaine.

Elle entendit une porte s’ouvrir et deux voix bien distinctes.

Une voix féminine et la voix grave de l’enchanteur. De l’hypnotiseur, se corrigea-t-elle, amusée par son lapsus.

« Au revoir, Solange.

— Au revoir, Merlin, et merci. »

Des connaissances, assurément. Elle ne se voyait pas établir ce genre de rapport avec un thérapeute.

Elle attendit, son sac à main sur les genoux.

Elle faillit sourire lorsque Merlin apparut dans l’encadrement de la porte.

Totalement folklorique, effectivement. La description de Betty était parfaitement juste.

Il se présenta et l’invita à le suivre.

*

Elle n’avait pas envie de sourire lorsqu’elle se coucha à la nuit tombée. Elle avait tenté de travailler sur un manuscrit, mais avait bien dû reconnaître qu’elle n’était pas efficace.

Pablo avait déjà investi la chambre et l’attendait en lisant.

« Tu n’as pas l’air dans ton assiette, ma chérie ?

— Oui, je suis fatiguée, je ne sais pas trop si c’est ma séance d’hypnose, mais là, il faut que je dorme. Je ne tiens plus debout. »

Elle se coucha et ferma les yeux aussitôt.

Pablo vint poser un baiser tendre en l’enlaçant.

« Dors bien ma chérie, ça ira mieux demain.

— Oui, sûrement, bonne nuit, mon amour. »

Elle avait pensé qu’elle s’endormirait en cinq minutes, mais son agitation intérieure l’énerva et sous l’effet de la désillusion, elle s’agita encore plus. Incapable de trouver une position agréable, incapable de stopper le flot de pensées et d’images.

Le vieil homme face à elle. Son visage émacié à quarante centimètres du sien. Les poils hirsutes de sa barbe grisée.

La puissance pénétrante de ses yeux. Et cette couleur. Elle n’avait jamais vu des yeux pareils. Ni bleus, ni verts, ni jaunes, ni blancs. Tout à la fois. C’était presque un regard d’aveugle et elle avait eu du mal à soutenir son regard quand il lui parlait. Les pupilles comme des judas ouverts. L’impression que quelqu’un d’autre regardait par-delà la porte, pas le bonhomme lui-même, mais une entité inconnue, une présence qu’elle ne pouvait identifier. Elle pensa à ces romans qui parlaient d’âmes ou d’esprits.

La puissance pénétrante de sa voix. Comme une alliée du regard, une douceur emplie de force, une impossibilité à en contenir les effets, comme un bélier frappant sur la porte du château fort sans qu’aucun coup ne soit ressenti… C’était fascinant et elle se laissa investir.

Elle comprit pleinement les émotions de Betty. Il y avait effectivement une profonde sensualité dans cette présence, comme une énergie juvénile et puissante dans un corps âgé.

Elle s’était sentie enveloppée par la voix, enlacée même, c’était un sentiment très tendre, sans aucun danger, comme un câlin parental, l’émergence soudaine de souvenirs très anciens. Elle sentit couler en elle des frissons légers, comme des ruissellements tièdes.

C’était une voix tactile.

Un bain sonore.

Elle se dit qu’elle devrait en parler à Betty pour qu’elle utilise ça dans un prochain roman. Une voix tactile. Oui, c’était parfaitement ça.

Avant de débuter son travail, il l’avait invitée à expliquer sa venue.

Elle s’était enfoncée dans un fauteuil en osier suspendu au plafond par quatre cordes épaisses, un coquillage à demi ouvert, garni d’épais coussins multicolores. Les jambes repliées, les mains croisées devant les genoux. Elle avait apprécié le balancement apaisant de son assise.

Merlin Kermadec s’était installé sur un fauteuil à roulettes, face à elle, le dos droit, les mains posées sur les cuisses.

« Dites-moi ce qui vous amène, Madame. »

Elle avait parlé du stress, de sa passion pour la littérature, de la charge de travail. Elle avait expliqué qu’elle avait toujours voulu être éditrice, qu’elle avait toujours souhaité être une passerelle entre les auteurs et les lecteurs, qu’elle avait toujours aimé lire et écrire et que les histoires imaginaires l’enchantaient.

« C’est bien de promouvoir la transmission du savoir. Il ne faut pas abandonner les livres », avait-il commenté.

Elle avait été gênée de dire enfin qu’elle venait pour le tabac, comme une honte à avouer une faiblesse dont elle ne parvenait pas à se libérer.

« Ça ne sert à rien de vous culpabiliser. C’est comme une énergie sombre qui pompe votre détermination. »

Elle se souvenait de son sourire bienveillant.

« Réjouissez-vous simplement de votre désir d’arrêter, remerciez-le d’être là, cajolez-le, enlacez ce désir comme un petit enfant, aidez-le à grandir. Rien d’autre. »

Il avait approché le fauteuil à quelques centimètres d’elle.

Le pendule avait entamé son balancier.

La voix du vieil homme. Toujours les mêmes phrases.

« Suivez le pendule… écoutez ma voix… écoutez aussi le silence de votre esprit… il est calme, il se repose… suivez le pendule… »

Elle se retourna une nouvelle fois dans le lit et se fustigea.

Tu es fatiguée et tu te lances dans les pensées, c’est ridicule. Arrête ton cinéma et dors.

Elle glissa le bras droit sous l’oreiller et le ressortit après quelques secondes.

Fatiguée de son énervement. L’impression d’être au début d’une journée de travail après un café serré.

Quand l’hypnotiseur avait arrêté d’user du pendule et qu’il avait uniquement utilisé sa voix, elle avait senti qu’elle n’était plus vraiment présente. Une étrange apesanteur.

Elle se retourna sous la couette et revint aussitôt dans la même position puis elle s’allongea sur le ventre, le bras gauche glissé sous l’oreiller.

Elle poussa un long soupir.

Rien à faire.

Merlin était toujours là.

Dans le fauteuil en osier, elle avait senti que son état n’était plus très stable, une sorte d’endormissement éveillé, une évaporation de conscience. Elle avait deviné un balancement infime sans savoir si le fauteuil suspendu en était responsable ou s’il s’agissait d’un mouvement intérieur. Un enivrement délicieux.

Et maintenant que la sensation d’engourdissement revenait, elle se doublait d’une agitation insoumise et inexplicable. C’était peut-être ça qui l’énervait d’ailleurs. Ou qui l’inquiétait.

Oui, elle dut bien l’admettre.

Il y avait quelque chose, une angoisse innommée, une peur sans identité.

Elle repensa encore aux quelques paroles du vieil homme, à ses explications sur l’hypnose, sur l’inconscient, l’impact physique et la nausée à l’évocation du tabac. Des effets assez variables d’une personne à l’autre. Il n’avait pas parlé de malaise en dehors de cette situation précise.

Pourquoi était-elle troublée ? Et troublée par quoi ?

Comment peut-on se calmer quand on ne sait pas pour quelle raison précise on ne l’est pas ?

Un constat particulièrement irritant. S’énerver de ne pas savoir être calme. Le genre d’absurdité à tourner en rond toute la nuit.

Elle soupira encore en insistant sur l’effort des paupières à la fermeture des yeux. Comme si elle appuyait un couvercle pour que le noir se fasse et que les pensées s’endorment.

Pourquoi avait-il dit qu’il était important de ne pas abandonner les livres ? La tournure était étrange.

Elle devina enfin la pesanteur du sommeil l’investir et elle en fut soulagée.

Ce fut comme une trappe qui se ferme sur la nuit intérieure.

Un ciel bleu, aussi bleu que la mer. Des murs aux pierres immenses, un sol dallé. Des livres, partout, des livres encore. Il passait de salle en salle sans qu’aucun déplacement ne soit perceptible. C’était comme une téléportation, instantanée, mais sans aucun contrôle. Une visite effrénée des lieux.

Elle savait qu’elle rêvait et c’était stupéfiant. Elle regardait son rêve et elle savait qu’elle le regardait. Ce qui était tout aussi étourdissant. Combien étaient-elles en elle ? Toutes les consciences, tous ces regards, regardés eux-mêmes, toutes ces situations vécues et simultanément ces consciences qui observaient les événements en étant elles-mêmes observées par d’autres consciences. Elle pensa à ce tableau du peintre peignant dans le paysage un peintre peignant un paysage, une succession de cadres de plus en plus petits et lointains. Comme une conscience qui descend vers les tréfonds, de paliers en paliers, et se retrouve observée elle-même par d’autres consciences, d’innombrables consciences.

Elle vit une silhouette s’enfoncer dans la toile et passer de tableau en tableau jusqu’à disparaître.

C’était… fascinant.

Il y avait en elle des consciences à l’intérieur d’autres consciences, des consciences de plus en plus lointaines et diluées dans l’horizon intérieur.

Elle eut peur du vide au-dessus de son âme. Une aspiration vers les cieux, une aimantation dont elle devait échapper.

Elle ouvrit les yeux comme on repousse des volets.

Elle frotta ses paupières et son front en respirant profondément.

Nuit de pleine lune. Elle devina la blancheur laiteuse à travers les persiennes. Respiration lente de Pablo. Le silence de la maison.

Les images. Elles étaient là.

Les livres, partout des livres, parfaitement rangés dans les alcôves en pierres épaisses. Des couloirs sans fin, des salles immenses, des meubles en bois, elle se souvenait de silhouettes penchées sur des pupitres.

Elle avait conscience d’être un personnage important. Sans rien comprendre à cette certitude. Elle se sentait puissante. Ou puissant. Homme ou femme ? Rien, aucun indice. Juste ce sentiment de force, un statut important, comme le maître ou la maîtresse des lieux qui visite sa demeure.

Pourquoi autant de livres ?

Elle ne se souvenait jamais de ses rêves habituellement. Et là, non seulement, il lui en restait des images précises, mais plus stupéfiant encore, elle avait gardé pendant ces quelques secondes ou minutes oniriques, la conscience d’être en train de rêver.

Que se passait-il ?

Elle passa en revue les manuscrits en cours de lecture, les anciens ouvrages, des lectures plus lointaines encore et rien ne venait expliquer un tel scénario.

Sinon Merlin l’enchanteur.

Elle imagina l’ouverture d’un antre mémoriel. Le protocole du druide possédait-il un pouvoir d’exploration bien plus vaste que celui qu’elle attribuait à l’hypnose à travers les quelques articles qu’elle avait lus ? S’était-elle engagée dans une thérapie révélatrice ?

Elle devait retourner le voir.

Elle téléphona.

Dix jours d’attente cette fois.

Les rêves des nuits suivantes. Les livres, les murs immenses dont elle ne voyait pas le sommet, des pierres parfaitement ajustées malgré leur taille, des couloirs éclairés par des torches, des sols dallés, le ciel bleu et la mer turquoise. Elle devinait des regards respectueux sur sa personne. Des silhouettes blanches mues par des vitesses stupéfiantes. Impossible d’en saisir un visage précis.

Il y avait eu des flammes aussi. Un feu immense. Et le bleu du ciel avait été voilé par des fumées épaisses.

Elle avait eu peur. Très peur.

Elle avait vu les flammes qui dévoraient les livres.

Elle avait vu des gens qui couraient.

Elle les avait suivis.

Elle s’était enfuie. C’était un feu gigantesque, la panique, des corps affolés qui passaient près de lui, ou d’elle…

Elle avait les bras chargés de livres.

Elle était horrifiée à chaque fois qu’un ouvrage tombait au sol. L’impression de perdre un organe, un morceau d’elle-même, une déchirure. L’épouvantable honte de son impuissance.

Cette idée répétitive que l’enchanteur avait ouvert une porte, que la pièce regorgeait de souvenirs plus anciens que la vie présente.

Et puis, la nuit qui précédait le rendez-vous, cette apparition du phare. Un monument babylonien, une lumière diffusée jusqu’aux confins de la mer. Elle s’était réveillée en sursaut, comme si la révélation ne pouvait rester confinée dans les limbes du rêve.

Elle avait déjà vu cette construction. La couverture du roman d’un des auteurs de la maison d’édition . Un beau succès, une histoire qui l’avait fortement marquée.

Elle s’était levée et avait allumé l’ordinateur. Moteur de recherche.

Phare d’Alexandrie.

Elle avait lu l’intégralité des articles, vérifié les dates, croisé les données.

Elle avait vu revenir la même interrogation : était-ce autre chose que des souvenirs de lecture ?

Merlin Kermadec. Hypnose.

Elle n’avait pas fumé une seule cigarette depuis la première séance lorsqu’elle traversa de nouveau le parc ombragé. Même pas une bouffée et rien que d’y penser, elle en avait la nausée. Tout autant qu’une réelle stupéfaction.

Était-elle particulièrement réceptive à la méthode ou s’agissait-il d’une panacée ignorée par le plus grand nombre ?

« Entrez Madame.

— Bonjour Monsieur Kermadec. »

Elle était bien décidée à comprendre et par conséquent à poser des questions précises. Si tant est qu’elle puisse exprimer clairement ses pensées.

Il avait demandé des nouvelles du tabac.

« Rien, plus rien, j’ai arrêté, avait-elle répondu, avec enthousiasme.

— Pourquoi avez-vous souhaité me revoir ? interrogea-t-il aussitôt. Un autre souci ?

— Depuis que je vous ai vu, j’ai un rêve qui revient sans cesse. Toujours les mêmes images puis d’autres qui s’ajoutent aux premières, de plus en plus précises. Ça ne m’était jamais arrivé. Et maintenant, j’ai une piste, une intuition. C’est complètement absurde, au premier abord et pourtant, l’idée me poursuit.

— Une ancienne vie ? » intervint le thérapeute.

Elle imagina être tombée dans l’antre du lapin. Anita au pays de l’incroyable. Elle ne put s’empêcher d’imaginer la couverture du livre.

« C’est un phénomène qui survient parfois », reprit aussitôt l’hypnotiseur devant son ébahissement.

La brillance de ses yeux semblait avoir gagné en intensité. Anita eut l’impression qu’ils irradiaient.

Elle réalisa qu’il lui serait impossible de donner un âge à cet homme. Sa démarche était celle d’un jeune adulte. Son visage était celui d’un ancien. Ses yeux étaient au-delà du temps.

« Particulièrement chez des personnes ayant un goût prononcé pour l’imaginaire parce que cette tendance est favorable à l’exploration de zones inconscientes et à leur émergence. Comme la remontée d’un plongeur vers la surface. Pour une éditrice, il est évident que votre imaginaire est fortement sollicité à travers celui de vos auteurs.

— C’est leur imaginaire pourtant, pas le mien, contesta Anita.

— Oui, mais pour en saisir toute la richesse, c’est votre imaginaire qui filtre la lecture. Vous devez visualiser pour comprendre et donc vous aussi, vous imaginez. À travers les mots des autres, mais avec vos propres images. Même s’il s’agit d’un travail conscient, votre inconscient en vibre également.

— Donc, si je vous comprends bien, mon travail d’éditrice contribue à ce que je sois fortement connectée avec mon inconscient. Pourtant, je ne me souvenais pas de mes rêves avant de vous rencontrer.

— Sans doute la pression de votre vie quotidienne. Pour se souvenir régulièrement de ses rêves, il faut être disponible et y travailler.

— Et maintenant, l’hypnose aurait déclenché une exploration impossible avant ça ?

— Disons qu’elle peut agir comme un portier. L’hypnose abaisse le pont-levis.

— J’ai gardé cet ancien rêve en mémoire. Sans savoir pourquoi. Juste quelques images éparses, sans rien de vraiment précis. Maintenant, j’ai l’impression qu’il tourne en boucle et que chaque épisode ranime d’autres éléments. C’est comme un puzzle et ça en devient obsédant. Je voudrais avoir l’image entière et comprendre de quoi il s’agit.

— Racontez-moi. »

Elle donna tous les détails dont elle disposait.

Il écouta, attentivement. Assis face à elle, impassible, les mains posées sur les cuisses.

Anita eut l’impression, en lui parlant, que les yeux du thérapeute œuvraient déjà en elle, qu’ils descendaient à l’intérieur de son inconscient, dans les noirceurs les plus profondes et qu’ils projetaient ensuite des vagues visuelles à la surface, toutes les visions oniriques libérées de leur carcan.

Elle avait même l’impression étrange que les mots quittaient sa bouche sans qu’elle n’ait besoin de les choisir, comme une marée montante que rien n’arrête. Elle se sentait emplie d’une étrange sérénité, un apaisement délicieux.

« Voilà, c’est le dernier indice qui m’est apparu. Le phare d’Alexandrie, termina-t-elle. Mais je dois vous préciser qu’il y a un an, j’ai reçu un manuscrit dont l’histoire se déroule à cette époque et que j’en ai certainement gardé enfoui de nombreux souvenirs.

— Je comprends votre trouble. Il serait intéressant que nous passions à une séance plus approfondie, si vous le désirez, bien entendu, proposa-t-il.

— C’est à dire ?

— Explorer les strates les plus profondes de votre mémoire, celles qui dépassent le cadre de votre vie. »

Elle avait eu du mal à se lever ce matin-là. Trois nuits agitées.

Petit-déjeuner.

Pablo s’était inquiété.

« C’est un rêve qui me perturbe. Et depuis que j’ai revu l’hypnotiseur, c’est encore plus fort.

— Alors, c’est un cauchemar, rectifia-t-il.

— Non, bien au contraire, j’ai vraiment l’impression qu’il y a quelque chose que je dois comprendre. Mais bon, le matin, j’ai un peu l’impression d’avoir couru toute la nuit avec des livres dans les bras. »

L’image de cette dernière nuit, la plus importante. Il ou elle transportait des livres. Comme un parent qui voudrait sauver son propre enfant. Les flammes, un feu gigantesque, un désastre. La fuite. Des livres qui tombent. La terreur de voir les ouvrages qui brûlent, comme une douleur éternelle, ineffaçable, inscrite dans ses gènes.

Et puis, cette vision effroyable. Elle dominait une ville immense, comme au sommet d’une colline, la fumée couvrait le bleu de la mer et noyait le ciel, des voiliers en flammes dans un port, le phare comme un témoin impassible, des foules qui couraient en tous sens, fuyant le brasier.

L’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie. Une révélation, un flash comme jailli au milieu des images.

Elle chercha une explication rationnelle. Le roman qu’elle avait lu ne mentionnait pas cet événement. Elle n’avait jamais rien étudié de conséquent sur ce sujet. Elle en avait peut-être juste entendu parler durant sa scolarité.

Pas de détails si puissants qu’ils pourraient provoquer ce genre de rêves, pas d’émotions particulières.

C’est en subissant les bouchons de la circulation toulousaine que la phrase lui revint.

Il ne faut pas abandonner les livres.

L’hypnotiseur avait commenté son métier d’éditrice avec cette remarque étrange. Elle l’avait notée sur l’instant, trouvant l’image particulièrement belle, puis elle avait disparu.

Il ne faut pas abandonner les livres.

La file de voitures bougea.

L’anniversaire de Lisa, une amie. Passionnée d’histoire, l’Égypte, les pyramides, les temples, les monuments antiques, une culture phénoménale. Elle pourrait lui demander de l’aide.

Demain soir. Elle se félicita du cadeau qu’elle avait déniché dans une brocante. Une statuette en pierre d’un pharaon égyptien. Un beau travail. Elle avait aimé la sérénité du visage et la majesté de la posture, la finesse des détails de sa coiffe. La statuette était posée sur une étagère parmi des lampes de chevet et des radios-réveils. Son regard était tombé sur elle et elle avait été subjuguée par la beauté de l’objet. Une pierre bleutée qu’elle ne connaissait pas.

Pablo devait rentrer tard. Une répétition avant le prochain concert.

Elle se fit couler un bain.

Elle ferma les yeux, enveloppée par l’eau chaude. Elle laissa son corps se détendre, flotter légèrement, onduler sur le rythme de sa respiration, des mouvements indicibles qu’elle devinait simplement, comme des ondes intérieures qui s’étendaient vers l’horizon. Puis elle sentit la légèreté de la somnolence l’envahir.

L’apesanteur. L’éthéré, l’évanescence.

Merlin Kermadec.

Les yeux de l’enchanteur.

Elle ne voyait plus en lui qu’un simple hypnotiseur. Non, il y avait autre chose. Un secret, un mystère, une puissance. Un pouvoir.

Assise dans le fauteuil en osier. Le visage de Merlin Kermadec à quelques centimètres de son visage. Des rides comme des sillons de labour. Les joues creusées, les lèvres fines. La flamboyance pénétrante de ses yeux.

Elle s’était sentie partir dès le début de la séance. La voix de l’enchanteur avait immédiatement produit un effet délicieux, plus doux encore que la fois précédente, plus intense aussi, comme une exploration lointaine, le soulèvement des nappes les plus archaïques, les strates séculaires de ses mémoires.

Ses mémoires. Oui, elle avait dû l’admettre. L’idée d’une mémoire karmique la tourmentait.

Elle n’avait plus vraiment perçu son corps installé dans le fauteuil, calé sur les coussins. Elle n’avait même plus senti les vêtements sur sa peau. Comme un effacement. Ne lui restait que ce point lumineux dans lequel elle semblait diluée. Une présence qu’elle n’avait su identifier, une entité inconnue qu’elle avait imaginé être la conscience de la vie intérieure. Avait jailli aussitôt l’idée qu’elle ne pouvait pas ressentir de la sorte quelque chose qu’elle ne comprenait pas et qu’elle n’avait jamais expérimenté. Que tout cela n’était qu’un effet de l’hypnose. Puis elle avait admis qu’elle ne devait pas résister de la sorte, qu’elle devait arrêter de vouloir comprendre, que ce voyage ne se refusait pas, qu’elle devait accepter de descendre… Descendre dans les tréfonds de son âme.

Elle se souvenait avoir expiré, un souffle long, puis une suspension du souffle, poumons vidés. Comme s’il n’était plus nécessaire de s’agiter de la sorte, comme si autre chose devait être entendu. L’absence totale de mouvements thoraciques. Rien, immobilité absolue.

Et c’est là, dans ces quelques secondes où le souffle était contenu que la voix avait murmuré.

Une phrase partielle, juste les trois premiers mots. Aucune idée de la suite. Elle devinait une bête sauvage à la sortie de son terrier, prudente, aux aguets, juste un regard lancé vers le monde extérieur, un murmure qui semblait soulagé de pouvoir enfin se faire entendre.

Je suis là…

Merlin Kermadec avait dit qu’il ne fallait rien forcer. La suite viendrait si elle ne cherchait pas à l’extraire avec précipitation. On n’extrait pas la mémoire de l’âme avec un forceps.

« La volonté du mental n’apprivoise pas une âme. C’est peut-être ce que vous devez déjà accepter. C’est votre âme qui décidera de la suite et elle se débrouillera même pour vous laisser croire que votre mental parvient à résoudre l’énigme. Elle aime voyager incognito et elle déteste les câlins intéressés. Laissez-lui sa liberté et elle s’ouvrira. »

Elle avait longuement songé à ce conseil sans pouvoir se départir de cette résolution tenace à comprendre le mystère.

19 h 30. Ils étaient les premiers à sonner à la porte de chez Lisa. Anita tenait à s’accorder quelques minutes de tranquillité avec son amie avant l’arrivée des autres invités.

Lisa les conduisit au salon. Pierre, son mari, les embrassa et servit une boisson. Les deux hommes, passionnés de musique, engagèrent immédiatement une discussion. Pierre possédait une collection impressionnante de vinyles et Pablo adorait en parler avec lui en écoutant quelques perles rares.

« J’ai une question à te poser, Lisa.

Les deux femmes s’étaient installées dans la véranda.

— Oui, qu’est-ce que c’est ?

— Une histoire de rêve et d’hypnotiseur », avait répondu Anita.

Elle avait expliqué en essayant de n’omettre aucun détail.

« Tu penses que ça peut avoir un rapport avec l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie ?

— J’ai un livre là-dessus. »

Lisa se leva et retourna au salon. Elle revint avec un ouvrage volumineux.

Elle raconta la catastrophe selon ce qu’en disaient les historiens les plus compétents. Elle tourna les pages avec délectation et s’arrêta parfois pour décrire un croquis, un dessin, une figure importante, un personnage historique.

« Il est probable qu’il y ait eu plusieurs incendies, mais on a très peu de détails. Les spécialistes se disputent encore sur le sujet. Ce qui est certain, c’est qu’il y a eu de nombreux ouvrages brûlés et que la bibliothèque a perdu de son aura. À l’époque de César, le bâtiment comptait 700 000 livres. Tu imagines un incendie là-dedans. »

Anita écouta avec attention l’historique de la bibliothèque, scrutant chaque représentation des ouvrages, des plans architecturaux, des personnages mythiques. Elle entendit parler de Zénodote, d’Ératosthène de Cyrène, d’Appolonios de Rhodes, d’Aristophane de Byzance, tous directeurs de la bibliothèque.

Rien, aucune réaction, aucune image identifiée.

La sonnette de la porte d’entrée.

« Ah, voilà du monde, dit Lisa, réjouie. Je te laisse le livre, Anita, je vais ouvrir. »

Anita continua ses recherches, sans vraiment savoir ce qu’elle pourrait trouver.

Elle tenta assidûment de visualiser en elle les images les plus précises de son rêve et d’y trouver une ressemblance. Elle écouta distraitement les voix et reconnut celle d’Isabelle et de Damien.

Elle tourna encore quelques pages en regrettant de devoir abandonner ses recherches.

Elle voulait comprendre.

Une urgence, un brasier à éteindre.

L’intuition d’une possible délivrance.

Encore deux ou trois pages et si nécessaire, elle demanderait à Lisa d’emporter l’ouvrage.

Lorsque les deux amies entrèrent dans la véranda, elles virent immédiatement le visage sidéré d’Anita.

« Ça va, Anita ? demanda Lisa. Tu n’as pas l’air bien…

— Oui, c’est vrai, tu es toute blanche », confirma Isabelle qui s’approchait pour l’embrasser.

Anita, devant le visage inquiet de ses amies, se demanda pendant quelques secondes de quelle façon, elle allait pouvoir raconter l’incompréhensible. Ce qui ne peut être vérifié.

« Là, Lisa, regarde ce dessin. »

Lisa s’assit et prit le livre sur les genoux.

Isabelle, intriguée, se contenta de les écouter.

« C’est lui. Cette silhouette-là, cet homme, celui qui porte des livres dans ses bras, il regarde derrière lui à cause des livres qui sont tombés, son visage, ses yeux, la terreur, c’est ça, et aussi cette honte que j’ai ressentie. De la peur et de la honte. La panique. La culpabilité. Tout est là. C’est lui. Enfin, c’est moi. »

Les yeux d’Isabelle passèrent de l’une à l’autre.

« Vous pouvez m’expliquer un peu, les copines ? » demanda-t-elle.

Anita reprit l’histoire au début.

« C’est fou, commenta Isabelle. Tu penses que c’est une mémoire karmique, c’est ça ? Enfin, je ne sais pas si c’est le bon terme.

— Oui, c’est quelque chose comme ça, confirma Anita. Mais, bon, ça reste de l’interprétation. »

Les discussions du repas apaisèrent le trouble d’Anita. Elle se laissa emporter dans le flot des échanges. Musique, littérature, vacances, voyages, culture, cinéma, les sujets ne manquaient pas.

C’est à l’heure du dessert que Lisa choisit d’ouvrir ses cadeaux. Celui d’Anita avait été quelque peu caché par les paquets des autres invités et elle attendit impatiemment son tour. Elle craignait un peu que Lisa lui annonce qu’elle possédait déjà ce modèle. Elle n’avait jamais été invitée à visiter la chambre du couple, ni les pièces de l’étage.

Elle se réjouit de voir enfin Lisa déballer l’objet et le prendre dans ses mains.

Lisa émit un souffle inversé, une inspiration de surprise, les yeux écarquillés, la bouche grande ouverte. Elle leva les yeux vers son amie.

« Tu l’as déjà ? demanda Anita.

— Non, je ne l’ai pas, Anita, et elle est magnifique.

— Tu avais l’air étonnée ! ajouta Anita.

— Tu sais qui c’est ? répondit Lisa en levant la statuette devant ses yeux.

— Non, absolument pas, je l’ai trouvée dans une brocante, elle était un peu cachée derrière des babioles. J’étais étonnée qu’elle ne soit pas mieux mise en valeur.

— Effectivement, c’est incompréhensible. Je n’ai jamais vu ce modèle. Je pense que c’est une rareté. C’est incroyable que tu aies trouvé une telle merveille dans une brocante. »

Anita se revit dans l’immense salle remplie d’objets, déambuler au hasard dans les allées puis elle revécut précisément le moment où ses yeux étaient tombés sur la statuette, comme appelés, aimantés. L’impression que c’est la figurine qui lui était tombée dessus. Elle avait vraiment un souvenir étrange de cet instant. Comme si n’existait plus que la statuette et rien d’autre. Elle avait immédiatement décidé qu’elle devait la prendre.

« C’est Osiris, annonça Lisa, avec une admiration appuyée.

— Osiris ? C’est un Dieu égyptien, non ?

— Et pas n’importe quel Dieu, Anita, c’est ça qui m’épate ! Que tu croises sa route avec les questions que tu te poses et ce que tu vis en ce moment, c’est un sacré… hasard. Si jamais tu décides de croire au hasard.

— Tu peux préciser ?

— Osiris est le Dieu des morts et de la résurrection à la vie éternelle. »

Elle se réveilla en sursaut, au milieu de la nuit.

L’incendie était gigantesque, les fumées s’étendaient jusqu’à l’horizon. Même la mer semblait grise et couverte de cendres. Elle avait vu l’homme. Il s’était réfugié sur les hauteurs de la ville. Elle avait vu ses yeux embués de larmes, elle avait éprouvé cette peine immense en lui, ce sentiment d’avoir échoué, d’avoir failli à sa tâche.

Elle avait entendu quelques mots. Et elle en était stupéfaite. Elle n’aurait jamais pensé qu’un rêve puisse délivrer des paroles audibles. Elle avait perçu toute la détresse de la voix.

Il ne faut pas abandonner les livres.

Plus étrange encore que ces voix insérées en elle, là, désormais, elle connaissait l’identité de l’homme.

Il était le gardien, le gardien des livres, celui qui leur devait sa propre existence. Elle ne comprenait pas d’où venait cette certitude, mais elle était là. Comme un murmure d’âme à son esprit.

Elle songea alors que Merlin Kermadec savait déjà ce qu’elle devait découvrir. Il l’avait dit, il avait prononcé la phrase du rêve, avant même que la thérapie ne débute.

Il fallait qu’elle le revoie. Une dernière fois.

Elle avait conscience que cette histoire la troublait exagérément et que son travail en pâtissait. Il fallait en finir.

Neuf jours d’attente pendant lesquels elle avait vu revenir le rêve par deux fois. Avec une intensité toujours plus forte. L’impression qu’il devenait indispensable, vital même que l’énigme soit intégralement résolue.

Cabinet de Merlin Kermadec.

Il avait accueilli Anita avec une bise sur chaque joue et un sourire chaleureux.

« Je n’ai rien deviné, Anita. Cette phrase m’est venue sans que j’y pense vraiment. »

Elle avait accepté l’usage de son prénom comme une évidence. Merlin la connaissait si bien, maintenant. Elle en avait fait tout autant.

Installés dans le cabinet.

Anita écoutait attentivement.

« C’était juste une intuition, peut-être un indice libéré par cette âme qui révèle ses secrets, avait continué l’enchanteur, peut-être un chemin à suivre qu’elle nous proposait à tous les deux, une influence nécessaire pour que mon travail aboutisse, que j’approfondisse l’exploration jusqu’à la strate mémorielle la plus profonde. »

Ils avaient repris le protocole. Le fauteuil suspendu en osier. Anita en comprenait désormais la symbolique : quitter le monde terrestre, se libérer des attachements, suivre le lien vertical qui mène au ciel.

Elle s’abandonna en quelques battements de paupière.

Avant de plonger en elle, elle trouva que du visage de Merlin émanait une joie sereine, une confiance bienheureuse et elle s’en réjouit.

Tout remonta comme une déferlante, les images, les couleurs, les émotions, les mots. Tout était là.

Merlin ne l’était plus. Il ne restait de lui que cette voix profonde.

Non, ça n’était pas qu’un rêve, ça n’était pas qu’un moment d’hypnose, un détachement partiel, un envol provisoire.

Le réel dépassait l’insignifiance de la réalité.

La voix en elle.

Elle ne l’oublierait jamais.

« J’étais le gardien. Tu es la faiseuse. »

Comme des mots inscrits désormais au frontispice d’un temple.

C’est le lendemain matin, en ouvrant la porte de la maison d’édition, que son cœur sembla s’emballer, une vague chaude dans sa poitrine. Une émotion intense.

J’étais le gardien ; tu es la faiseuse.

Elle repensa à ses larmes, au sourire bienveillant de Merlin, à ses mains posées sur les siennes.

Les explications du thérapeute tournaient en boucle, comme une évidence qu’il suffisait désormais d’accepter. Intégralement.

Une âme qui portait une faute, une culpabilité, une honte, une âme qui a sans doute tenté à de multiples vies de se racheter, d’accomplir une action libératrice, de poser son fardeau. Une âme qui s’est révélée parce que vous l’avez délivrée en devenant éditrice. Vous avez réparé sa faute initiale. L’âme en vous n’est plus celle d’un gardien, mais celle d’une faiseuse de livres.

Participer à la tâche merveilleuse d’emplir toutes les bibliothèques du monde.

Que pouvait-elle accomplir de plus noble ?

Elle entra dans le bureau, emplie d’une énergie millénaire.

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Là-Haut, roman

Jusqu’au bout, roman

A cœur ouvert, roman

Les héros sont tous morts, roman policier

Kundalini, l’étreinte des âmes, roman

 

 

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