LES EVEILLES

2014 02 25 18 28 29

 

Le récit d’un couple en crise qui s’engage sur un sentier de randonnée mais en démarrant chacun à une extrémité. Ils marchent l’un vers l’autre en espérant se retrouver, renouer deux vies que les douleurs ont alourdies, fissurées, séparées.

Les traumatismes, les refoulements, les conditionnements, la recherche de l’être intime, hors de tous modèles, l’émergence de l’individu libéré.

Des expériences mystiques qu’ils ne s’expliquent pas.

Une quête spirituelle qui va s’amplifier…

 

 


 

                                                                                  LES ÉVEILLÉS 

               

Elle démonte la tente.

Elle est arrivée la veille au soir. Un petit camping près d’une rivière. Le gérant l’a laissée s’installer au fond du champ. L’isolement relatif lui convenait parfaitement. Elle avait à peine grignoté, les yeux dans le vide, le ventre serré. Les images de la gare repassaient en boucle, elle n’y pouvait rien, elles étaient plus fortes que sa volonté de s’en détacher, elles trouvaient toujours une faille dans les résistances érigées et revenaient à l’assaut. Rien à faire.

Yoann l’avait longtemps serrée sur le quai. Il n’avait jamais cessé de sourire, de la couvrir d’attention, de l’embrasser, de caresser son dos, son visage, sa nuque, de baiser son front, ses joues. Il lui avait parlé avec délicatesse, trouvant les mots justes, les flux nourriciers, les sèves qui soutiennent. La force de ses paroles, cette capacité à la soutenir et simultanément sa fragilité, cette peur insoumise devant ses propres ressentis. Il diffusait tant d’amour et s’interdisait tant de s’aimer.

 

Elle attache le tapis de sol sur le haut du sac. Elle mange une barre de céréales.

 

Son train partait avant celui de Yoann. Il l’avait accompagnée dans le wagon. Ils s’étaient embrassés. Une marée de chaleurs. La douceur de ce geste, tout l’amour qu’il contenait.

« Je t’aime Leslie. Plus que tout. Tu es ma source de vie.»

Sa voix s’était cristallisée en elle, les mots s’étaient calfeutrés dans un cocon duveteux, chaud, indestructible, la douceur de ses regards ne cachait pas l’inquiétude.

Une fois sur le quai, il ne l’avait pas quittée des yeux. Il avait toujours trouvé ridicule ces gens qui prolongeaient des départs douloureux en marchant le long de la voie.

Le train avait eu un sursaut puis il avait commencé à rouler en grinçant.

Il l’avait accompagné. 

 

Elle avait collé son front sur la vitre, il avait lancé un baiser avec la main, elle l’avait saisi et placé contre son cœur, les larmes étaient montées, elle avait eu du mal à respirer, une boule dans la gorge, les frissons qui ruissellent, elle avait murmuré un « je t’aime » en s’appliquant à articuler lentement, il avait souri, les yeux brillants. Il avait disparu lentement, elle n’avait pas supporté, elle s’était appuyée contre le dossier.

 

Le MP3, ajuster les écouteurs sur les oreilles, les yeux fermés, une brûlure dans son ventre. Elle s’était enfuie.

 

C’était hier matin. L’impression de l’avoir quitté depuis des semaines.

Cette douleur insoumise et pourtant partir… Comme une épreuve inévitable.

 

Elle met le sac sur son dos. Douze kilos. Ils n’ont pas réussi à l’alléger davantage. D’habitude, Yoann se charge du matériel le plus lourd. Elle sait qu’elle aura mal aux épaules pendant un ou deux jours puis que les douleurs disparaîtront. Juste une question de temps. Elle en a l’expérience.

Elle passe à l’accueil régler la nuit. Elle demande au gérant la direction du GR. Il lui donne quelques explications et lui souhaite une bonne randonnée. La sincérité de la voix. Le vieux monsieur a un regard si doux. Quelque chose de Jacques Dufilho. Un peu aussi de la douceur de son père. Une étrange émotion. Un désir de câlins, de tendresse, de réconfort. Ce vide de son enfance. Dans le potager avec son père. Il lui apprenait la science de la terre. Cette patience et ce respect des dons naturels, elle ne les a jamais perdus. Mais cette transmission d’un savoir ancestral n’avait pas remplacé la rencontre émotionnelle. La blessure n’avait jamais guéri. La pudeur de ce père, cette retenue continuelle, la peur de laisser parler son cœur, elle les avait retrouvées chez Yoann. Ses élans amoureux ne remplaçaient pas ses silences prolongés. Cet isolement dans lequel il aimait plonger.

Elle salue le vieil homme et prend la route.

 

Les bâtons de randonnée comme un tempo qui s’installe. Resserrer les sangles du sac. Lire le paysage, deviner les cheminements, s’éblouir des couleurs, du silence, de la pureté de l’air, ce bleu du ciel comme une mélodie câline.

Et pourtant une pénible inquiétude au creux du ventre, les pensées qui s’enchaînent, si longtemps que tout est là.

Cette peur d’être enfermée dans des schémas figés, d’être ballottée, même dans les choix primordiaux, au gré des refoulements inconscients, des blessures narcissiques, d’une enfance qui suinte comme une plaie. L’analyse qu’elle suit depuis un an fissure peu à peu les carapaces, entame les résistances, craquelle les vieux murs de son inconscient endurci. Cette effervescence, ce chaos depuis des semaines, ces interrogations sempiternelles, incontrôlables, ce besoin impérieux de les étreindre comme un désir de maîtrise et pourtant s’y perdre inévitablement. Elle devait partir.

 

Il marche sur le sentier caillouteux. Il a quitté la ville à six heures. Une courte nuit dans un hôtel. Très peu dormi. L’absence de Leslie occupait tout l’espace en lui.

Le chemin ombragé monte vers les collines qui ferment l’horizon. Aucun intérêt pour le paysage. Il marche mécaniquement, la carte dans une poche latérale du sac, à portée de mains. Le balisage parfaitement visible, aucun risque de se perdre. Il avance les yeux baissés, juste attentif aux pierres et aux irrégularités de la pente.

 

Il se revoit assis sur le banc de la gare.

Il attend son train. Leslie est partie. Le parfum de sa peau sur ses mains. Quelques caresses sous son polo, les doigts qui jouent dans ses boucles blondes, ses regards, la brillance de ses yeux verts. Comme un antalgique.

 Immersion dans un cocon de souvenirs plus présents que la réalité qui l’entoure.

« Tu verras, ça ira bien, ne pense pas à moi, avait-elle dit. On ne sera pas séparé. L’espace physique n’a pas d’emprise sur nous. Ça sera juste une autre présence. Tout sera à l’intérieur. Et je suis certain que ça sera très beau. Pense à toi. Écoute tout ce qui se passe. C’est la première fois en dix-neuf ans, tu te rends compte de tout ce qui a dû s’enfouir pendant ce temps, tout ce qui a été recouvert par toutes les urgences à assumer, toute l’attention qu’on a portée aux enfants. Maintenant, c’est notre tour. Il faut qu’on se retrouve, qu’on fasse le point, qu’on laisse remonter à la surface tout ce qui a coulé. »

Il avait cherché à cacher ses propres doutes, à être solide pour la soutenir mais une fois seul, cette attitude protectrice qui le nourrissait s’était effondrée. Plus personne à veiller. Les carapaces étaient tombées. Nu, sans rôle à tenir, sans mission à effectuer, tout ce qui l’avait lui-même constitué, tout ce sur quoi il s’était construit s’était évanoui.

En quelques instants, dix-neuf ans de vie commune avaient été balayés par l’absence de Leslie. Une bourrasque. Il se voyait comme un pilier et ne tenait pas seul debout. La révélation lui avait sauté à la gorge.

Les yeux fixes, assis sur le banc, le sac entre les jambes, aspiré par le néant.

Déjà, le départ des enfants l’avait perturbé. Une échéance qui approchait.

Flora, l’aînée, était partie au Togo pour une mission humanitaire. Loïs participait au recensement des phoques sur les côtes nord de la Bretagne et Tom faisait un stage de voile. Quatre semaines. Ce n’était pas la première fois qu’ils partaient chacun de leur côté. Ils étaient enchantés. Ils avaient choisi eux-mêmes leur séjour. La première fois par contre que les parents les imitaient et étrangement les enfants n’avaient eu aucune réaction. Il en avait parlé avec Leslie. Elle en était soulagée. Cette peur qu’ils craignent une mésentente dans le couple.

De voir la famille libérée de toute inquiétude, il avait pu se débarrasser de ses angoisses habituelles et s’autoriser à desserrer les nœuds de ses entrailles. Juste un répit.

 

Un petit panneau indicateur, le nom du col qu’il vise. Deux heures de montée.

 

Son train était arrivé. Cinq minutes d’arrêt. Son gros sac ne tenait pas dans les porte-valises, il l’avait laissé par terre. Seul dans le compartiment, il s’était assis lourdement, comme fatigué par sa solitude. Le quai qui défile. Cette distance qui s’installait. Insupportable. Une déchirure. Comme si son intégrité physique n’existait pas. Une part de lui en Leslie. Qui était-il désormais ? La question l’avait frappé. Une gifle. Deuxième choc. Il avait été soulagé des réactions des enfants mais il était confronté désormais à tout ce qui vibrait en lui et le concernait directement. Un paravent disparu. Il s’était appuyé contre la paroi du compartiment, les yeux inertes et il s’était retiré dans l’absence.

Leslie n’aimait pas le voir s’échapper ainsi, s’enfermer dans un monde intérieur qui semblait l’absorber, le fossiliser. Elle disait que la vie paraissait ne plus l’atteindre. Il pouvait rester fixer un objet ou le paysage avec une précision totale sans la moindre émotion, le moindre ressenti, la moindre réaction, la plus infime pensée. Son attention était réelle, il pouvait conduire, pédaler, marcher dans cet état, sans aucun risque pour lui ou les autres mais son esprit était vide, éteint, en pause. Il aimait ces instants de solitude, ces évasions régénératrices. Il en revenait apaisé.

Il savait très bien d’où venait ce besoin vital de se retirer du monde. Et il évitait d’y penser. L’agitation de la vie quotidienne avait l’avantage d’étouffer les introspections.

Mais maintenant ? Dix-neuf ans qu’il vivait par personnes interposées. Plus longtemps encore s’il remontait dans sa vie. Il avait seize ans quand sa vie avait basculé. Qu’allait-il se passer maintenant ? C’est Leslie qui avait eu l’idée de cette marche.

« On part de la même gare mais à l’opposé l’un de l’autre. On rejoint les deux extrémités du même GR et on marche seul jusqu’à se retrouver. Il nous faudra quatre jours. J’ai déjà étudié le parcours. Il y a beaucoup de torrents alimentés par des névés, aucun problème pour l’eau. Assez de villages pour le ravitaillement, on n’aura pas besoin de se charger en nourriture.»

Elle avait annoncé son idée pendant une nuit d’amour. Ils étaient allongés sur les draps, les mélodies infatigables des grillons en fond sonore, elle était venue se blottir contre lui, il l’avait enlacée, elle avait dit qu’elle avait quelque chose d’important à lui proposer. Il n’aurait jamais imaginé un tel projet … Un tourbillon d’images affolées  jusqu’au malaise. Il n’avait rien dévoilé. Elle était si enthousiaste.

Piégé. Cette soif constante d’abreuver Leslie de ses attentions protectrices, de l’accompagner dans ses cheminements intérieurs, cette exigence qui le nourrissait et sur laquelle il se bâtissait. Il ne pouvait pas leur opposer ses craintes. Elle ne l’aurait pas compris. Il ne s’était jamais dressé contre ses rêves. Il s’y était immiscé, leur avait apporté son propre imaginaire, il voulait rêver avec elle et cloîtrer son inconscient dans des abîmes oubliés. Et introuvables. Un couvercle de tombe sur les souvenirs enterrés …

 

Il entre dans la mélodie des gestes. Il ne lui faut jamais longtemps pour goûter à  l’enveloppement procuré par la marche. Une bulle qui l’entoure, une aura protectrice, un placenta reconstitué. Rien n’est fermé pourtant. Ses regards peuvent s’étendre jusqu’aux confins des horizons, ses oreilles enregistrent le babillage du ruisseau, les trilles des oiseaux, la houle sourde des vents d’altitude, les parfums des plantes grasses et des pierres gorgées de soleil embaument ses narines. Totale réception mais il peut dès qu’il le souhaite restreindre considérablement le champ de ses émotions et les ramener vers son espace intérieur. La bulle est extensible et il la maîtrise. Il lui suffit de laisser croître une pensée, nourrie par la sève de sa tranquillité, pour s’extraire du monde physique et limiter l’espace à cet écrin délicieux. Puis la pensée s’éteint et il ne reste rien.

Un amour réel pour la marche, l’apaisement absolu qu’il y trouve, un refuge incomparable. Même avec Leslie et les enfants. Il lui suffisait de quelques secondes. Pendant des années, il avait réservé ses voyages spirituels à ces instants de solitude. Il ne cherche plus à résister à ce besoin impérieux et Leslie en souffre. Elle le lui a dit. Et il n’aime pas cette culpabilité qui le ronge lorsqu’il se réfugie dans l’écrin de son absence.

Il est libre. Mais cette liberté si brutalement accordée l’enchaîne à ce vide d’attention qui le laisse démuni.

Il doit se retrouver.

Mais où est-il ?

     En lui des agitations frénétiques, des énergies réveillées qui chercheraient à s’extirper d’une gangue fissurée, des forces enfouies sous des gravats de résistances. Il devine dans cette effervescence intime des compréhensions à saisir mais il perçoit aussi les douleurs à recevoir. Sa solitude et l’absence d’attentions à maintenir l’autorisent à pousser la porte, la pièce est encombrée, il le sait. Mais il n’a plus aucune excuse. Il retient ce geste depuis si longtemps, avec une telle énergie, un tel déni. Cette attitude est en partie responsable des tourments du couple. Et c’est une douleur constante.

 

Il est entré sous les frondaisons épaisses des feuillus. Il se sent étrangement surveillé. L’impression n’est pas nouvelle mais dans le silence immobile et ombragé de la forêt, elle prend une dimension troublante.

 

Tout avait commencé avec Hélène … Trois hernies discales en même temps.

Une première opération manquée à vingt-cinq ans. Une autre à trente-neuf. Puis à quarante-deux ans, ces trois hernies qui apparaissent avec une fulgurance et une violence effroyable. Hélène … Dans quel état serait-il aujourd’hui sans elle ?

Leslie n’avait pas clairement réalisé ce qu’il avait vécu. Mais elle avait tellement souffert de cette situation.

À sa guérison, le soulagement l’avait privée des compréhensions. Il avait parlé de ses expériences de conscience modifiée dans ses romans. Il ne parvenait pas à s’expliquer directement. Puis Leslie avait basculé à son tour dans cette dimension étrange. L’analyse avait libéré en elle des marées d’émotions captives. Cette musique qui avait tout déclenché. Le premier « voyage. » Comme si tout cela s’inscrivait dans un cheminement commun, deux routes parallèles sur lesquelles ils progressaient. Il n’avait pas réussi à la suivre. Elle avait pris en quelques mois une avance considérable. Il avait du mal à en avoir une vision précise.

 

Un fatras temporel, émotionnel, psychologique, spirituel, comme un combat en lui, un champ de bataille, jonché de cadavres, un refus des évidences, une fuite acharnée, un chaos indescriptible.

Il ne parvenait plus clairement à situer les événements, jusqu’à se perdre même dans l’instant, comme si cette confusion générait un poison.

Il regardait parfois le champ de ruines dans son dos, un regard horrifié vers une histoire trop lourde, une bête vorace tapie dans l’ombre froide des souvenirs. Un tourbillon qui lui donnait la nausée, des fulgurances qui jaillissaient à travers les brèches créées par sa solitude, cette disparition brutale de toutes les défenses qu’il avait instaurées.

Et parfois ce regard étrange, cette présence inexplicable.

Il se sentait accompagné et protégé.

 

Certaines nuits d’écriture, des pages remplies, sans aucun effort, ses doigts parvenant à peine à suivre le rythme effréné de ses pensées, un flux continu de mots, l’incroyable clarté de ses idées, comme s’il n’était qu’un puits sans fond dans lequel tombaient en cascade des torrents libérés, ce courant indomptable en lui.

Un matin, après des heures de réception fébrile, il avait senti monter les larmes. Il les avait retenues. Il s’en souvient bien. Toujours cette armure archaïque.

Il s’était relevé au milieu de la nuit. Un besoin irrépressible. Le héros du roman l’avait appelé, il allait mourir de froid sur les pentes de la montagne, il devait le sauver. La mort, la douleur, la détresse, l’âme, le destin, un cheminement incompris, des torrents, des bourrasques dans son esprit en feu.

Il avait écrit pendant des heures, la fenêtre ouverte, le corps nu, luisant de sueur, les yeux exorbités, fixant les mots qui s’alignaient. Il avait quitté la pièce, envahi par une peur sourde, il était sorti sur la terrasse et s’était assis face aux montagnes. Leslie dormait. Lever du jour. De l’autre côté des sommets, une lumière laiteuse. Il avait mis longtemps à se calmer, les regards fixés sur les paysages impassibles, comme si les émotions refusaient de refluer, comme si les marées ne pouvaient plus abandonner les territoires conquis. 

De toute la journée, il n’avait pu se libérer de ce trouble puissant, ces chaleurs d’âme. Il avait relu sur son écran toutes ces pages remplies et il n’avait même pas pu retrouver la trace dans sa mémoire des réflexions menées. Il lui semblait que tout cela lui avait été offert. Une incompréhension totale.

Ça parlait en lui…

 

C’était un mercredi. Il n’avait pas classe. Il s’était accordé une sieste. Un rêve étrange. Des souvenirs très précis. Une voix, aucune image distincte mais une impression de douceur inoubliable.

«Ne crains rien. »

Il ne lui restait que cette phrase et ce sentiment d’être protégé … Dans le tourbillon de sa vie, quelqu’un veillait sur lui.

 


 

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Commentaires (1)

Thierry
  • 1. Thierry | 24/05/2012
Commentaires sur "Les Eveillés".

Par la-haut
Le 30/04/2012
Commentaires (2)

Les routes qui se croisent ne sont pas toujours des itinéraires prévisibles.

Je ne connaissais pas Gilberte au mois de mars 2014. Quelques discussions sur internet ont abouti à des échanges d'écrits.

J'ai lu avec grand plaisir "La petite fille des rues".

http://www.refletsdutemps.fr/index.php?option=com_zoo&task=item&item_id=233&Itemid=2

Le site "Reflets du temps" en proposaient les chapitres.

http://www.refletsdutemps.fr/index.php?option=com_zoo&task=item&item_id=276

Giberte travaille comme lectrice, correctrice et tout ce qui peut contribuer à la littérature. Une très grande culture par conséquent et un regard affûté sur le monde du roman.

"La cause littéraire" occupe également une bonne partie de son temps.

http://www.lacauselitteraire.fr/

Il serait inutile d'honorer la qualité de ces deux sites littéraires. En lire quelques articles suffit à la montrer.

J'ai donc été très touché que Gilberte me demande s'il lui serait possible de lire un de mes textes.

J'ai bien évidemment accepté et je lui ai envoyé "Les Éveillés".

J'ai repris l'essentiel de nos échanges en préservant ce qui devait l'être.

Estelle est le nom "littéraire" de Gilberte. Je l'ai conservé.

Bonjour Estelle
Voilà donc le manuscrit.
"les Éveillés"
C'est mon dernier roman pour adultes.
Je l'ai envoyé à deux maisons d'édition.
La première m'a répondu que ça ne correspondait pas à leur ligne, réponse impersonnelle basique.
La deuxième m'a répondu que c'était très bien écrit mais trop ésotérique pour eux.
Je n'ai pas refait d'envois depuis.
Vous serez la cinquième personne à le lire.
Merci pour cette lecture et les commentaires que vous pourrez m'en faire.
Bonne journée
Amicalement
Thierry,


-Me voilà de retour vers vous pour vous livrer mes premières sensations.
Je n’ai pas encore tout lu, j’en suis à la page 40/41. Je m’arrête là pour le moment, non pas pour « abandonner » votre manuscrit, loin de là, je tiens à aller jusqu’au bout, même si les premières pages étaient un peu compliquées pour moi. Mais j’ai un tas de textes à corriger pour La Cause littéraire, qui s’accumulent dans ma messagerie. Je m’en occupe, et je reviens aussitôt vers votre manuscrit. J’aimerais pouvoir le finir ce soir.

Donc, à chaud mes premières impressions : dès les premières pages, j’ai ressenti un truc bizarre, je ne sais comment dire cela, l’impression d’une sorte d’impuissance à entrer dans votre texte, et je n’ai pas réussi à déceler si c’était moi qui « ne voulais pas y entrer », ou si c’était votre « style » (ou « vous ») qui « en empêchait l’entrée ».

Le début de votre texte m’a semblé très décousu, pas du tout linéaire, je devais relire plusieurs fois des phrases, ou des passages, pour plus de clarté. Et du coup je me suis trouvée confrontée à des montagnes de difficultés pour essayer de comprendre « ce que vous dites » et « ce que vous voulez dire ». L’éditeur qui a refusé votre texte a eu raison de vous dire que c’est très bien écrit. C’est vrai, vous écrivez très bien, avec excellence même. Mais, le style est trop froid, à mon avis (et cela n’engage que moi bien sûr), surtout dans les 30 premières pages. On dirait que vous voulez restez « très en dehors » de votre texte, que vous voulez mettre une distance entre vous et votre texte, ou entre vous et le lecteur.
Ce n’est donc qu’à partir environ des pages 30 à 40 que quelque chose de plus « chaleureux » se ressent dans votre écriture, l’impression que par moments vous arrivez un peu à vous « lâcher », et là ça devient plus « audible », plus accessible, et du coup plus passionnant. C’est pourquoi je veux aller jusqu’au bout.

Je me suis fait cette petite remarque, dès les premières lignes de votre texte : ah voilà ! je comprends mieux maintenant pourquoi les ruptures, cassures, coups de cymbales, et phrases percutantes vous manquaient dans « Ma petite fille des rues. »

Mais pour le moment, globalement, il m’a semblé que votre texte s’apparentait plus à une « étude philosophique et psychologique » menée avec beaucoup de talent, qu’à un roman au sens pur du terme.

Tout ceci étant dit, ces remarques ne sont que le reflet de ma propre sensation, et il se peut (c’est même sûr) que je me trompe complètement, et que d’autres lecteurs, plus compétents que moi, aient un avis tout à fait contraire au mien.

C’est donc en toute amitié, et toute sincérité que je vous ai livré mon premier sentiment.
Mais je vais finir de le lire, et peut-être qu’ensuite, une vue d’ensemble m’apparaîtra différente de ces premières remarques qui ne sont que le fruit de mes toutes premières impressions.
Je vous en ferai part, c’est promis.
J’espère que vous serez indulgent avec la « forme » de mes remarques, je n’ai malheureusement pas votre talent pour « décortiquer » et exprimer les choses comme vous avez su le faire avec mon texte.
Bien à vous, et merci de votre confiance
A bientôt. Estelle


-Merci infiniment Estelle.
Tout ce que vous avez ressenti était totalement volontaire et j'ai donc réussi ce que j'envisageais. Ça n'est absolument pas linéaire parce que justement les deux personnages sont dans un chaos existentiel qui a tout fait voler en éclat, cette incapacité à se lâcher justement, toutes ces résistances à aller vers l'essentiel, à être lucide, tous les blocages, je voulais qu'ils se ressentent, que ça soit pénible, douloureux pour qu'au fil de la randonnée l'écriture puisse évoluer avec les personnages, qu'elle les accompagne dans leur cheminement et leur délivrance. Que vers la page 40 vous commenciez à ressentir cette évolution me comble de bonheur. Tout le début du texte, les deux personnages ne sont pas en eux et l'écriture reste donc chaotique, en retrait, en retenue. C'est la solitude et l'exploration intérieure qui vont amener l'écriture vers la douceur, parce que les deux personnages auront validé cette épuration indispensable.
Maintenant, je comprends bien votre remarque concernant l'analyse philosophique. C'est pour moi le seul intérêt du roman. Sinon, ça n'est qu'une histoire. Moi, c'est la vie que je veux disséquer. Et c'est bien ce que les éditeurs me reprochent. "Trop douloureux, trop introspectif, trop existentiel, philosophique...ça ne correspond pas à l'idée que les lecteurs se font des romans..."
Mais je ne veux pas écrire autrement. Peut-être même que j'en suis incapable. Et je ne veux pas me trahir. J'ai travaillé pendant vingt ans pour parvenir à cette écriture que j'aime, qui me correspond, qui me nourrit, me porte, m'apporte, me comble. J'ai plus appris sur moi en écrivant que si j'avais fait vingt ans de psychanalyse. Je n'arriverais pas à changer, c'est trop tard. Je garderai mes textes si personne ne les juge intéressants.
Je suis en tout cas très heureux de ce retour de votre part. Vous avez décrit ce que j'ai voulu faire. Tout est bien.
Merci infiniment
Thierry


-A cette heure tardive de la nuit, je reviens quelques secondes vers vous. J’en suis à la page 142. Il est tard, je reprendrai ma lecture demain. Je n’arrivais pas à lâcher votre manuscrit.
Je voulais juste vous dire que votre texte me bouleverse. Je n’ai pas les mots qu’il faut, à cette heure-là, pour dire toutes les émotions que cette lecture procure. Joie, tristesse, peurs, angoisses, émerveillement, surprise, et toute une foule de sentiments diffus, indicibles.
Votre texte est incroyablement beau. Il fourmille d’émotions. Il laisse sans voix.
Je ne comprends pas les éditeurs. Ils ne savent plus reconnaître les beaux textes, ni les goûter, comme on goûtait les textes classiques d’antan, ceux qui ont bercé mon enfance, mon adolescence et ma vie de femme. Et qui ont dû bercer votre vie aussi.
Estelle


-Bonjour Estelle
Un grand bonheur à vous lire parce que je vois que mes écrits sont des passerelles qui relient et que c'est le sens ultime que je porte à l'écriture.
Écrire est un chemin vers l'apaisement. C'était le sens de ce livre; C'est là que le travail sur l'écriture me semblait essentiel; Aller vers la douceur et abandonner les traumatismes quand ils ne sont que des étouffoirs. Cette joie de vivre, cette force dont vous parlez, elle est là, elle est la vie. Nous avons pour mission de ne pas la rejeter au risque d'être "mort" avant l'heure.
Je lirai avec bonheur votre perception des dernières pages.
Merci infiniment
Thierry


-Bonjour Thierry,
C’est cette nuit, à 3 heures du mat que j’ai terminé la lecture de votre manuscrit. Quelle aventure ! Vous m’avez « soufflée » !
J’ai beaucoup de choses à vous dire sur ce texte. Mais je reviendrai vers vous ce soir, j’ai une après-midi chargée et je veux prendre le temps de vous écrire longuement. En attendant, je peux vous déjà vous dire que votre texte est incroyablement beau, qu’il m’a laissée complètement « vidée » hier soir. Le style et l’histoire sont haletants, pleins de souffle, parfois même générant de l’angoisse, mais aussi un tas d’émotions, et sans cesse passionnants. La fin m’a beaucoup troublée, je ne m’y attendais pas du tout. Que d’émotion quand j’ai « refermé votre livre » ! Sensation à la fois de paix et de malaise.

Et pour dire combien la force de votre texte m’a bouleversée, j’en ai même rêvé cette nuit, mais pas en « rose », car certains détails de votre texte m’ont fait faire des cauchemars. Mais ne vous inquiétez pas, c’est surtout ma peur de la mort, de la maladie, de la « fin », tout ce que vous décrivez si bien, qui sont à l’origine de ces rêves « noirs ». Je reviens vers vous donc ce soir. Je prendrai le temps de tout vous dire.
Encore merci à vous,
A ce soir,
Estelle


-Est-ce que cette difficulté dans la lecture que vous aviez mentionnée dans votre premier mail concernant le début du texte a changé au cours de l'histoire?
Thierry


-Je reviens donc à votre texte. Et pour répondre à votre question sur mes difficultés de lecture des 30 premières pages, et vous rassurer, bien sûr que tout a changé ensuite. Je dirais même que très vite, je suis rentrée de plain-pied dans le texte et l’histoire.
J’ai tellement de choses à vous dire, et tellement à vous faire part de tout ce que j’ai ressenti dans votre texte, que je ne sais pas par quoi commencer. J’en oublierai sûrement, au cours de ce mail. Cela me donnera l’occasion de vous écrire à nouveau.

En tout premier lieu, j’ai ressenti chez le « narrateur »… une immense humanité, des qualités humaines considérables, une sensibilité à fleur de peau parfois très bien maîtrisée, et justement aucune sensiblerie, une belle dignité de sentiments, de générosité, et d’amour au sens large du terme. Tout ce que j’aime et que j’ai toujours aimé.

J’ai beaucoup aimé les « transitions » entre les chapitres. Passer de l’un à l’autre des personnages, au cours des chapitres. Passant de la peine à la joie, de l’horrible au superbe, de l’immense au petit, de la peur à la sérénité, de l’homme à la femme, des doutes aux convictions, etc., et tous ces contrastes parfois violents, parfois chatoyants au fil des pages. C’est tout cela que j’ai trouvé exaltant, haletant, pas le temps de souffler, un rythme effréné comme « une course à la vérité », une course vers la lumière, vers ce que j’appelle la beauté du monde que si peu de gens voient, regardent, ou contemplent, et aux mots parfaitement choisis, avec non pas un zeste mais une montagne de poésie.

Grande émotion. Belle écriture. Je retrouve là tout ce qui justifie ma passion pour la lecture, pour la littérature, la belle écriture, et les mots. Ces mots que je n’ai cessé et ne cesse de dévorer à travers tant de beaux livres, depuis mon enfance à aujourd’hui, avec boulimie, bonheur, et bien-être. Et jouissance. Le mot n’est pas trop fort.

Si je devais évoquer ou faire une liste des émotions que votre texte m’a procurées, et j’en oublierai sûrement : la peur, l’angoisse, le plaisir, l’exaltation, l’empathie, l’espoir, le désespoir, l’étonnement, la surprise, la curiosité, la fatigue, l’entrain, le découragement, et enfin la sérénité. Mais jamais l’ennui, jamais l’envie de « quitter » le texte, et même la nuit jusqu’à des heures indues, et insolentes.

Et enfin, ô coïncidence, votre texte a fait écho à un livre que je suis en train de lire, très beau, que je vous conseille si vous ne l’avez déjà lu, où il y a quelque chose à voir aussi avec la proximité de la nature dont vous parlez beaucoup : « Dans les forêts sibériennes » de Sylvain Tesson.

Estelle



-Un bonheur immense. Mille mercis Estelle.

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