Ecraser les pédales, pousser la machine dans ses derniers retranchements, jusqu’à l’extase de l’épuisement, appuyer toujours plus fort, sans répit, vider la nausée des jours, s’étourdir et ne plus penser, s’enfuir.
Il longeait la côte au milieu de la lande. Un sentier étroit qui dominait des falaises. Le vent charriait des nuées salées. Le ronronnement des vagues diffusait dans l’air une symphonie exaltée. La vitesse ajoutait à ce chant épique un souffle rageur. Quelquefois des descentes escarpées débouchaient sur une plage, des criques serties dans des écrins de rochers. L’océan agité se dentelait d’écume, des flocons duveteux arrachés par les vents du large.
Ecraser les pédales. La bave aux lèvres, les battements cardiaques comme des percussions déchaînées, un tempo assourdissant, le courant de son sang, l’énergie arrachée des enceintes musculaires, tout le corps en action, les yeux exorbités sur les pièges du chemin, l’équilibre maintenu sur le fil du rasoir, cette impression de voler, cette force magnifiée, la vie comme un rêve, s’extraire de la fange, briser le flux continu des pensées, entrer dans l’absence, plonger en soi comme dans un gouffre lumineux.
Un raidillon escarpé, des cailloux, une ornière, les doigts crochetés sur le guidon, deviner l’itinéraire, écraser les pédales, ne rien lâcher, maintenir la tension, calciner les forces, exploiter les résidus, cracher les cendres dans des flots de sueur, descendre encore, descendre encore dans les profondeurs des fibres, explorer les filons dans les moindres recoins, arracher l’énergie, parcourir les galeries, ne rien oublier, ne rien oublier, écraser les pédales.
Il passa le haut de la bosse.
A cent mètres, devant lui, un tracteur. Une remorque. Une silhouette dressée.
Une cassure dans l’absence.
Garder la vitesse.
Il s’approcha.
Un homme. Il tenait une pelle. Des gravats qui volaient.
Mauvaise intuition. La colère qui montait. Il devinait déjà.
Il ralentit. Calmer son souffle, récupérer un peu. Il connaissait la suite.
L’homme l’entendit, il tourna la tête et reprit sa tâche. Un sac de toile qu’il vidait. Des déchets épars. Des plastiques que le vent emportait.
La remorque dominait le vide. Un chemin venant de la route conduisait à la falaise.
Dérapage. Il avala sa salive.
Un regard sur le chargement. Des briquettes rouges en miettes, du placoplâtre, polystyrène, plastique, fils électriques, tuyaux…Un artisan. Bleu de travail, une carrure de poids lourd.
Le dégoût.
« Bonjour, pourquoi vous balancez tout ça ici ? »
La colère dans la voix. Impossible de se retenir.
Un regard interrogateur du bonhomme. Plein de mépris. La remorque comme le piédestal de sa connerie. Il se redressa, prit appui sur le manche de la pelle.
« Eh, oh, t’es qui toi ? T’es pas d’ici alors t’a rien à dire. Je travaille moi. »
La honte d’être surpris. Des yeux mauvais. Le teint rougeaud. La moustache en bataille. La casquette vissée comme une appartenance, un signe de reconnaissance.
« Putain, mais c’est dégueulasse.
- A la première tempête, y’aura plus rien alors m’emmerde pas. »
Un con. Un de plus. Il en a tellement vu.
Le dégoût.
« Ca va juste partir un peu plus loin, ça sera éparpillé mais ça ne disparaîtra pas. Y’en a partout des saloperies du même genre.
- Putain, mais fous-moi la paix. Je paie mes impôts ici alors je fais ce que je veux. »
La pelle qui reprenait sa tâche. Indifférence totale.
« J’en ai marre de tous ces cons dans votre genre qui salopent la nature, j’en ai marre que vous vous croyiez tout permis. Et si j’allais vous dénoncer aux flics du coin ?»
Les jambes tremblotantes, les mains moites, l’envie de frapper. De le jeter dans le vide, qu’il s’écrase au milieu de sa merde. Que la haine nourrisse ses forces, qu’elle soit son arme.
La pelle qui s’arrête. Le visage qui se tourne.
« Et si je te foutais ma pelle dans la gueule ? Ca te dirait ça ? Allez, casse-toi et laisse-moi bosser, j’ai pas que ça à foutre.
- Comment vous vous appelez ?
- Mais t’es vraiment con toi hein ? T’as pas compris ce que j’ai dit !! Casse-toi !! Mon beau-frère, il est chez les flics, t’imagine même pas comment il va te recevoir !! »
Un éclat de rire. Son pus cérébral jeté à la figure.
Il ne pouvait rien. Le dégoût.
Il contourna la remorque.
Nouvelle pelletée.
Une arme à feu. Lui exploser le crâne. Regarder gicler en l’air la viande putride de ce cerveau infâme.
« Sale con. »
Ecraser les pédales.
« Casse-toi, pauvre pédé !! »
L’insulte suprême. Il l’a tellement entendue. A croire que seuls les pédés sont capables de respecter la nature.
Lundi 3 septembre 1979, assis sur la dernière marche de l’escalier menant à la classe. Il regardait les enfants entrer dans la cour de l’école.
Un nœud au ventre. Ne pas rater le premier contact.
Une fille, la plus grande du groupe, tenait la main d’une adorable boule blonde, engoncée dans une salopette en jean, les cheveux en bataille, des joues de hamster.
Trois garçons. Le plus solide par son air décidé semblait rassurer ses compagnons légèrement en retrait.
Un petit bonhomme en short tirait d’un air pressé une fille aux longs cheveux qui n’osait lever les yeux. Ils s’arrêtèrent à quelques mètres de lui.
« Bonjour, je m’appelle Pierre. J’avais hâte de vous rencontrer. On va s’asseoir ? » proposa-t-il en désignant le tapis d’herbe qui bordait le mur de l’école.
Il les devança pour les décider à bouger et s’assit. Face à lui, les enfants l’imitèrent.
« Avec ce soleil, on sera mieux dehors pour faire connaissance. Toi, comment t’appelles-tu ? demanda-t-il au plus grand des garçons.
- Rémi Le Renard, répondit une voix ferme. Lui c’est Fabrice, c’est mon petit frère. »
Un sourire timide confirma.
Il s’amusa du visage rieur et rusé de Rémi. Son nom de famille lui convenait à merveille !
« Moi, je m’appelle Léo, continua gaiement le petit garçon brun qui semblait chargé d’une quantité d’énergie inépuisable.
- Moi, ch’est Morgane, coupa la blondinette frisée dont la voix menue mais déterminée laissait entendre quelques imperfections.
- C’est ma petite sœur monsieur, moi je m’appelle Marine. »
Cette voix si calme et si mesurée. La délicatesse du sourire, l’éclat des yeux et la douceur presque étrange du visage. Un instant suspendu.
« Elle, c’est Isabelle, lança Léo en désignant les yeux baissés d’un visage angélique. C’est moi que je m’en occupe parce qu’elle est timide, expliqua-t-il avec sérieux.
- Olivier, annonça fortement le dernier garçon.
- Bien, mais je croyais que vous étiez huit. Il manque quelqu’un ?
- Oui c’est David. C’est mon frère. Il est caché, il a peur, répondit Olivier en cherchant du regard. Ah, il est là-bas ! »
Derrière la haie de sapins apparut quelques instants un visage inquiet qui se cacha sitôt qu’on le désigna.
« Tu peux aller le chercher Olivier, s’il te plaît. Il vaut mieux que ce soit toi. »
Le maire du village l’avait prévenu que les parents ne seraient pas là le jour de la rentrée. Ici les enfants se débrouillaient. Les travaux quotidiens à la ferme passaient avant tout le reste. Avec les élèves angoissés, il fallait improviser.
Olivier réapparut en traînant David. La tête apeurée disait « non. »
« Allez, mets-toi là », ordonna Olivier.
L’enfant s’installa sans relever la tête.
« Bonjour David, je m’appelle Pierre. Je voulais juste qu’on fasse connaissance. Maintenant, tu peux retourner te cacher si tu veux. »
Tous les regards se posèrent sur le visage buté qui s’enfonça encore dans les épaules. Cette permission inattendue cloua l’enfant au sol.
« C’est ma première année comme instituteur, enchaîna-t-il, immédiatement, et je suis très content que ce soit avec vous. L’année dernière, je travaillais avec des adolescents qui avaient entre quatorze et dix-huit ans et j’ai eu envie de m’occuper d’enfants plus jeunes. Comme en plus j’adore la campagne, je suis vraiment très heureux d’être arrivé ici. J’aime beaucoup la tranquillité de votre village. Bon, on va voir la classe ? »
Ils le suivirent en se jetant des regards interrogateurs.
Ils ne reconnurent pas la vieille salle terne et humide, les tables labourées par le temps, les plaques de peinture qui tombaient du plafond, les immenses fenêtres soudées par les années.
Ils plongèrent en un instant dans un lieu inconnu. Les montants des fenêtres et les cadres des petits carreaux éclataient de rouge, de jaune, de vert, d’orange. Les tables semblaient refléter le ciel. Aussi bleues que lui, elles possédaient chacune une étoile multicolore. Sur un des murs, un arbre peint déployait ses branches jusqu’au plafond. Emerveillement. Fabrice et Isabelle s’approchèrent de l’arbre. Ils le touchèrent du bout des doigts. L’écorce était si nette qu’elle aurait pu être rugueuse. Morgane caressait la joue de l’enfant dont le visage dessiné sur le plan vertical du bureau de Pierre regardait les tables disposées en demi-lune.
« Comment qui ch’appelle ? demanda-t-elle.
- Il t’attendait pour que tu lui donnes un nom. »
Une intense concentration plissa les yeux de l’enfant. Un doigt se planta dans la bouche.
- Kiki ! lança-t-elle soudain, en trépignant, Kiki ! !
- Bon, d’accord Morgane, c’est toi qui décides. »
Guillerette, elle posa un gros baiser sur la bouche de l’enfant.
David, toujours silencieux, passait l’index sur un des bancs à deux places fixés aux tables par de gros tubes d’acier.
« Ne t’inquiète pas David, la peinture est sèche, tu ne resteras pas collé dessus. »
Dans la joie générale, le garçon esquissa un sourire.
« J’ai laissé beaucoup de choses à peindre encore. Je vous attendais pour qu’on le fasse ensemble. Comme ça, vous déciderez des couleurs. Bon, je ne sais pas ce que vous en pensez mais moi je n’ai pas envie de rester en classe. Il fait trop beau. En me promenant dans les bois, derrière l’école, j’ai trouvé une mare très jolie. Vous la connaissez sûrement.
- Oui, c’est « la mare aux perdus » répondit Rémi d’une voix ferme. C’est dangereux parce que le fond tient pas, c’est comme des sables mouvants. Nous, on n’a pas le droit de jouer par là-bas.
- Si on y va ensemble ça sera pas dangereux. On fera bien attention. D’accord ? »
Du coin de l’œil, chacun regarda son voisin, s’étonnant de ce curieux maître qui s’inquiétait de leurs envies.
« Oui, allez, on y va ! annonça joyeusement Léo.
- Bon, alors pour ne pas faire de bêtises, on va se mettre par deux. Chacun de vous sera responsable de son ou sa camarade. Alors Morgane, tu t’occupes de Marine. C’est toi qui la surveilles.
- Voui, répondit Morgane en prenant la main de sa grande sœur avec un regard menaçant.
- Léo, tu t’occupes d’Isabelle. Et tu restes bien avec elle. Il ne doit rien lui arriver.
- Oui, d’accord », dit le garçon, fier de cette preuve de confiance.
La sécurité des deux plus petits était assurée. En se sentant surveillés, ils auraient trouvé leur bonheur à courir dans tous les sens. Cette mission noyait dans l’œuf l’esprit de contradiction et le jeu de la désobéissance.
Il continua la distribution des rôles.
« Fabrice, tu restes avec Rémi et David avec Olivier. Et bien sûr, tout le monde reste avec moi. »
1. 28/01/2012
Il faudra en faire un film...Les enfants, la nature, la philosophie...Un message à transmettre sur les écrans.
2. 13/07/2012
très beaux textes Thierry, merci de nous les faire partager.
Bises
Rose alias marie-jo
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