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  • MOREY éditions

    J'aime beaucoup la présentation de cette maison d'éditions. Je vais les contacter.


    • «La vraie sagesse de la vie consiste à voir l’extraordinaire dans l’ordinaire.» Pearl Sydenstricker Buck.
    •  MOREY EDITIONS est née en 2010 d’un simple constat : « Nous sommes nombreux à vivre des moments Extraordinaires dans notre vie ordinaire. »
    • Florence Dell’Aiera, qui est à l’origine de ce projet, est la première à avoir l’idée de créer une maison d’édition mettant en avant des auteurs extraordinaires. Ce terme, signifiant « toute expérience sortant de l’ordinaire »n’est pas le fruit du hasard. Il est grand temps de communiquer sur ce que nous sommes, des gens ordinaires vivant parfois des phénomènes inexpliqués ! » A travers des récits de fictions, des témoignages, des ouvrages de recherches, MOREY EDITIONS souhaite partager sa propre curiosité face à l’inexplicable tout en gardant en tête l’essentiel : avoir les pieds bien ancrés sur terre ! Les différentes collections voyant le jour chez MOREY EDITIONS sont donc là pour apporter aux lecteurs une ouverture sur l’Extraordinaire d’une manière générale et sans a priori aucun. MOREY EDITIONS souhaite aussi recevoir des manuscrits d’auteurs étrangers francophones. Vous êtes à l’autre bout du monde ? Aucun souci, nous pouvons travailler ensemble tout de même pour des versions numériques de vos ouvrages ! Envoyez-nous par mail vos manuscrits en vérifiant de bien remplir les conditions énumérées ci-dessous.
    • Parle Français, Anglais américain, Italien, Russe et Chinois mandarin

    http://www.morey-editions.com/

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  • L'informatique à l'école...

    Vive l’informatique à l’école ! (faudrait juste des ordis)

    http://blog.francetvinfo.fr/l-instit-humeurs/2012/11/24/vive-linformatique-a-lecole-faudrait-juste-des-ordis.html

    Publié le 24 nov 2012 / 2 commentaires


    A l’école, l’informatique est au programme. Normal, on est au XXIème siècle, me direz-vous. Détrompez-vous. Un rapide petit tour dans une salle informatique scolaire vous confirmera que l’école française est toujours au XXème siècle. Chaque année, on doit faire valider aux élèves ce qu’on appelle le B2i, le Brevet Informatique et Internet, qui comporte un certain nombre de compétences comme « prendre conscience des enjeux citoyens de l’usage de l’informatique et de l’internet et adopter une attitude critique face aux résultats obtenus » ou encore « découvrir les richesses et les limites des ressources de l’internet ». Dans les faits, ça se résume souvent à découvrir les limites des ressources disponible pour travailler correctement.

    15 PC pour 350 élèves

    Dans notre école, il y a 350 élèves. Dans la salle informatique, il y a 15 ordinateurs. En début d’année, on a fait un planning pour la salle info, chaque instit a choisi un créneau horaire. Ma classe, c’est 45 minutes le jeudi en début d’après-midi. Comme je n’ai pas 15 élèves dans ma classe mais 27, j’ai le choix : soit je mets deux élèves par ordi (enfin, un assis devant, un debout derrière, vu qu’il n’y a pas assez de chaises), soit je fais deux demi-groupes : un sur les ordis, l’autre en autonomie sur, disons, de la lecture.

    Cette année, on a réussi à libérer la classe mitoyenne de la salle info, il suffit de se poster à la porte et de forcer un peu sur son strabisme naturel pour surveiller les deux salles en même temps, info d’un côté, lecture de l’autre. Je demande au groupe info d’allumer les ordis, puis je mets le groupe lecture sur les rails, explique ce que j’attends, répond aux questions des élèves, puis m’installe pour quelques minutes en salle info.

    Goupil

    Goupil

    Les ordis n’ont toujours pas démarré. Ah oui, j’ai peut-être oublié de vous dire : on a de vieux PC merdiques, qui n’ont que 4 ans mais qui sont tellement pourris que je crois bien qu’on a touché un fond de stock de la Stasi issu du démantèlement de la RDA. Les TO7 70, MO 5 et autres Goupil de mon enfance étaient probablement plus puissants. Comme en plus, toutes les classes de l’école travaillent sur les mêmes ordis, qu’aucun enseignant n’a le temps de "nettoyer" les disques ou de défragmenter, il faut attendre 10 bonnes minutes avant d’arriver sur le bureau. Du coup, il ne reste que 30 minutes. Bon. Je retourne du côté du groupe lecture. En guise d’autonomie, la moitié discute et fait semblant de s’y mettre quand j’arrive, l’autre moitié ne m’a pas vu entrer et continue à discuter. Grondement.

    Plantade et attente de chargement

    Je reviens en salle info où les premiers écrans s’allument. Je lance les élèves sur un travail d’édition, avec recherche d’images sur le net, insertion dans un document text (oubliez word et office, vous êtes à l’école), mise en page et impression. Pour la recherche d’images, je préfère ne pas être trop loin. J’ai donné comme thème « animaux domestiques », mais on ne sait jamais sur quoi on peut tomber page 5. Le temps pour les élèves de taper correctement sur le clavier, de trouver l’animal et choisir la photo, je vais voir le groupe lecture, qui vient en moyenne d’attaquer le premier paragraphe de la première page. Grondement bis. Retour en salle info, où trois ordis ont planté. Redémarrage, je sens que ces trois-là n’auront même pas le temps de voir à nouveau le bureau. Les autres ont choisi leur animal, leur photo, et attendent : je ne sais pas pourquoi, le téléchargement des photos prend toujours des plombes. Peut-être parce qu’on a une connexion tout à fait pourrie (j’entends presque la musique caractéristique des modems 56 k de la préhistoire numérique…). C'est bête qu'ils aient détruit le Minitel. Pour le wifi, oubliez aussi. Les ondes.

    Plus le temps de commencer

    Antonin Moulard @ Flickr

    Plus que 10 minutes, je rêve. Heureusement, Kevin a réussi à charger son image de bull-terrier, il peut commencer sa mise en page. J’en profite pour rappeler les règles et les usages. Détour rapide vers le groupe lecture, qui finit tranquillement la deuxième page, tant pis pour les questions, on les fera en classe. Les 5 dernières minutes, on les passe, avec le groupe info, à essayer de sauver les images chargées et à commencer la mise en page. Les 3 qui avaient planté viennent de retrouver leur bureau, super. Je leur dit d’aider les autres, de toute façon ils n’ont plus le temps de commencer.

    Bon sang de toner

    Kevin a fini, chouette, on va pouvoir imprimer, ça fera un exemple pour les autres, pour la prochaine fois. Enfin, si l’imprimante veut bien, c’est pas moi qui commande. Il faut dire qu’elle n’a pas été changée, elle, quand les ordis l’ont été (y avait quoi avant la Stasi ?). Je trifouille, j’ouvre tous les capots, les referme, je reboote, pendant ce temps je demande aux autres d’enregistrer et de quitter, mais surtout pas d’éteindre leur ordi (je pense à ma collègue qui va arriver, je vais lui faire gagner 10 bonnes minutes). Tout compte fait, le problème de l’imprimante, c’est qu’il n’y a plus de toner. Bon, tant pis, on va imprimer sur l’imprimante N & B, de toute façon son bull-terrier, à Kevin, il est noir et blanc. Bien sûr, comme une fois sur deux avec cette antiquité, j’ai droit au bourrage papier, avec option petit morceau de feuille coincé tout au fond. Comme c’est mort pour l’impression (ce que je ne regrette pas, au fond, un bull-terrier, en plus d’être vraiment moche, c’est pas un super exemple d’animal domestique), je demande aux élèves de se ranger dans le couloir, je passe prendre les lecteurs (« déjà ??? mais j’ai pas encore fini » ose Rania), j’essaie de régler le bourrage papier au passage, n’y parviens pas, prends mon rang et réintègre dans ma classe. Il est 14 h 25 quand mes élèves s’assoient à leur place, c’est bien, on n’a pas perdu notre temps.

    Impossible d’installer des logiciels

    http/philippe.aussel.free.frlogicielslogitheque.html

    Le lendemain midi, avec les 4 élèves de mon groupe de soutien, pardon, d’aide personnalisée, je décide de travailler sur l’ordi de la classe. Il est un peu plus vieux que ceux de la salle info (sérieux, y avait quoi avant la Stasi ?), et il est difficile d’y travailler à plus de deux. Heureusement j’ai amené mon ordinateur portable, comme ça les élèves peuvent travailler par deux. J’ai bien été obligé d’amener mon ordi perso : j’ai voulu installer des petits logiciels gratuits sur le PC de la classe (des freewares tout bêtes, permettant de travailler sur les tables de multiplication), mais je n’y suis jamais parvenu. A chaque fois, l’ordi me demande si je dispose des outils administrateurs pour installer un logiciel. Non, je n’ai pas les outils administrateur, et le monsieur qui a les outils administrateur passe une fois par an à l’école. C’est ça l’Education Nationale, le principe de précaution poussé à l’extrême, jusqu’à l’absurde : impossible d’installer des logiciels libres et gratuits, pourtant diablement intéressants.

    Voilà pourquoi je fournis mon ordinateur perso, qui en plus est bien plus rapide. J’ai installé le logiciel sur la multiplication en 15 secondes, les élèves aiment beaucoup et progressent.

    « Evitez les blogs de classe, c’est un conseil »

    Lors d’une formation en anglais, l’année dernière, on a passé une journée à créer un blog dédié, en nous montrant des tas de logiciels, sites et portails. Hyper intéressant. Le problème, c’est qu’à chaque découverte, le formateur nous disait : « Bon ça, je vous le montre, mais vous ne pourrez pas l’utiliser en classe, c’est pas libre de droits », ou encore « pour installer ces fonctionnalités, vous devrez disposer des outils administrateurs » (puisque je vous dis qu’on les a pas !). On s’est tous demandé à quoi bon nous présenter des outils inutilisables en classe…

    En guise de conclusion, le formateur nous a dit : « De toute façon, je vous déconseille de faire des blogs en classe ou à l’école. Il y a eu beaucoup de problèmes ces dernières années, notamment s’agissant du droit à l’image et à la vie privé. Les familles ne plaisantent pas avec ça, la Loi non plus. Le cadre législatif est ainsi fait que vous serez toujours, vous instit, perdant. A vous de voir ». C’est tout vu.

    La France, quart-monde numérique

    Le numérique est une des priorités du ministre. Le budget alloué au numérique a triplé, par rapport à 2012, dans le projet de loi de finances de 2013, pour atteindre 10 millions d’euros.

    En 2010, le rapport Fourgous révélait que la France se plaçait en 24ème position sur les 27 pays européens en matière d’équipement informatique à l’école. Un rapport du HCE (Haut Commissariat à l’Education) sur "Le numérique à l’école" détaille les carences : la France propose en moyenne 8,6 ordinateurs pour 100 élèves à l’école élémentaire (dans mon école, on est loin du compte) ; le matériel est renouvelé tous les 7 ans quand il devrait l’être tous les 4 ans ; près de 10 % des écoles n’étaient pas encore connectées à Internet en 2010 ; 3,5 % des classes de primaire étaient équipées il y a deux ans d’un tableau numérique interactif, contre 78% au Royaume-Uni.

    Le numérique, les tablettes, la pédagogie online, les portails d’outils TICE, les salons du numérique scolaire, la technologie qui va révolutionner la manière d’enseigner, tout ça c’est super, mais on ferait peut-être bien de commencer par nous donner des ordinateurs, non ?... Quant à la formation des enseignants dans ce domaine, il est plus sage de ne pas aborder la question.

     

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  • Philosophie de la sagesse

    Il n'est pas nécessaire de s'observer longtemps pour s'apercevoir que nos réactions sont "mécaniques" et nous renvoient à des fonctionnements anciens. J'appelle ça la "personnalité". Elle ne nous appartient pas, elle se constitue à travers les conditions de vie. Si nous devions répondre consciemment à chaque stimulus de la vie, nous nous épuiserions sans doute. La mécanicité nous permet donc de répondre rapidement aux évènements quotidiens. C'est un peu comme si nous utilisions notre disque dur. Les données sont là. Il n'y a rien à inventer. Il convient juste de savoir que ces données nous ont été « implantées » à travers notre éducation, notre histoire, nos bonheurs, nos traumatismes.


    "Quand tu les comprends, les choses sont ce qu'elles sont. Quant tu ne les comprends pas, les choses sont ce qu'elles sont."

    Le problème principal vient du fait que cette personnalité n'accepte pas les choses et qu'elle tient absolument à les marquer de son empreinte. C'est l'ego. Dans nos relations humaines et dans les relations qu'on entretient avec soi-même, il y a un conflit latent qui émerge souvent et qui n'est que la preuve de notre incomplétude. Nous ne sommes pas unifiés avec la vie. Gurdjieff disait que la machine humaine est mue par l'énergie automatique des centres et qu'elle tient l'individu sous sa coupe. L'essence, qui est la partie réelle de nous-mêmes est devenue passive. Elle s'efface parce qu'elle ne peut pas fonctionner dans le conflit. Elle n'émerge que dans la plénitude. Comme nous n'avons pas été sollicités à vivre sereinement nos émotions, nous ne fonctionnons qu'à travers notre personnalité.

    L'éducation occidentale se limite à un enseignement intellectuel. La spiritualité en est absente. La vigilance envers nos émotions est bannie. Nous devons juste apprendre à refouler, à contenir, à maîtriser. Mais il ne s'agit pas d'une maîtrise réelle. On n'apprend pas la vigilance à un condamné. On l'enferme dans les conditionnements et les rituels. La maîtrise réelle n'existe qu'à travers l'acceptation et l'analyse.

    En fait, nous ne sommes pas des individus mécaniques mais nous agissons de façon mécanique. Nous avons appris des adultes auxquels nous étions soumis que les changements venaient de l'extérieur: de nos parents, de nos maîtres, de nos dirigeants, de nos patrons, de la société en général...Cette identification à des schémas de pensées fait peser sur l'essence une masse gigantesque.

    Si nous nous rebellons, ça n'est jamais qu'une réaction à des phénomènes qui finissent pas nous étouffer. Nous ne sommes toujours pas libres dans notre essence mais manipulés par une personnalité qui s'identifie à la rébellion. Ça n'est jamais qu'une nouvelle forme de mécanicité. Nous imaginons que le travail sur soi porte ses fruits et que nous nous "éveillons" alors que nous restons "déterminés" par des phénomènes extérieurs. La personnalité a simplement pris une autre forme. Ces émotions qui génèrent cette colère et cette révolte prennent leur source dans le puits des traumatismes de l'enfance. Ce sont des émotions négatives et elles occupent une place considérable. Les conditions de vie, l'exubérance, la multiplicité des phénomènes qui nous assaillent font que nous recouvrons ces traumatismes et que nous ne les observons pas dans leur genèse, que leurs conséquences nous échappent, que bien souvent nous attribuons à des stimuli extérieurs les résonnances émotionnelles qui nous submergent. "C'est la faute de..." Une faute extérieure.
     

    Il faut basculer dans un autre état de conscience pour réaliser que les traumas n'existent pas dans l'esprit de l'individu mais que la personnalité les entretient car elle y prend forme.

    "Je suis celui qui souffre...Je suis celui qu'on n'aime pas...Celui qu'on ignore...Je suis une victime des autres...Je suis incompris..."

    Je suis surtout incompris de moi-même. Le problème majeur vient du fait que le mental, serviteur fidèle de la personnalité, trouve son énergie dans le passé psychologique qu'il a créé. Il ne peut pas exister dans l'instant présent. Il est tourné vers le passé car c'est là qu'il dessine ce qu'il pense être. Il se nourrit des traumatismes.

    La conscience de la vie, (pas des conditions de vie mais de l'instant hors du temps) permet l’effacement de l'ego, du mental, de la personnalité. Elle renvoie ces entités à leurs places réelles. Juste des partitions d'un disque dur. Ça n'est pas l'individu, c'est un programme "informatique" destiné à faire fonctionner l'individu dans l'existence sociale. Pas dans l'existence spirituelle.

    L'objectif est de ramener l'attention vers l'essence et de cesser d'entretenir la personnalité. Elle ne disparaîtra pas mais elle réintègrera la place qui est la sienne. Un ouvrier, pas un maître d'intérieur. Ni encore moins l'architecte.
    La difficulté vient de la mise en place de cette prise de conscience. A mon avis, ça ne peut pas passer uniquement par le mental et c'est là que l'écriture montre ses limites. Comment pourrait-on se libérer du mental en usant de ses outils? La parole, la réflexion, l'écriture, l'analyse ou la psychanalyse. Cette énergie que j'utilise pour ranimer mon essence et la plénitude dont elle a besoin, elle s'épuise à lutter contre des entités redoutables. Mais si je lutte contre un "mal" en usant des outils avec lesquels ce mal s'est installé est-ce qu'il est possible de construire un état de conscience qui ne soit pas infecté par les miasmes des cadavres?

     

    En fait, je n'écris pas. Je ré-écris. Rien de neuf. Toujours la même chose. Parce que les outils que j'utilise sont les poisons qui m'ont contaminé. J'écris par "réaction", pas dans un état de "création". (C’est étrange de voir qu'il s'agit des mêmes lettres...).

    Finalement, lorsque je marche en montagne et que j'entre dans un état d'absence au monde humain, dans un état de clairvoyance, que mes pensées tombent sous mes semelles au rythme de mon pas, je suis davantage en moi-même que lorsque j'écris. L'idéal serait que je reste branché sur un ordinateur et que les mots s'inscrivent. Cette fluidité émotionnelle nourrit des pensées neuves. Je comprends les adeptes du "zazen". Unifier le centre intellectuel et le centre émotionnel.
    Personnellement je préfère marcher.

     

    La douleur survient lorsque le retour rompt cette plénitude. J'ai beau me dire que "les choses sont ce qu'elles sont" et que c'est moi qui les rends douloureuses, je sens de plus en plus un besoin irrépressible de passer à autre chose. Accrocher mes sacoches sur mon vélo et partir en ligne droite, sans aucun objectif sinon celui de rouler et de me "vider". De tout. Puisque ce qui reste est essentiel.


    On retrouve chez Marx l'idée que la vie conditionne la conscience, c'est-à-dire que les conditions de vie conditionnent la pensée. On retrouve ça aussi dans le freudisme d'une certaine façon, c'est-à-dire l'idée que des mécanismes ou des pensées dont nous n'avons pas conscience déterminent notre conscience.

    Est-ce que dans cette vigilance spirituelle, il s'agit vraiment d'une liberté, ou simplement d'une pirouette de la pensée qui nous ferait croire que nous sommes libres. On retrouve la problématique de Sartre sur la contingence de l’existence.

    Ce que je n'aimais pas en philo au lycée, c'est cette image d'une philosophie très élitiste, intellectuelle, compliquée, je la trouvais assez prétentieuse et je ne voyais surtout pas l'intérêt qu'elle pouvait avoir au vu de sa complexité. Je me demandais même si cette complexité n'était pas entretenue par ses fondateurs pour leur permettre de rester dans des sphères intellectuelles et ne pas se mêler au "bas peuple". Je m'opposais souvent avec la prof de philo à ce sujet!


    Lorsque j'ai découvert les livres de Krishnamurti, ça a été un choc. Je me sentais bien avec lui. Au lieu de m'égarer dans des voies diverses, opposées, toutes aussi complexes les unes que les autres, je trouvais quelqu'un qui m'aidait réellement et c'est cela à mon sens le but de la philosophie. Qu'elle soit un apport accessible et pas une lutte intellectuelle. J'avais besoin de cette clairvoyance concernant l'individu dans son intégrité, son unité, son observation.

    Ensuite il y a eu Swami Prajnanpad et Arnaud Desjardins, Henry David Thoreau, Anthony de Mello, Eckhart Tolle, Yvan Amar, Jacques Lacarrière, Comte Sponville, Catherine Bensaid, Boris Cyrulnik, Taisen Deshimaru, Ruppert Sheldrake, Thich Nhat Hanh ...Des gens qui ne s'inscrivent pas dans une philosophie occidentale mais plutôt dans une démarche spirituelle construite sur une philosophie humaniste. Il est donc tout à fait possible qu'on puisse retrouver chez ces gens des apports de la philosophie occidentale mais ce qui m'intéresse, c'est qu'elle me parle! 
     

    Il n'est pas question pour moi d'aller dire que la philosophie occidentale ne vaut pas la ou les philosophies orientales mais ce que je pense par contre, c'est que l'une s'adresse à une "intelligentsia" et l'autre au peuple. Les "conférences" de Krishnamurti ou de Ma Ananda Moyi, ou de Swami Prajnanpad attiraient des gens de toutes catégories et les sujets étaient traités de façon à ce que la majorité des assistants se sentent impliqués. J'aurais aimé vivre ça...
    Un autre problème vient du fait que ça fait des années que j'ai décroché de la philosophie occidentale. J'ai oublié mes cours de terminale, j'ai oublié les livres que j'ai lus, les auteurs que j'ai étudiés mais justement parce que je ne les ai "que" étudiés. Je n'ai rien vécu auprès d'eux, rien ressenti d'aussi puissant qu'avec les auteurs que j'ai cités plus haut. Donc, pratiquement tout s'est effacé.

    C’est là que se situe l’échec de cet enseignement. Il n’a jamais été présenté de façon à être vécu. Alors que c’est justement le fondement même de la philosophie.

    "La philosophie est une pratique discursive (discours et raisonnements) qui a la vie pour objet, la raison pour moyen et le bonheur pour but. Il s'agit de penser mieux pour vivre mieux. Le bonheur est le but de la philosophie et la sagesse en est le moyen." Comte Sponville

    La sagesse se reconnaît donc au bonheur mais un "certain" bonheur. Il ne s'agit pas d'un bonheur nourri d'illusions mais d'une analyse approfondie de la vérité. Le philosophe s'attachera avec rigueur à une vraie tristesse plutôt qu'à une fausse joie, il ne se détournera pas de la lucidité pour se perdre dans des dérives hallucinogènes, quitte à devoir abandonner un "bonheur" fabriqué. Mieux vaut une saine vérité qu'un mensonge camouflé. Quelque soit la rudesse. Les bonheurs illusoires sont les ferments des détresses à venir. On en revient à ces fameux espoirs comme autant de falots qui s'éteignent à la moindre brise. Le philosophe s'attelle à rester impliqué dans l'instant, à le décortiquer sans pour autant s'épuiser jusqu'à la déraison. Il n'évolue pas dans un espace clos mais au cœur de la vie quotidienne sans pour autant que cette vie quotidienne ne devienne un espace clos. Sa raison est au seuil, alternant les engagements réels dans une vie sociale et les retraits dans le silence de ses pensées. Il ne s'agit pas pour lui d'être coupé de la "Cité" mais de s'y fondre sans jamais s'y perdre.

    Saint-Augustin parlait de " la joie qui naît de la vérité." Spinoza parlera de "béatitude" par opposition aux bonheurs factices, ponctuels, éphémères de la vie frénétique de la Cité. Les bonheurs illusoires ont besoin d'être constamment alimentés par de nouveaux subterfuges, ils s'épuisent rapidement et conduisent immanquablement à une addiction pathogène. La société de consommation entretient le stock des toxicomanes.

    Philosopher revient par conséquent à tenter d'être heureux à travers la vérité. Le bonheur n'est pas sa norme dans le sens où il n'est pas un objectif autorisant les déviances. Le philosophe acceptera les conclusions les plus redoutables. Le bonheur s'il n'est que le maintien des œillères lui est insupportable...Cette norme du bonheur à tous prix n'est pas de son domaine. La pensée "positive" n'entre pas dans son champ d'investigations dès lors que ces pensées sont détournées de la vérité.

    Il ne s'agit pas de penser ce qui nous rend heureux mais de penser ce qui nous paraît vrai. Cette vérité sera la source du bonheur. Et cette vérité est bien plus difficile à saisir que des bonheurs illusoires. Si le bonheur est le but, il n'en devient pas pour autant un alibi de la dérive.

     

    Philosopher n’est pas une activité intellectuelle.

    C’est une nourriture. Elle est vitale.

  • Un instant hors du temps.

    DÉLIVRANCE

     

     

    Dès les premières minutes, il chercha à se concentrer sur le rythme de ses foulées, la musique de son souffle et de ses pas, le tempo de son cœur, se coupant du monde extérieur, n’acceptant que les rayons solaires et la brise fraîche, sans objectif précis, il ne chercha pas à se concentrer sur la route ou sur les autres coureurs, limitant le travail de son esprit à la précision de ses gestes et quand il sentit que les muscles des jambes durcissaient, que le ventre et le dos supportaient de plus en plus difficilement les chocs répétés, il s’interdit de penser à un possible abandon et, peu à peu, il sentit s’installer en lui la mécanique hypnotique de la course, s’engloutissant à l’intérieur de lui-même, insensible à toutes les sensations extérieures, ne vivant que dans l’infini profondeur de son propre abîme, il ne distingua de son corps que le passage rapide devant ses yeux d’un pied puis d’un autre, le premier disparaissant, immédiatement remplacé par le second et cela sans fin, et il trouva magnifique la mélodie répétitive de ses pas sur le corps de la Terre, cette alternance rapide et saccadée et cette absence de volonté, le corps agissant indépendamment de tout contrôle, sans conscience, et donc sans fatigue, le cerveau, submergé de douleurs ayant abandonné l’habitacle, s’évaporant dans un ailleurs sans nom, il la trouva délicieuse cette musique en lui, chaque foulée se répercutant dans l’inextricable fouillis de ses fibres musculaires, dans les souffles puissants jaillissant de ses poumons vivants, et il comprit pleinement, par-delà les mots réducteurs, que les poumons, le cœur, le sang et les cellules n’existaient que dans ces instants d’extrême exploitation, que les jours calmes étaient des jours morts, des jours sans éveil, des jours d’abandon et de faiblesse, des heures disparues dans le néant de la mort, c’était inacceptable et il ne l’accepterait plus, sa vie devait désormais être comme cette course, sans cassure, sans déchet, sans seconde évaporée, une absolue mise en valeur, il sentit les larmes couler, c’était si beau ce moment de vie, enfin la vie.

     

    Un instant hors du temps.

     

    Il savait tellement bien d’où il venait.

     

    L’an passé. Il avait trente-neuf ans. Hernie discale. Une sciatique foudroyante, l’impression d’une plaie ardente courant sur sa jambe, il aurait voulu écarter les chairs et arracher le cordon brûlant, un couteau édenté planté dans le dos, des crampes comme des décharges électriques, les orteils tordus, recroquevillés, il ne contrôlait plus rien, il ne pouvait plus se lever, il rampait jusqu’aux toilettes, des jours et des nuits de pleurs, les regards impuissants de Leslie et des enfants ruisselaient en lui comme du plomb fondu, leur détresse, cette panique contenue, il se retenait de hurler, en surdose de morphine, hallucinations, des armées de scorpions couraient sur son ventre, déchiraient la plaie fermée de son nombril et s’enfonçaient dans les chairs, il cuisait dans des bouillons de magma où flottaient des résidus de corps, des entrailles blanchies, des femmes éventrées, des crânes de bébés déchiquetés flottaient autour de lui, les yeux exorbités le fixaient horriblement, les veinules éclatées comme des lacis de barbelés, des glaires sanguinolentes coulaient dans ses poumons, il voulait cracher mais n’en avait pas la force, il suffoquait, des scarabées voraces dévoraient son anus, dévastaient ses intestins, rejoignaient les armées de blattes qui grouillaient dans son dos et rongeaient les fibres, des tentacules de méduses enserraient son visage, il sentait parfaitement les ventouses urticantes, il étouffait, il étouffait, sans pouvoir s’enfuir, tout était dans son crâne, dans son corps violenté, la folie, la folie le gagnait, il le savait.

     

    Il allait mourir. Aucun répit. Plus de sommeil, juste quelques plongées cauchemardesques et des réveils paniqués, le souffle haletant, les yeux exorbités devant l’horreur qui le rongeait de l’intérieur, le membre torturé se rigidifiait inexorablement, une courbure répugnante s’installait, une arabesque hideuse, comme une malformation dégénérative.

     

    Quand Leslie partait au travail et les enfants à l’école, qu’il se retrouvait seul dans la maison silencieuse, il songeait au suicide. Avaler toute les boîtes de morphine, sombrer dans le coma et partir, libérer les êtres aimés. La douleur du cimetière s’atténuerait. Finir dans un fauteuil roulant condamnait Leslie et les enfants à un calvaire.

     

    Il devinait parfois des regards attendris, des mots susurrés dans le caveau morbide de sa détresse, une voix apaisante qui lui parlait de patience, de confiance, d’un cheminement obligatoire, il imaginait des bénédictions d’anges gardiens.

    Le rêve. Une voix qui lui parlait. Au cœur d’un halo bleuté.

     

    « Ce que tu vois n’est pas la vérité. Ça n’est qu’une image. Ton âme sait où elle va. »

     

    Il n’en parlait pas.

     

     

     

     

    Le chirurgien. Il avait espéré ne jamais le revoir, ne jamais retrouver ce parfum irritant des désinfectants, ces lumières glauques dans les couloirs souterrains, le bloc opératoire comme une salle de torture, la voix mielleuse de l’anesthésiste qui vous dit de vous laisser aller alors que vous ne savez pas si vous allez revenir, la chambre de réveil, l’angoisse des membres paralysés.

     

    « Pour résumer simplement l’opération que j’envisage, je dirais qu’il va falloir vous ouvrir au niveau ventral, sortir en partie les intestins pour accéder à la colonne vertébrale, on visse une plaque après avoir cureté les disques, puis on ouvre au niveau du dos pour aller placer une plaque identique et on boulonne les deux. Comme vous n’aurez plus de disques vertébraux, ce système va bloquer la colonne et vous protègera définitivement. Trois heures d’opération devraient suffire.»

     

    L’envie furieuse de se lever du brancard et de s’enfuir en courant, cet homme était fou.

    Il avait dit à Leslie de le sortir de cette cage immonde, ils étaient rentrés et le calvaire avait duré.

     

    Des jours et des nuits de tortures incompressibles, des torsions de muscles irradiés, des nerfs lacérés, son corps qui maigrissait, se décharnait, disparaissait dans la fange vorace des cauchemars éveillés, son esprit aimanté par l’écrin de la tombe, cet ultime refuge, cette paix acquise qui le tentait, les vers grouillant dans son corps éteint le terrorisaient moins que ces décharges électriques vrillant ses fibres, une guerre sans merci, un champ de bataille, seul au milieu d’une terre ravagée, des assauts incessants, la fureur des combats, les crampes comme des barbelés arrachant les chairs, tenir, résister, s’enfouir sous les draps comme au fond d’un trou, ces éclats d’obus qui le déchiraient, ces spasmes, ces sursauts à chaque blessure, la guerre en lui, son corps envahi, impossible de fuir.

    Il était son propre ennemi.  

     

     

     

     

    Et puis.

    L’apparition d’Hélène.

    Un conseil d’une amie, une médium magnétiseuse, Leslie avait pris rendez-vous. Il avait étouffé les douleurs en triplant les doses de morphine. Se lever, serrer les dents, marcher jusqu’à la voiture en traînant la jambe gauche, elle ne réagissait plus. Leslie l’avait soutenu. Plus rien à perdre.

    Une petite maison dans la montagne, un jardin très soigné, des volets et un portail violets.

    Hélène en haut de l’escalier. Ce premier regard. Inoubliable. Tellement de force et tellement d’amour. Elle avait demandé à Leslie de les laisser. Elle lui téléphonerait quand ça serait fini.

    Il s’était effondré sur une banquette moelleuse. Les effets de la morphine qui s’estompaient, la terreur des douleurs à venir, tous ces efforts qu’il allait devoir payer. Une petite pièce lambrissée, aménagée pour la clientèle, des bougies parfumées, quelques livres. Ils avaient discuté, quelques minutes, tant qu’il pouvait retenir ses larmes puis elle l’avait aidé à se déshabiller.

     

    « Je vais te masser pour commencer. Tu as besoin d’énergie. »

     

    Il s’était allongé en slip sur une table de kiné.

    Les mains d’Hélène. Une telle chaleur.

    Elle parlait sans cesse. De ses expériences, de ses patients, elle l’interrogeait aussi puis elle reprenait ses anecdotes, des instants de vie.

     

    « Tu veux te faire opérer ?

    - Non.

    - Alors, il faut que tu lâches tout ce que tu portes. »

     

    Il n’avait pas compris.

    Elle avait repris son monologue, son enfance, ses clients, ses enfants, son mari, son auberge autrefois, maintenant la retraite, quelques voyages.

     

    Les mains d’Hélène, sa voix, la chaleur dans son corps, ce ruissellement calorique. L’abandon, l’impression de sombrer, aucune peur, une confiance absolue, un tel bien-être, des nœuds qui se déliaient, son dos qui se libérait, comme des bulles de douleurs qui éclataient et s’évaporaient, une chaleur délicieuse, des déversements purificateurs, un nettoyage intérieur, l’arrachement des souffrances enkystées, l’effacement des mémoires corporelles, les tensions qui succombaient sous les massages appliqués et la voix d’Hélène.

     

    « Tu sais que tu n’es pas seul ?

    - Oui, je sais, tu es là.

    - Non, je ne parle pas de moi. Il y a quelqu’un d’autre. Quelqu’un que tu portes et tu en as plein le dos. Il va falloir que tu le libères. Lui aussi, il souffre. Vous êtes enchaînés.»

     

    Il n’avait pas encore parlé de ce frère qu’il avait perdu… Incompréhension totale.

     

    Les mains d’Hélène, comme des transmetteurs, une vie insérée, les mots comme dans une caisse de résonance, des rebonds infinis dans l’antre insondable de son esprit, une évidence qui s’imposait comme une source révélée, l’épuration de l’eau troublée, les mots comme des nettoyeurs, une sensation d’énergie retrouvée, très profonde, aucun désir physique mais une clairvoyance lumineuse, l’impression d’ouvrir les yeux, à l’intérieur, la voix qui s’effaçait, un éloignement vers des horizons flamboyants, il volait, il n’avait plus de masse, enfin libéré, enfin soulagé, effacement des douleurs,  un bain de jouvence, un espace inconnu, comme une bulle d’apesanteur, un vide émotionnel, une autre dimension, les mains d’Hélène qui disparaissaient, comme avalées doucement par le néant de son corps, il flottait sans savoir ce qu’il était, une vapeur, plus de contact, plus de pression, même sa joue sur le coussin, tout avait disparu, il n’entendait plus rien, il ne retrouvait même pas le battement dans sa poitrine, l’abandon, l’acceptation de tout dans ce rien où il se dispersait, le silence, un silence inconnu, pas une absence de bruit mais une absence de tout, plus de peur, plus de douleur, plus de mort, plus de temps, plus d’espace, aucune pensée et pourtant cette conscience qui naviguait, cet esprit qui surnageait, comme le dernier élément, l’ultime molécule vivante, la vibration ultime, la vie, il ne savait plus ce qu’il était, une voix en lui ou lui-même cette voix, la réalité n’était pas de ce monde, il était ailleurs, il ne savait plus rien, un océan blanc dans lequel il flottait mais il n’était rien ou peut-être cet océan et la voix était la rumeur de la houle, l’impression d’un placenta, il n’était qu’une cellule, oui c’est ça, la première cellule, le premier instant, cette unité de temps pendant laquelle la vie s’était unifiée, condensée, un courant, une énergie, un fluide, un rayonnement, une vision macroscopique au cœur de l’unité la plus infime, des molécules qui dansaient.

    Où était-il ?

    Quand était-il ?

    Qui était-il ?

    Fin du Temps, même le présent, comme une illusion envolée, un mental dissous dans l’apesanteur, ce noir lumineux, pétillant, cette brillance éteinte comme un univers en attente, concentration d’énergie si intense qu’elle embrasait le fond d’Univers qui l’aspirait, la vitesse blanche, la fixité noire, la vitesse blanche, la fixité noire, le Temps englouti dans un néant chargé de vie, une vie qui ruisselait dans ses fibres, des pléiades d’étoiles qui cascadaient, des myriades d’étincelles comme des galaxies nourricières dans son sang qui pétille.

     

    Un instant hors du temps.

     

    Il était sorti en marchant.

    Qu’avait-il vécu ?

     

     

    Il passa la ligne d’arrivée sans en avoir conscience.

    Un instant hors du temps.

    C’est Leslie qui l’appela et le sortit de sa torpeur.

    Il avait achevé son premier marathon.

     

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  • La contingence de l'existence (spiritualité)

    L'expérience de la contingence est le fondement de l'oeuvre de Sartre.

     

     

    L'existence est injustifiable dans le sens où elle ne répond à aucune nécessité. Elle peut être comme elle pourrait ne pas être. Pourquoi y-a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Dès lors que l'individu est propulsé dans cette existence, il s'y trouve enfermé. C'est la raison de la nausée. La contingence, possiblité que quelque chose soit ou pas, que quelque chose arrive ou pas, est à la source de l'angoisse. 

    Cette conscience ne peut être contrée qu'à travers l'établissement d'un projet. L'existence précède l'essence. "L'homme n'est rien d'autre que son projet, il n'existe que dans la mesure où il se réalise. "

    Sartre y trouve les raisons suffisantes à l'élévation de la liberté.

    C'est là que je n'adhère plus.

    L'engagement dans une voie personnelle ne libère pas des enceintes originelles. Mais il autorise la joie.

    C'est le symbolisme du torrent qui restera inévitablement inscrit dans le lit naturel. Rien ne l'empêchera pourtant d'exprimer sa force, de sortir parfois de son cours, de réduire les obstacles en gravas. Tout comme il souffrira parfois des périodes de sécheresse.

     


     

     LES ÉVEILLÉS

    Elle franchit un pont au-dessus d’un torrent sautillant. L’eau limpide carillonne sur les roches usées. La mélodie cristalline emplit l’air comme si rien ne pouvait en atténuer la force. Elle s’arrête.

    Des vaguelettes s’enlacent, se submergent, rebondissent, serpentent, dessinent d’infinies arabesques incessamment recommencées.

    Contemplation.

    Elle réalise dans le spectacle de cette eau tumultueuse que le torrent n’a pas de liberté. Le lit qu’il emprunte était un sillon déjà existant. Le courant qui l’anime répond à la pente. Sa constance, sa pugnacité, sa patience renforcent le canal qui l’enserre. Et pourtant dans cette dépendance continuelle, il éclabousse de son énergie les espaces qu’il traverse. Il est libre de sa joie.

    Cet amour inconditionnel qui vibre en elle et la bouleverse jusqu’aux larmes est un torrent infatigable. Elle est le lit de cette énergie libérée. Pendant des années, elle a contenu cette force par des barrages érigés, des retenues éducatives, des refoulements inconscients. Elle a bridé le flot par des soucis identitaires, des reconnaissances narcissiques, toutes les dérives de l’égo tourmenté. Cette vague sans reflux, cette cascade rebelle, s’est libérée désormais de ces digues hautaines. L’amour coule en elle comme l’eau limpide de ce torrent. Mais elle ne maîtrise rien. Un obstacle impromptu, une roche tombée, un arbre déraciné ou un glissement de terrain perturbent le cours impétueux. Le torrent sait que la patience l’emportera, que les imprévus ne sont que des résolutions retardées. Elle ne possède pas cette sérénité. Une parole blessante, un regard détourné, une incompréhension durable, une indifférence mortifère, une attente brisée, surtout celles de Yoann, sont pour elle des barrages épuisants et l’alternance d’euphorie et de détresse confère à ses troubles une force indomptable qui la laisse parfois terriblement démunie. L’impression d’être envahie, de n’être qu’un réceptacle souillé. Un désarroi impitoyable. L’amour en elle comme une lave torturante.

    En contemplant le liseré fougueux, elle imagine dans son cheminement vers les hauteurs un retour vers la source, une remontée patiente vers les nappes enfouies de son inconscient enseveli. Dans ses muscles embrasés des désirs de clarté, des compréhensions ultimes. L’esprit entretient les forces, nourrit les fibres, alimente la flamme. Chaque particule de ce corps animé résonne de cette énergie aimantée par la lumière qui scintille. La difficulté à situer clairement le début de son envolée intérieure. Le passé immédiat s’estompe. Depuis quelques temps les évènements s’entremêlent comme des volutes légères, le cours de sa vie cascatelle comme cette eau limpide, le parcours n’est pas de son ressort, le lit est déjà creusé, le déni de l’évidence est le calice des souffrances, l’acceptation est un bonheur incommensurable, elle l’éprouve à chaque instant, c’est devenu une certitude et elle sait aussi qu’en remontant à la source, elle pourra en explorer le moindre recoin, goûter aux ruissellements fondateurs, fouiller les argiles opaques, libérer les tensions accumulées, extirper des vases sombres les refoulements enkystés.


  • Un instant

    Je me suis inscrit à un concours littéraire sur le thème : "Un instant".

    J'ai cherché dans les kilomètres de pages que j'ai écrites.

    Un sujet qui me touche particulièrement. 

    Je fais une distinction entre le présent et l'instant présent.

    Je lis parfois qu'il faut rester dans l'instant présent. Je pense que pour y parvenir, il convient au préalable d'avoir identifié le présent et d'avoir appris à en nourrir l'instant présent.

    Vivre dans le présent consiste à unifier en soi les expériences du passé et à s'en servir pour les projets à venir.

    Mais lorsqu'il s'agit d'être dans l'instant, le présent n'existe plus. L'instant présent est une dimension intemporelle.

    C'est ce que j'ai cherché à traduire dans les textes suivants.



    INTEMPOREL

    Cet été, j'ai fait mon premier vol biplace en parapente. Très impressionnant. On n'imagine pas quand on les regarde d'en bas à quel point ça peut brasser quand on monte de sept mètres par seconde dans un thermique... Il vaut mieux ne pas avoir chargé l'estomac avant.

    Mais là n'est pas l'essentiel.

    Pour rejoindre le décollage, tous les participants prennent une navette, un minibus de neuf places. Douze kilomètres de montée sur une route sinueuse et étroite. Je me suis assis sur la banquette du fond aux côtés de mon plus jeune garçon et de son amoureuse. Tous les autres passagers étaient des adultes. Les gens parlaient entre eux pendant que les deux adolescents à mes côtés se câlinaient en se regardant dans le fond des yeux.

    Sans rien fixer de précis, les yeux envahis par les immensités et les couleurs des montagnes, je regardais rêveusement le paysage par la fenêtre et j'écoutais d'une oreille distraite les quelques échanges qui me parvenaient : des vols merveilleux au-dessus des montagnes, une nouvelle voile performante, la prochaine compétition, un nouveau site à découvrir, des voyages, un accident... Des discussions de passionnés à d'autres passionnés.

    A la sortie d'un virage dans lequel je trouvais que le conducteur était passé très près du fossé, j'ai senti que je n'étais pas là.

    Une impression indéfinissable. Soudaine. Un vide étrange, un instant suspendu, comme si je n'existais pas. Je sentais bien que quelque chose était là puisque "je" voyais le paysage, que j'entendais les discussions, que je me faisais des remarques sur le conducteur... Mais je ne parvenais pas à avoir une image de celui qui vivait tout ça, comme si le récepteur de ces impressions n'était pas réel, comme s'il ne s'agissait que d'un rêve et que je n'étais même pas le rêveur.


    Je n'arrivais pas non plus à me situer parmi tous les passagers. Je savais très bien que je n'étais pas comme les deux adolescents à mes côtés mais je ne pouvais pas non plus m'identifier aux adultes présents. Je n'étais pas parmi eux en tant qu'individu reconnaissable, je ne pouvais pas établir à travers leurs regards la consistance de mon être, je ne pouvais pas prendre forme en me nourrissant de leurs attentions, tout ça n'était qu'un mirage.

    Je n'avais pas d'âge. J'essayais de visualiser mon visage et je n'en avais aucune image nette, comme s'il me fallait nécessairement un miroir pour pouvoir "matérialiser" cette entité pensante qui s'interrogeait sur son existence.

    Un sentiment très étrange.

    Intemporel.

    Une perdition totale, brutale, comme un vide incommensurable et pourtant une absence totale de peur, aucune interrogation, aucune inquiétude ou tentative de rappel, de réveil ou je ne sais quelle réaction de survie...Je me suis laissé partir.

    La montée était longue.

    Je me suis souvenu de toutes ces impressions particulières, dans différentes situations, cette inexplicable sensation de n'avoir pas d'âge, de ne pas faire partie intégrante du groupe de gens, une impossibilité d'exister dans cette activité sociale, comme si au-delà des regards que je pouvais recevoir, des paroles qu'on pouvait me proposer, des idées mêmes qu'on pouvait m'attribuer, qu'au-delà de ce foisonnement d'émotions il n'y avait rien...

    Des plongées abyssales dans un néant de plénitude, une abolition totale de toute appartenance intérieure ou de notion de temps. Les images reçues de l'extérieur n'avaient aucune réalité. Et rien n'était là pour recevoir cette sensation d'inexistence. Impossible de décrypter l'entité. Je n'étais rien, qu'un vide animé par une palpitation innommée. L'idée soudaine que ce vide en moi contenait en fait la source même de la vie, de cette vibration inexpliquée, de la cohésion des cellules, l'aimantation des molécules. La seule réalité. J'ai vu là, dans ce noir d'univers opaque et stable une absorption irrémédiable de toutes les images inhérentes à mon être social, comme un trou noir engloutissant un conglomérat disloqué de matières recyclables...

    Je n'ai rien cherché à maintenir. D'ailleurs, je ne maîtrisais rien, il n'y avait rien de volontaire, ni de construit, ni d'intentionnel, comme une marée cosmique qui emportait les résidus éparpillés d'un moi illusoire.


    Je ne sais pas combien de temps ça a duré. Un instant ou une heure. Je ne sais pas. L’effacement de mon identification avait emporté la notion de temps avec elle.

    C'est l'arrêt brutal du fourgon au bout de la piste qui m'a ranimé en me plongeant de nouveau dans le "sommeil".

    Je suis allé voler avec mon moniteur, sous une grande voile rouge dont je voyais l'ombre avancer sur la cime des arbres.


    ÉTRANGE INSTANT

    Il m'arrive parfois de "décrocher" complètement de toutes réflexions, d'évoluer dans une sorte d'absence intellectuelle ou spirituelle et simultanément, je perçois par moments une sorte de félicité, de béatitude, comme si une épuration intérieure s'était faite sans que je n'intervienne, sans que je cherche par un cheminement précis et maîtrisé à atteindre ce "silence"...

    Je suis là. Depuis quelques jours. Rien. Et pourtant un tel bonheur, des bouffées de joie soudaine, sans aucune raison précise, juste un flamboiement qui ne m'appartient pas, qui tombe en moi de je ne sais où, qui jaillit d'un antre inconnu. Ça ne m'appartient pas, je n'y peux rien. Tout comme la Vie en moi d'ailleurs. Peut-être est-ce tout simplement ça la sensation de la Vie? Quelque chose qui ne peut pas être identifié, qui n'a pas de nom, qui ne peut pas être saisi au vol, ni étouffé lorsque "ça" surgit. Un flot de frissons, un regard qui se perd, le corps qui s'arrête, les pensées qui s'envolent. Rien et pourtant tellement.

     Je coupais du bois ce matin. La tronçonneuse plein les oreilles. Les muscles tendus, concentration, je n'aime pas cet engin, je sais les dégâts qu'il peut faire.

     Et puis, là, soudain, sans que rien ne le laisse prévoir, un courant chaud qui se déverse en moi, dans les fibres, une cascade ardente, des frissons, une chaleur étrange derrière les yeux. C'est toujours là, rien que de l'écrire, mais c'est la mémoire qui le réactive et ça n'a pas la même puissance. C'est juste un rappel émotionnel. Ce matin, c'était comme un premier amour, quelque chose que je n'aurais jamais éprouvé encore, une explosion. Etrangement, lorsque ça survient, c'est à chaque fois différent. Dans les circonstances, dans les effets, la durée, les ressentis. Mais l'émotion est toujours aussi vive. C'est beau à pleurer. Les émotions premières sont les plus belles. Celles qui suivent ne sont que des résidus mémorisés. On ne va pas s'en priver pour autant mais ils n'auront jamais l'incandescence des incendies originels.

     J'ai coupé la tronçonneuse, je me suis assis sur un tronc.

    J'ai laissé ruisseler.

    Et puis ça s'est arrêté.

     Les premières fois, c'était il y a cinq ans. Je sortais "miraculeusement" de trois hernies discales. J'aurais pu ne plus jamais marcher. Alors je marchais, la nuit parfois, pendant des heures. On n'imagine pas ce que ça représente de lancer un pied devant l'autre quand on est passé tout près du fauteuil roulant. C'est bien dommage d'ailleurs. Cette incapacité à saisir au plus profond le bonheur de tout ça. Uniquement après avoir failli tout perdre.

     D'où vient cette méconnaissance de la Vie, d'où vient cette distance inconcevable, méprisante, cette futilité de nos actes, non pas nécessairement dans leurs nécessités mais dans la conscience de ce qui s'y trouve ? Chacun de mes gestes, chaque instant, chaque seconde, chaque battement de paupières, ce mystère du cœur qui bat, ce flux sanguin, l'incommensurable complexité de ce corps, ce fonctionnement qui m'échappe, pas tous les "comment", mais intrinsèquement le "pourquoi", ce hasard ou ce destin tracé, cette chance ou cette volonté, ce miracle ou ce choix, rien ne m'appartient dans cet état de conscience insipide dans lequel j'évolue.

    Hors du temps. C’est aussi la particularité de la chose. Il ne reste que l’instant. Je suis incapable d’en mesurer l’étendue. C’est comme si j’étais suspendu en l’air, dans un espace qui ne s’étire pas vers le futur, qui n’a pas d’histoire, qui n’est rien d’autre que l’instant. L’instant vide de tout ce qui ancre l’humain, l’instant qui n’a plus de durée.

    Qu'est-ce qui se passe en moi lorsque l'incandescence jaillit ? Est-ce enfin l'apparition de la Conscience, un état de pureté et de réception enfin libéré, par-delà les pensées, par-delà la raison, un lien qui se créé avec le Vivant en moi, autour de moi, comme une connexion retrouvée. N'est-ce pas ça la nostalgie, ne prend-elle pas sa source dans ce calice égaré, cette nostalgie sans raison, cette tristesse sans cause, comme si quelque part en nous pleurait un Etre qui souffre et se plaint ?

     

    Le bonheur ne serait-il pas tout simplement d'être ce que nous portons ?

    Au lieu de vouloir être ce que nous voulons devenir.

    Nous sommes déjà nous.

    L’instant est le calice.


    UN INSTANT DÉSINCARNÉ

    La souffrance comme une issue. La dernière clé. Le moi est une intuition, une connaissance directe, immédiate, sans le passage par le raisonnement. Il convient de préciser qu’il se construit bien entendu, du premier jour au dernier. Il n’est pas figé, fixe, constant. Il évolue, en bien ou en mal. Cette intuition est fondamentalement « expérientielle. » Toutes les situations, tous les évènements, des plus anodins aux plus traumatisants concourent à cette intuition et à sa progression dans le temps. Il existe une distinction profonde entre cette « existence » perçue par ce moi et la « vie » perçue par bien autre chose. L’existence est constituée par tout ce que le moi accumule. La vie n’a pas besoin d’accumuler quoique ce soit. Elle est. Constante et immuable. Est-ce que le moi peut réellement la saisir, est-ce que le moi, dans le chaos de ses pensées, dans le fatras incommensurable de son existence peut réellement percevoir cette conscience du soi et de la vie ?

     Le Soi.

    Qu’en est-il ? Le moi est une entité individuelle modelée par d’autres entités individuelles, par d’innombrables imbrications dans lesquelles le moi s’identifie. On peut clairement se demander si la notion de Soi et la conscience de la vie lui sont accessibles. Que peut-il saisir dans son fonctionnement, sinon, une idée mentalisée ? La vision d’un Tout et l’appartenance du Soi à ce Tout sont-ils de pures hallucinations d’un mental qui se gargarise d’un cheminement spirituel, comme un piédestal à sa magnificence ? Il serait bien plus profitable et honnête que ce soit le Soi qui conçoive le moi, que ce soit lui qui observe les agitations frénétiques de ce petit individu mais dans cette soumission de l’individu à son identification, c’est le moi qui part à la recherche d’un Soi dont il a entendu parler et qui comblerait son désir de séduction. Car celui-là qui est au cœur de son Soi est beau et sage…Vaste mystification. Que peut saisir une entité centrée sur elle-même quand elle se dit être en quête du Tout. La fourmi a t-elle conscience de la forêt dans laquelle elle travaille, de la planète sur laquelle elle existe, de l’Univers ? Possédons-nous une conscience plus élaborée que celle de la fourmi ? Oui, bien évidemment ou alors c’est que la fourmi cache bien son jeu… Bien, et alors ? Dès lors que le moi part à la recherche d’un Graal qui dépasse son entendement, que peut-il trouver d’autre qu’une entité à sa dimension, c'est-à-dire bien autre chose que le Soi ?

    Alors, il nous faut chercher sur le chemin des religions…Mais les religions sont issues du mental. Aucune religion ne peut être un tremplin. Elles ne sont qu’une boucle qui ramène le moi vers lui-même. Puisqu’il en est l’instigateur. De toute façon, tant que le raisonnement, la linguistique, la dialectique, la logique, la rhétorique entrent en action, c’est le moi qui cherche ce qui ne lui est pas accessible. Dès lors qu’il y a un observateur et une quête, l’objet observé, l’individu reste dans un cheminement mentalisé et par conséquent le moi…

    Il a conscience de sa recherche et s’en glorifie et imagine dès lors être sur la voie. C’est juste celle qui le ramène à lui-même. Mais par des chemins enluminés de métaphysique, ce qui donne un aspect valorisant à la quête…Vaste mystification. La métaphysique est lucide quand elle est capable de juger de son insuffisance. C’est le moi qui se regarde par des fenêtres plus larges. Mais il n’y a pas de nouvel horizon. Pas celui du Soi.

    Faut-il donc passer par un autre canal que le moi pour saisir le Soi ? Mais s’il n’y a plus de moi, il n’y a plus de conscience, de vigilance, il n’y a plus rien qui puisse saisir puisque tout a disparu… Ça serait considérer que seul le mental a la capacité de saisir… Il n’en est rien. Là, il s’agit juste d’un formatage. On a appris à penser pour saisir. « Je pense donc je suis. » Sacrée catastrophe que cette affirmation. « Je pense donc je fuis. » Je fuis la possibilité d’entrer dans une dimension qui m’échappe dès lors que je pense. Ça ne nous donne pas de piste quant à la quête de ce Soi. Pour l’instant, il reste insaisissable. Mais n’est-ce pas justement la solution à l’énigme ? Puisque le moi ne peut pas saisir un Soi, autre qu’une enveloppe grossie de son propre moi, puisque le Soi ne peut pas être conscience de lui-même puisque cela reviendrait à concevoir un Soi détaché du Tout, c'est-à-dire immanquablement une individualité, ce qui serait antinomique dans l’idée du Tout, il n’est dès lors pas possible de saisir le Soi par le moi. Tout simplement.

    Le Soi aperçu par le moi est nécessairement une entité séparée du Tout et par conséquent autre chose que le Soi. Le Soi est Conscience et non conscience. Il ne peut pas être conscientisé car il faudrait qu’il s’individualise et qu’il s’identifie à l’observateur. Le ciel ne peut pas voir le ciel. Il faudrait qu’il prenne de la hauteur !! L’Univers ne peut pas s’observer. Le Soi ne peut pas se connaître. Ni par lui-même puisqu’il ne serait plus le Soi mais une entité séparée du Soi, ni par le moi qui ne peut pas connaître ce qui le contient.

    Mais alors qu’en est-il des expériences mystiques ? Des révélations qui font basculer parfois en quelques instants, des individus « basiques » à des êtres éveillés ? Qu’ont-ils aperçu, ressenti, perçu, « compris » (pas de façon rationnelle bien entendu…), que leur est-il arrivé ? Est-ce que le moi peut basculer dans une dimension qui ne serait pas le Soi mais un « simple » état de conscience modifiée ? Comment considérer que ces gens puissent évoluer dans un monde mentalisé en ayant eu accès à une vision unifiée de la vie ? Comment gérer ce genre d’antagonisme ? Comment passer du haut en bas, de l’intériorité mentalisée à l’universalité dés-identifiée ? Les voyageurs des NDE ? Les guérisons « spontanées » et inexpliquées ? Que s’est-il passé ? Le moi, dans ces expériences extrêmes, n’a rien à voir. Il est bien trop futile et insignifiant pour s’engager dans des voies aussi radicales. E

    Écoutons les paroles des « expérimentateurs »…C’est stupéfiant. Tellement éloigné de notre vision mécaniste et rigoriste de la vie. Le Tout s’est-il laissé découvrir, le Soi s’est-il révélé ? Mais alors, tout ce que j’ai écrit au-dessus ne tient pas. Tout ça ne serait donc bel et bien que du charabia métaphysique. C’est sans doute qu’il faut chercher ailleurs. Et se passer même du langage. La souffrance devient-elle la clé pour ouvrir l’enceinte ? Lorsque plus rien ne permet au geôlier de prendre conscience qu’il fabrique lui-même la prison qu’il s’obstine à ignorer, la souffrance réelle, physique, psychologique, existentielle, ne devient-elle pas l’ultime accès à la liberté ?

    Cette rupture, totale, incompréhensible, imprévisible, comme si parvenu à une altitude inconnue, le mental n’avait plus d’oxygène, que les pensées et les résistances ne pouvaient plus prendre forme, n’avaient plus de nourriture, une perte d’identification. La douleur a tout rongé, jusqu’à la dernière image, les rôles les plus essentiels, ni mari, ni père, rien, il ne reste rien que cette douleur insoutenable jusqu’à ce qu’elle disparaisse à son tour. Cette rupture, ce vide. Cette absence de tout, plus rien, plus de temps, même pas l’instant, même plus cette perception microscopique de l’instant, rien, aucune sensation, plus de corps, plus de peur, aucune pensée, le néant sans rien pour le voir, rien…

    Un instant désincarné.

    Comment expliquer qu’il n’y a plus rien ?

     Ni même rien pour s’en rendre compte. Toute la difficulté pour l’exprimer vient du fait qu’il n’en reste rien. Puisqu’il n’y a plus rien pour s’en souvenir, pour que ça se grave. Rien ne s’est gravé dans ce rien. Et puis cette phrase, soudaine, au milieu d’auras bleutées.

     « Tu n’es pas au fil des âges un amalgame agité de verbes d’actions conjugués à tous les temps humains mais simplement le verbe être nourri par la vie divine de l’instant présent. »

    Ça n’était pas moi. Ça venait d’ailleurs. C’était trop long pour que je l’élabore moi-même dans cet état d’hébétude. Qu’est-ce que c’était ? « Qui » était-ce ? Des nuits entières à me poser cette question, de mois, des années, des heures à y penser en marchant, sur mon vélo, assis dehors, sous les étoiles, à tenter de retrouver dans ce vide environnant une source, un point de départ, un noyau de clarté, un point lumineux d’où aurait jailli cette fulgurance. Dans ce vide intersidéral que la douleur avait engendré, dans cette incapacité à être moi, à penser même, comment une telle complexité pouvait-elle se concevoir ?

    Il existerait donc un autre émetteur ?... Et je pourrais recevoir ces émissions inconnues ?...Le Soi ? Ce vide était-ce cela « la vacuité ? »S'éveiller à la vacuité est-ce voir que personne ne souffre ici, qu’il y a une sensation mais personne pour en prendre livraison. La douleur porte-t-elle un enseignement salvateur ?

    Pointe-t-elle vers ce qui est au-delà de la douleur ? « Les quatre nobles vérités qui sont à l'origine du bouddhisme sont: la vérité de la souffrance ou de l'insatisfaction inhérente, la vérité de l'origine de la souffrance engendrée par le désir et l'attachement, la vérité de la possibilité de la cessation de la souffrance par le détachement, entre autres, et finalement la vérité du chemin menant à la cessation de la souffrance, qui est la voie médiane du noble sentier octuple. »

    Je ne sais pas ce qu’est ce sentier octuple. Je comprends par contre cet attachement à la douleur, comme à tout le reste. Toutes les identifications qui s’opposent au Soi, qui le couvrent comme autant de salissures. La douleur est un purificateur forcené. Elle brise la coquille et libère le noyau. Mais ce noyau n’est pas une entité individuelle. Il est le flux vital. L’énergie créatrice. Et dans l’amour inconditionnel, ineffable, incommensurable de l’énergie, il n’y a pas de mal, pas de douleur, pas de traumatisme puisqu’il n’y a plus de moi et que le moi entretient tout ce à quoi il est identifié. N’être plus rien efface jusqu’au mal tout comme il efface le bien. Il n’y a que ce qui est. Et ce qui est ne porte pas les fardeaux mentalisés du moi. Bien et Mal ne sont que des rumeurs. La douleur comme la libération du Tout en moi. Comment pourrais-je y voir du Mal ? Ce Bien dans lequel je m’imaginais exister et qui m’avait brisé. Bien et Mal, juste deux termes qui n’ont aucune réalité dans le flux vital. Cette absence de lucidité qui entretenait ces rumeurs. Et en venir à honorer la douleur lorsque le moi est éteint. Il y a autre chose. Une autre réalité, sans doute la seule. Lorsque le rêve éveillé est brisé et que toutes les rumeurs s’éteignent dans la lumière de la Conscience. Pas « ma » conscience mais l’Autre.

    Celle qui libère et unifie.


    HORS DU TEMPS

    Aller au bout de l’effort, approcher du noyau d’énergie qui rayonne dans les fibres, sentir palpiter la vie comme un cœur d’étoile, un clignotement infime mais constant, inaltérable, éternel. Se détruire pour vivre. Et entrer en communion avec l’infini. Ses sorties en vélo. Cent kilomètres, cent cinquante, deux cents. Trois cent soixante-quinze. C’était son record. Une journée entière à rouler. Il était parti sans savoir où il allait. Direction plein nord. Le bonheur de rouler. Juste engranger des kilomètres, découvrir des paysages puis la fatigue qui s’installe, plonger en soi et voyager à l’intérieur. Le ronronnement mécanique du dérailleur, la mélodie des respirations, l’euphorie de la vitesse, cette déraison qui le poussait à écraser les pédales, cette folie joyeuse qui consumait les forces, ce courant étrange qu’il sentait dans son corps, une détermination irréfléchie, juste le besoin inexpliqué de plonger au cœur de ses entrailles, d’en extraire les éléments nutritifs, de les exploiter, jusqu’à la moelle, que chaque particule soit associée à cette découverte des horizons intimes, être en soi comme un aventurier infatigable, un guerrier indomptable, passionné, amoureux, émerveillé, ne jamais ralentir, ne jamais relâcher son étreinte, enlacer ses forces comme un amant respectueux, les honorer, les bénir et sentir le bonheur de la vie, une vie qui lutte, qui se bat, qui s’élève, cette certitude que cette vie ne pouvait pas s’éteindre, la sienne certainement mais pas la vie, pas ce souffle qui circulait en lui, il n’était pas en vie.

    La vie était en lui.

    Il n’était qu’un convoyeur.

    Juste une enveloppe. Elle se servait de lui. Et il la remerciait infiniment de l’avoir choisi. Cette occupation n’était qu’épisodique mais il aurait eu cette chance, il se devait d’en profiter, cette palpitation le quitterait un jour, elle irait voir ailleurs, l’enveloppe qui devient poussière et la vie investira une autre capsule, un autre fourreau, un écrin juvénile.

    L’épuisement le guidait infailliblement vers le cœur lumineux de la vie retranchée, il finissait par ne plus entendre les voitures, ni les rumeurs des villages traversés, par ne plus percevoir les paysages, il ne restait que des formes innommées, le parfum âcre de sa sueur, l’oxygène capturé inondant les abîmes affamés, le sourire délicat de son âme extasiée, la plénitude infinie de la vie en lui.

    Les derniers kilomètres. Il avait pleuré de bonheur. Vidé de tout.

    Les yeux fixant le goudron qui défilait. Les muscles liquéfiés. Incapable de savoir ce qui permettait encore aux jambes de tourner. Vidé de tout. Coupé de sa raison, un mental éteint, une absence corporelle, un état de grâce, l’impression d’être ailleurs, hors de ce corps épuisé, une légèreté sans nom sous la pesanteur immense de la fatigue souveraine, un néant de pensées, juste ce sentiment indéfinissable de la vie magnifiée.

    Il aimait tant l’effacement du temps. Il aimait tant cette dilution de lui-même dans ce creuset bouillant, chaque instant nourri de ses forces, chaque instant battant le rythme de son sang, un magma inépuisable dans lequel il se sentait renaître constamment.

    Et puis, cette vision étrange d’un cycliste déambulant sur la Terre, il était dans les cieux, un regard plongeant, une élévation inexplicable, les arabesques des routes, les champs, les collines, quelques maisons, et ce garçon écrasant les pédales, ce sourire énigmatique, béatitude de l’épuisement, cet amour immense, cette étreinte spirituelle, il était dans les cieux, une échappée verticale. Comme emporté par les ailes d’un ange.


    UN INSTANT D OCÉAN

     

    Quand il ouvrit la porte latérale du fourgon, il devina que le voile grisâtre qui s’était couché sur le bleu du ciel ne tarderait pas à s’évanouir.

    Le soleil dispersait des parterres blanchâtres aux quatre coins de l’horizon. Il laissa la porte ouverte. Les parfums du jour naissant embaumèrent son antre d’un air vivifiant.

    Il prépara joyeusement le café du matin. Un merle siffleur faisait ses vocalises.

    Toilette, un peu de rangement, préparer le sac de la journée, la serviette était encore humide du bain de la veille, elle sècherait au soleil.

    Il ferma les portes.

     

    Il marcha pour s’éveiller au monde et sentit qu’il n’était pas seul…

    Sous les arbres, quand il approcha de l’océan et qu’il entendit sa rumeur par-delà les dunes, il ôta son tee short. Il aurait voulu se mettre nu pour se présenter devant lui mais les hommes ne l’auraient pas compris. Leurs yeux vicieux auraient pris cela pour une perversion quand il ne s’agissait que d’une offrande. Il garda son pantalon et escalada le dôme de sable.

    Quand il déboucha au sommet des dunes, il fut saisi par l’immensité du paysage. Il s’arrêta.

    « Bonjour », dit-il à la mer.

    Il en était persuadé désormais, elle était vivante comme lui, comme le soleil, comme les nuages, les oiseaux, les arbres, les poissons cachés. Tout rayonnait d’une lumière commune. Il fallait simplement trouver l’osmose, la synergie, la résonance universelle. Comme le bouton d’une radio qu’il suffisait de tourner pour trouver les ondes. Il avait toujours aimé cette image.

    Il inspira une grande bouffée d’air iodé et essaya de visualiser les particules gazeuses dans son être, l’excitation de ses propres cellules au contact de cette vie puissante. En étendant ses regards sur le large, il constata que la mer n’avait pas d’ombre. Il n’y avait jamais pensé car il ne l’avait jamais perçue comme un être vivant. Il n’avait toujours vu qu’une immensité agitée ou calme, posée devant les hommes. Parfois, il lui avait bien attribué des caractéristiques humaines, pour s’amuser, marquer de son empreinte un espace naturel, mais il ne l’avait jamais ressentie réellement comme un être à part entière. Il comprenait maintenant combien sa vision avait été réductrice. Elle était, sur cette planète, l’être vivant possédant la plus grande énergie lumineuse. Voilà pourquoi des foules considérables se ruaient sur son corps, au bord de sa peau bleue et attirante. Tous, ils cherchaient à ressentir cette lumière. Mais ils ne le savaient pas. Il aurait fallu y penser, accepter l’idée, s’y plonger réellement. Ça ne faisait pas partie de ce monde agité, c’était trop d’efforts, et simultanément trop d’humilité et d’écoute de soi. Chacun se chargeait de la lumière intérieure de la mer, du soleil, du vent, des parfums, des oiseaux blancs du large, pensant simplement à être bronzé, reposé, amusé. Mais pas illuminé…

    Et pourtant, elle continuait à diffuser sa lumière sans rien attendre en retour.

    Devant elle, personne ne pouvait réellement se sentir seul ou abandonné. Dans les moments de solitude humaine, il restait toujours cette possibilité de rencontrer un être planétaire. Cet individu assis, sur le sable ou un rocher, n’était pas réellement seul. S’il acceptait d’écouter la lumière qui rayonne en lui, s’il s’abandonnait et laissait s’établir le lien, le lien unique, immense, le lien avec la mer, avec l’univers, comment aurait-il pu se sentir seul ! C’était impossible. Il fallait le dire aux hommes.

     

    Le parfum de l’immensité. Il contempla l’étendue et pensa que c’était l’amour qui s’ouvrait devant lui.

    Un instant figé dans la splendeur du monde.

    La paix, la beauté simple et nue, des odeurs mêlées, le grand corps de la mer offert aux regards, juste aux regards, pour le plaisir des yeux, et puis surtout cette complicité silencieuse, l’inutilité des mots, le bonheur limpide d’être ensemble, juste ensemble. C’était beau, si beau et si tendre.

    Il enleva ses chaussures et descendit sur la plage, les pieds dans le sable fin qui glissait en ondes régulières à chaque pas. Il pensa que, comme lui à cet instant, tout descendait un jour à la mer. Les glaciers et les ruisseaux, les rivières et les fleuves, les routes humaines et les chemins de forêts, tout aboutissait finalement dans ce grand corps accueillant. Et même si on restait au bord, même si on ne s’aventurait pas sur sa peau et qu’on restait assis contre ce ventre immense, on retrouvait déjà la paix de l’enfant contre sa mère. C’était ça la magie de l’océan…Comme un refuge offert à l’humanité entière.

    Il se gorgea du chant mélodieux des vagues, buvant à satiété cette vibration vocale, sourde et puissante, continue et changeante, mélodie pénétrante qui diffusait dans les fibres des frissons humides et iodés, il sentit combien son corps résonnait immédiatement à ces accords millénaires, s’ouvrant magiquement à cette musique universelle. Tous les hommes pouvaient un jour résonner à cette musique. C’était le chant du monde.

    Il pensa à tous les individus, debout, à cet instant, devant cette immensité horizontale, il eut envie de leur parler, de leur dire combien il était heureux de savoir qu’ils contemplaient la mer, comme lui, tous unis dans le même amour, dans le même respect. Il y avait tant de choses simples à vivre ici, dans cette nature, tant de joies accessibles. Qu’y avait-il donc de plus important que cette sérénité, cet oubli de tout, cet éblouissement sensoriel ? L’homme n’avait rien inventé. Il n’avait fait que copier misérablement les bonheurs du monde pour finir par les détourner, par les salir, les mépriser finalement pour des chimères éphémères. Aucun bonheur n’avait la durée de celui-là. On pouvait passer une vie entière au bord de l’océan sans jamais éprouver la moindre déception, le moindre soupçon de trahison. La mer était pure dans ses sentiments et ses offrandes. Elle se donnait, sans retenue, sans intention, sans aucune attente. Le vent marin soyeux qui parfume la peau, le soleil généreux qui la réchauffe, le goût salé sur les lèvres, la symphonie des grands fonds remontée avec la houle, les caresses de l’eau comme des câlins maternels et cette envolée des regards au-delà de tout, au-delà de la courbure du dos de la mer, là-bas, quand on bascule de l’autre côté, si loin qu’on croit que c’est impossible à rejoindre.

    Il se sentit fort et heureux. Il marcha sans penser, sur un rythme de houle, les pas dans le sable comme le parcours respectueux des doigts d’un homme sur un corps de femme, des gestes délicats, légers, effleurements subtils. Il n’aurait pas osé courir. Il voulait juste que le sable le sente passer, délicatement. Il laissa une vague lécher ses pieds. Ce fut comme un salut matinal, un bonjour joyeux mais un peu endormi. L’eau se retira avec un sourire écumeux, des petites bulles d’air pleines de joies qui se dispersèrent dans le rouleau suivant. Il se demanda si l’océan avait pu ressentir ce contact.

    Est-ce qu’il percevait toute la vie qui l’habitait, les poissons amoureux, les coquillages multicolores, les baleines câlines, les dauphins joueurs, les algues dansantes ?

    Et les hommes, est-ce qu’il les ressentait comme des prédateurs impitoyables ou parfois comme des êtres bons ?

    Il s’arrêta et regarda le large, lançant sur les horizons ouverts tout l’amour qu’il pouvait diffuser. Il posa son sac et ses sandales et se déshabilla. L’effleurement de l’air sur son corps le fit frissonner. Il entra dans l’eau, juste quelques pas, sans atteindre le creux des rouleaux. Il attendit le reflux et s’allongea sur le dos, crispation de ses muscles contre le sable humide. Il ferma les yeux et écouta le retour de l’eau. La vague étendue le baigna soigneusement, glissant entre ses cuisses, passant sur ses épaules, jetant malicieusement quelques gouttes sur son ventre. Enlacé par des bras souples et sensuels.

    Il fut peiné soudainement de tous ces hommes et femmes qui avaient oublié ce mystère de la vie, enfermés dans des bagnes insipides. S’ils pouvaient retrouver l’enfant en eux, l’enfant et sa joie simple, l’enfant et son rire devant la mer, juste ce plongeon pétillant dans un monde adoré, combien leurs vies s’embelliraient.

    « Retournez dans le monde, pensa-t-il de toutes ses forces. Abandonnez-vous à l’amour que cette terre vous offre. »

    Il répéta cette litanie d’espoirs. C’était si triste cette plage déserte, ce vide d’hommes.

     

    Il se releva et entassa ses habits dans son sac. Il resta nu et marcha les chevilles dans l’eau. Une trouée dans le ciel dispensa un souffle chaud qui descendit sur la plage comme une haleine solaire. Il s’arrêta et ouvrit la bouche, buvant les ondes célestes, inspirant à pleins poumons cette chaleur ténue mais pleine de promesses.

    Au large, des bandes bleues, luisantes de lumière, s’étaient peintes à la limite de la mer. Le vent de la marée montante rameutait vers la côte ces plages éclatantes comme autant de halos incandescents. Des crayons rectilignes, vastes torrents éblouissants, cascadant des altitudes éthérées, tombaient sur l’horizon enflammé. Il imagina les poissons remontés sous ces auréoles chaudes, jouant à la surface miroitante, frissonnant de bonheur sous leurs écailles.

    Sa mélancolie disparut. C’était trop beau pour pleurer. De joie peut-être, mais pas pour autre chose.

    Quand il s’arrêta, il s’aperçut que la courbure de la côte l’isolait de tout. Il ne voyait plus l’accès à la plage et devant lui, aucune zone habitée, ni même portant trace humaine, ne se dessinait. Cette solitude lui parut incroyable, presque irréelle. Le cordon de dunes le coupait de tous regards vers les terres. La mer était vide de toutes embarcations. Aucune trace dans le ciel du passage d’un avion. Seul au monde.

    Il s’allongea. Une large déchirure, dans le voile nuageux, se forma au-dessus de ses yeux. La boule ardente apparut soudainement, en quelques secondes, comme si les nuages vaincus s’étaient dispersés tous ensemble. Il ferma les yeux.

    L’impression que son corps s’enflammait tant la chaleur libérée trancha avec l’air frais de l’ombre. Ce fut comme une lave qui coula en lui, non seulement sur sa peau nue mais dans les muscles et les entrailles. Comme les paupières, fermées mais trop fines, laissaient passer une incandescence aveuglante, il s’assit pour ouvrir les yeux.

    Le paysage avait changé. Tout s’était paré de lumière. Un gigantesque rouleau bleu vif avait repeint le tapis mouvant de la mer, des milliards de cristaux doraient le sable et l’embrasaient, les rouleaux écumeux balançaient des panaches blancs qui découpaient en puzzles agités les pièces azurées du ciel. Il se retourna et regarda la masse compacte des nuages gris qui refluait, battue et pitoyable, vers des terres plus accueillantes.

     

     

    Il marcha sur le sable mouillé. Cette surface d’échange, incessamment excitée, ces caresses entre l’eau et la terre, ce contact permanent…Contact… Il sentit soudainement l’importance de ce mot. Il chercha si la terre en possédait un autre plus vaste encore et pensa à l’atmosphère. La planète et son atmosphère. C’était comme cette vague sur cette plage. L’atmosphère se couchait sur le corps de la Terre l’enlaçant totalement, la caressant, la protégeant. Et cette atmosphère, elle-même, baignait dans un environnement plus vaste. Il pensa que nous étions tous protégés par plus grand que nous. Et tous reliés par cette lumière commune, que la plupart des scientifiques, trop présomptueux, trop limités par leurs connaissances, ne parviendraient jamais ni à identifier, ni à situer, ni même à comprendre. L’humilité restait le fondement de l’amour.

    Il marcha sur le sable mouillé comme sur un lit défait, le point de rencontre de deux amants suprêmes. Chaque vague étirait son grand corps vers la plage lascive, étendait des nappes mouvantes, écumeuses et pétillantes comme autant de langues curieuses et il sentait émaner du sable mouillé des parfums subtils, des envolées d’essences délicates. Son corps, enveloppé dans ces baumes inconnus, se revigorait et se renforçait.

    Il suffisait d’être là, ouvert au monde, réceptif.

    Hors du temps.

    Oublier d’être l’homme pour devenir le partenaire.


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  • Jarwal le lutin ( tome 4, chapitre 1)

     

    « Il s’appelle Tian. »

    Les trois enfants étaient assis sur le lit de Marine. Elle racontait sa journée.

    « Il est arrivé ce matin. Il est d’origine asiatique, de Chine exactement. Il est né en France mais ses parents vivaient en Chine quand il y a eu un début de révolution. Ils ont été obligés de s’enfuir parce que son père et son grand-père avaient participé à une manifestation sur la place Tian’An men. Ils ont eu beaucoup de mal à quitter le pays et ils ont tout perdu. Ils sont arrivés en France parce que son père avait un cousin qui vivait à Paris. Mais ses parents n’ont pas voulu rester dans une grande ville. Ils avaient ouvert un restaurant chinois mais ils ne supportaient pas la vie là-bas. Et Tian non plus ne s’y faisait pas.

    -Comment ils ont fait pour ouvrir un restaurant s’ils avaient tout perdu en s’enfuyant ? demanda Léo.

    -Tian m’a dit que la communauté chinoise est très solidaire et plusieurs personnes leur ont prêté l’argent nécessaire. Maintenant qu’ils ont tout remboursé et qu’ils avaient de quoi partir ailleurs, ils ont décidé de venir par ici.

    -Pourquoi dans les Alpes ?

    -Son père dit que c’est important de pouvoir marcher en montagne. Le grand-père de Tian emmenait souvent son fils en montagne. C’est pour ça aussi qu’il ne supporte pas les grandes villes. Il dit que les gens y sont hallucinés.

    -Hallucinés ?

    -Oui, Rémi, il dit que les gens y vivent tous dans une agitation permanente, comme s’ils devaient tous courir dans le même sens.

    -Comment ça se fait qu’il t’a déjà raconté tout ça ? demanda Léo.

    -Le prof principal a demandé que quelqu’un s’occupe de Tian pendant les premiers jours et j’ai levé la main.  Il est assis à côté de moi à chaque cours et je l’ai accompagné à la cantine aussi. Alors, on a beaucoup discuté.

    -Et pas les autres élèves ?

    -Ben, pas trop, non. En fait, quand ils ont vu que je m’occupais de lui, ils ne se sont pas trop intéressés. Ils préfèrent rester entre eux. Ma copine Lou est venue avec nous aussi.

    -Tu lui as parlé de Jarwal ?

    -Non, Rémi. Mais je pense que ça va être possible. J’aurais du mal à vous raconter tout ce qu’on s’est dit mais je sens bien que Tian s’intéresse à des choses différentes. Il est un peu étrange.

    -Pourquoi ça étrange ?

    -Ben, sans doute comme nous trois, j’imagine. Pas du genre à parler du dernier jeu vidéo à la mode par exemple. Il aime beaucoup les livres et surtout la poésie. Il écrit des Haïkus.

    -C’est quoi ça ? demanda Léo.

    -Dans la vieille mare, une grenouille saute, le bruit de l’eau. En voilà un, par exemple. Mais ça s’écrit comme une poésie, avec des vers. Tian m’a dit que c’était d’origine japonaise et que le but était plus d’évoquer une situation que de la décrire.

    -Dis donc, Marine, il t’a fait un sacré effet ce Tian ? lança Rémi, goguenard.

    -Gnagnagna, j’en étais sûre que tu allais me sortir ça, toi.  

    -Bon et dis donc, ta copine Lou, tu pourrais pas lui parler de Jarwal aussi. Tian et Lou, ça ferait déjà deux personnes.

    -C’est surtout qu’elle te plaît bien ma copine, hein, petit frère ?

    -Dites donc, tous les deux, intervint Léo, je vous signale que Jarwal a disparu depuis deux semaines alors au lieu de faire des plans sur la gommette, vous feriez mieux d’y réfléchir.

    -Des plans sur la comète, Léo, rectifia Marine. Pas sur la gommette.

    - Sur la cassette, la maisonnette, la voiturette, la pâquerette, ça ne change rien au problème.

    -Oui, Léo, tu as raison. Et crois-moi que j’y pense autant que toi.

    -Je commence à croire qu’on l’a déçu parce qu’on n’a pas trouvé d’autres enfants. Il est peut-être parti chercher ailleurs.

    -Tu me déprimes Rémi. C’est affreux. Si c’est ça, on ne le reverra jamais.

    -J’en sais rien Léo. Peut-être justement que si on invitait Tian et Lou, on le ferait revenir.

    -Vous imaginez un peu qu’on le fasse et que Jarwal ne revienne jamais ?

    -Là, c’est sûr frangin qu’on passerait vraiment pour des guignols.

    -De toute façon, les garçons, c’est déjà le cas.

    -C’est pas faux Marine, acquiesça Rémi.

    -Je ne crois pas les garçons que Jarwal soit parti parce que nous n’avons pas trouvé d’autres enfants. Il nous a dit qu’il savait que ça serait difficile et qu’il nous faudrait du temps. Il n’est pas du genre à se montrer impatient.

    -Alors pourquoi a-t-il disparu ?

    -Je n’en sais rien Léo. Il s’est sans doute passé quelque chose d’imprévu et qui s’est révélé extrêmement important pour lui.

    -Tu crois que ça peut avoir un rapport avec Jackmor ? interrogea Rémi.

    -Encore faudrait-il qu’il soit toujours vivant ?

    -Tu sais Léo, je pense qu’il ne faut pas voir Jackmor avec une durée de vie limitée. Il sera toujours présent parce qu’il se sert des hommes mauvais pour prendre forme. Alors, ça n’est pas le choix qui manque.

    -Oui, Marine, c’est vrai, tu as raison. J’ai du mal à imaginer que ça soit possible en fait. Pour moi, dans les deux histoires que Jarwal nous a racontées, Jackmor est mort à la fin alors qu’en réalité, il a juste disparu le temps de retrouver une autre enveloppe corporelle.

    -Oui, c’est cela petit frère. Juste une question d’énergie spirituelle en fait. D’ailleurs, je me demandais si c’est pareil pour nous.

    -Quoi donc ? demanda Rémi.

    -Je me demandais si nous n’existions pas comme énergie spirituelle avant d’être des humains dans un corps.

    -C’est le voyage de l’eau qu’a vécu Jarwal qui te fait dire ça ?

    -Oui, Léo, toutes ces âmes en attente, qui observent le monde pour décider quelle va être l’incorporation la plus favorable à leur développement. C’est comme ça que j’ai compris l’histoire en tout cas.

    -Moi aussi, Marine mais j’étais incapable d’en faire un résumé comme toi. C’est tout mélangé dans ma tête.

    -Faut dire qu’il y a de quoi s’y perdre, intervint Léo.

    -Ben, en fait, Léo, ça dépend. Et si c’était maintenant qu’on était perdu ? 

    -Comment ça ?

    -Et si les choses qu’on ne comprend pas, c’est parce qu’il y a celles qu’on nous a enseignées qui prennent trop de place. Enfin, tu vois le genre ?

    -Tu veux dire qu’on ne comprend pas parce que tout ce qu’on sait déjà nous empêche de comprendre ? Pas très logique tout ça Marine. Regarde les maths par exemple ! Comment est-ce qu’on pourrait comprendre les nombres décimaux sans avoir appris à compter d’abord. C’est comme un escalier, tu ne peux pas arriver en haut sans passer par toutes les marches.

    -Oui Rémi, je suis entièrement d’accord. Mais le problème, c’est qu’une fois que tu es engagé dans l’escalier, tu ne progresses qu’en fonction de l’objectif de la marche suivante. C’est un peu comme si on n’était plus libre en fait. Bien entendu que tu progresses mais c’est dans une voie toute tracée. Et pendant ce temps-là, tu ne vois pas qu’il y a d’autres escaliers.

    -Mais peut-être que de progresser, ça permet de créer des passerelles entre les escaliers. Je veux dire par exemple, les maths, c’est grâce à elles aussi que les explorateurs de la planète sont partis sur les océans. Ou que les architectes ont su construire des temples.

    -C’est pas faux Rémi. Toutes les connaissances peuvent se recouper, elles se nourrissent entre elles. Mais alors, pourquoi est-ce qu’on a du mal parfois à accepter ce que Jarwal nous raconte ? 

    -Peut-être Marine que c’est parce qu’on monte que sur des escaliers où on nous a appris à marcher. Mais qu’il y en a d’autres qu’on ignore totalement. Comme si ces autres escaliers étaient construits dans une autre maison.

    -Et bien, je n’appelle pas ça une maison mais une prison, s’exclama Léo. Et je suis bien content que Jarwal nous fasse passer la tête par la fenêtre.

    -Et je la vois bien ta bille de clown qui regarde par la fenêtre ! lança Rémi.

    -En tout cas, si la connaissance se construit dans une prison, il faut accepter l’idée de passer la tête entre les barreaux et de s’interroger au lieu de continuer à monter les marches comme des condamnés résignés.

    -Yep, grande sœur, personne ne me passera la corde au cou !

    -Alors, donc, pour en revenir au sujet du départ, il est donc possible que les âmes existent avant d’être enfermées dans un corps.

    -Pas enfermées Léo, étant donné qu’elles retourneront dans l’espace pour attendre une prochaine vie. C’est juste un passage provisoire.

    -Alors donc, mon âme a déjà vécu, c’est ça ? Et elle m’a choisi pour continuer à progresser ?

    -Toi, Rémi, moi, les parents, tout le monde en fait.

    -Mais comment peut-elle choisir un individu qui n’existe pas encore ? Comment peut-elle savoir ce qui va se passer dans la vie d’une personne qui n’existe pas ? C’est dingue ce truc !

    -Oui Rémi, c’est dingue comme tu dis. Ou alors, c’est juste un autre escalier dans une autre maison.

    -Moi, je sais comment savoir tout ça, annonça Léo.

    -Ah, ouais, et comment petit frère ? demanda Rémi, intrigué.

    -Faut retrouver Jarwal. »

     

    L’évocation de cette disparition inexpliquée mit un terme à l’échange, comme si des volets venaient de se fermer sur la fenêtre.

    Une obscurité intérieure. Un doute assassin. Des pensées secrètes. Et puis cette impossibilité de maintenir le silence, comme une pression trop forte qu’il fallait libérer.

    « Vous croyez que Jarwal aurait pu nous mentir ? Qu’il se serait juste amusé avec nous ?

    -Ah, toi aussi, tu as pensé à ça petit frère, avoua Rémi.

    -Moi aussi les garçons. C’est tellement étrange cette disparition. Je me suis dit qu’il voyageait comme ça, pour occuper son temps et s’amuser aux dépens d’enfants crédules. Mais je n’arrive pas à y croire réellement.

    -Moi non plus, renchérit Rémi. Je pense qu’il lui est arrivé quelque chose.

    -Oui, sans doute, mais je suis fatiguée d’y penser tout le temps. Parfois, en classe, je m’aperçois que je n’écoute plus le prof et que je suis suspendue à un message que j’entendrai à l’intérieur. Comme quand il nous a parlé le jour où on a trouvé sa timbale.

    -Bon, en tout cas, je suis content d’en parler avec vous, annonça Léo parce que j’avais un peu honte de douter de l’honnêteté de Jarwal. Et puis ça m’embêtait aussi d’imaginer qu’il pouvait s’en apercevoir et en même temps, je ne pouvais pas m’empêcher d’y penser. C’est affreux d’ailleurs de voir qu’on ne maîtrise même pas ce qui nous vient dans la tête.

    - Les enfants, il est temps d’aller vous coucher, il y a école demain et c’est tard déjà. »

    La voix montait du bas de l’escalier.

    -Oui, P’pa, on y va.

    -Allez, les garçons, il ne faut pas se décourager. Il va revenir, » murmura Marine.

     

    Les garçons ne s’y trompaient pas. La voix de leur sœur n’avait pas de consistance, comme si le doute la fissurait.

    Ils rejoignirent leur chambre et se coulèrent sous la couette.

    Les yeux ouverts, fixant le plafond, les trois enfants appelèrent Jarwal jusqu’à ce que le sommeil les emporte. 

     

    Trois jours de plus. Toujours aucun signe de vie de Jarwal. Les vacances d’été approchaient à grands pas. Encore moins de contact avec les gens de leur âge. Les sorties en montagne avec les parents allaient occuper les deux mois à venir.

    Les trois enfants en avaient parlé et Marine avait décidé de tout expliquer à Lou et à Tian. Les deux garçons avaient répondu qu’elle n’avait pas à assumer seule cette mission et qu’ils voulaient l’aider autant que possible.

    « Mercredi prochain, avait proposé Marine. Je les invite à une balade en forêt.

    -Tu crois que ça va les intéresser ?

    -Oui Rémi. Lou m’a dit qu’elle fait de la montagne avec ses parents et je sais bien que ça lui ferait plaisir que je l’invite. Et pour Tian, je n’ai aucun doute. Mais, le problème n’est pas de savoir si une sortie en montagne peut leur plaire mais de savoir comment on va raconter tout ça.

    -Faut faire simple et puis c’est tout, annonça Rémi. On a rencontré un lutin, il nous raconte l’histoire de l’humanité pour que ses amis reprennent vie.

    -Ouais, ben là, va falloir qu’ils aiment vraiment les balades en montagne pour rester avec nous. Et je vous dis pas ce qui va se raconter sur vous à l’école si ça tourne en cacahuète, commenta Léo.

    -Sûr que ça va pas arranger les choses, lança Rémi.

    -Bon, alors on fait comment ? demanda Marine.

    -Et bien, on les invite et on verra bien comment ça se passe. Si on sent bien le coup, on lâche toute l’histoire. Quand on sera dans le vif du sujet, on sentira peut-être mieux comment on doit s’y prendre.

    -D’accord Rémi, ça me plaît bien comme ça, acquiesça Marine . Pas la peine d’essayer de préparer quelque chose, aussi bien on aura tout oublié le jour J ou alors ça se passera complètement différemment et on sera encore plus perturbé. »

     

    Marine était descendue à vélo chez Lou et il était prévu qu’elles passent chercher Tian.

    Il les attendait sur le bord de la route. Toujours ce pantalon blanc en toile de lin et cette chemise bleue avec le col Mao. Il était un peu plus grand qu’elle, élancé, des cheveux bruns, mi-longs, très légers. Elle aimait tendrement le sourire de ses yeux.

    Ils avaient beaucoup parlé en quelques jours. Tian avait raconté les montagnes de son pays. Il avait montré des dessins, des cahiers remplis d’aquarelles. Marine en avait été subjuguée. La douceur des paysages, les palettes de couleurs, les formes si particulières de ces montagnes d’Asie, les forêts envahissantes couvrant les pentes comme des draps de verdure.

    « C’est la région de Guilin, dans le sud-est de la Chine mais c’est un territoire tibétain à l’origine. Je n’aime pas ce que mon gouvernement fait subir au peuple tibétain. Ces montagnes font partie de la vallée de Jiuzhaigou. On dit que c’est le monde des contes, là où prennent vie tous les êtres magiques, les esprits, les âmes. Mon père m’avait emmené au Mont Huangshan, il m’avait raconté toutes les légendes. J’aime infiniment les légendes. »

     

    Marine avait su aussitôt que tout serait possible, que Tian était prêt à tout entendre. Et les regards de Lou vers le jeune garçon en disaient long aussi sur son intérêt… Une inquiétude qui avait jailli, comme une menace sombre devant une lumière que Marine sentait monter en elle, une chaleur étrange.

     

    « Qu’est-ce qui se passe vraiment au Tibet Tian ? On ne sait rien ici. Personne n’en parle jamais.

    -C’est une invasion et c’est tout, la disparition programmée de tout un peuple, une civilisation, la destruction d’une culture. Le pire des désastres. Les Chinois sont payés par le gouvernement pour aller s’installer là-bas et ils ont tous les droits.

    -J’ai entendu parler du Dalaï Lama. Il s’est réfugié en Inde, c’est ça ?

    -Oui, Marine. Mais c’est une triste histoire tout ça et je n’ai pas envie d’en parler.

    -Pardon Tian.

    -Non, ne t’excuse pas Marine. Mais mon père m’a appris une chose à laquelle je tiens. Ne te crée pas de tourments dont tu ne peux te défaire. Je ne peux rien contre ce désastre. Je ne peux rien au regard du passé. Et vouloir comprendre la folie des hommes en usant de mon raisonnement me conduirait à une impasse. Comme si je voulais parfumer des excréments avec des pétales de roses. Les fleurs ne méritent pas un tel usage.

    -Mais ça ne règle rien non plus dans la réalité.

    -Qu’est-ce que tu appelles la réalité Marine ? Le monde agité des hommes n’est pas la réalité mais une excroissance de leurs illusions. L’illusion de leurs pouvoirs. Mais laisse passer dix mille ans et reviens voir. Ceux qui sont morts dans l’illusion ont-ils saisi le parfum des fleurs ? »

     

    C’était la veille. Ils étaient assis dans la cour de l’école. Lou n’avait rien dit. Elle les avait observés. Une certitude en elle. Tian et Marine. Elle n’y pouvait rien. Sinon d’accepter cet amour en naissance et de les accompagner.  

     

    Ils étaient remontés en vélo jusqu’à la maison. Les deux garçons attendaient patiemment l’arrivée du trio.

    « Rémi et Léo, mes deux frères. »

    Les deux garçons avaient été étonnés que Tian leur tende la main. Ils s’étaient attendus à un salut à la Chinoise, les mains jointes contre la poitrine. Le trouble de Rémi avait pris une ampleur cataclysmique lorsque Lou lui avait fait la bise. C’était la première fois. Les quelques approches qu’il avait pu mener au collège n’avaient jamais abouti à une proximité aussi merveilleuse.

    Il saisit, du coin de l’œil, le visage amusé de son petit frère. L’impression que sur ses joues, la lave de ses émotions ruisselait.

     

    Marine organisa rapidement le départ. Cette impatience en elle la propulsait en avant, comme si lui devenait insupportable le moindre retard. Elle sentait en elle des vibrations incontrôlables, des tensions musculaires, une énergie indomptable dont elle devait user sur les chemins d’altitude. Cette certitude qu’il fallait quitter les fonds de vallée et monter les corps vers les lumières, que les âmes se libèrent, qu’elles se gorgent des silences environnants pour entendre les paroles essentielles. Tian disait qu’il ne voulait pas des tourments qu’il ne pouvait résoudre. Marine savait ce qu’elle devait mener à bien pour retrouver l’apaisement et c’était devenu une urgence. Elle imagina un instant la pensée en elle comme une gestation finie, la nécessité de la naissance, elle devinait des contractions comme une pression crânienne, une chaleur grandissante, un magma agité remontant vers la surface.

    Elle se lança sur le chemin comme un coureur de fond.

    Les deux garçons laissèrent Tian et Lou lui emboîter le pas et se calèrent dans le sillage. Ils savaient bien ce que leur grande sœur éprouvait. En eux aussi, la même ébullition, ce tourbillon d’émotions et de pensées indomptables, une mission à mener et l’échéance qui approche, le saut dans l’inconnu, la première tentative, peut-être la seule, un échec serait une honte, une dégringolade sans fin, comme une cassure irréversible envers leurs semblables, la conscience brutale de cet engagement, ils pouvaient être pris pour des fous, il faudrait au moins que Tian et Lou s’engagent à ne rien révéler s’ils décidaient de se retirer, si l’invitation les faisait fuir.

     

    A l’entrée de la forêt, Marine ralentit la cadence. Tian était dans ses pas, il suivait sans aucune difficulté, intrigué pourtant par son silence. Il devinait de l’inquiétude dans la mécanique du corps, le balancement rigide des bras, l’énergie déployée. Lou s’était laissé distancer et les deux garçons n’avaient pas voulu la dépasser.

    « Elle marche toujours à cette allure-là Marine ? avait-elle demandé.

    -Non, avait répondu Rémi, sans parvenir à rien expliquer.

    -C’est juste qu’elle est pressée de vous montrer notre coin secret, » avait lancé Léo pour aider son frère à se dépêtrer du malaise.

    « Ça va vraiment être galère, s’était dit Rémi secrètement.

    Tian avait rejoint Marine et s’était glissé à sa hauteur.

    « Pourquoi es-tu si pressée Marine ? J’ai l’impression que quelque chose ne va pas. »

    Elle savait bien que Tian percevait les troubles, que sa sensibilité était réelle et que les non dits ne le concernaient pas. Elle aimait chez lui cette simplicité si juste. Et pourtant, toujours ce nœud brûlant en elle, cette difficulté à libérer ses pensées, cette incapacité à élaborer une méthode pour lui parler de Jarwal. Que Lou ne la croit pas, qu’elle la rejette, qu’elle s’éloigne et même qu’elle ne veuille plus lui adresser la parole serait difficile à vivre. Elle était sa seule amie. Mais pour Tian… Elle ne parvenait pas à identifier clairement ce qu’elle ressentait mais ce chaos dans ses pensées et l’impression que les émotions entretenaient le brasier bien au-delà de tout ce qu’elle avait connu, c’était quasiment insupportable. Elle ne l’avait jamais éprouvé.

    L’amour.

    Elle ne parvenait pas à y croire, pas aussi vite, même s’ils avaient déjà beaucoup parlé, elle ne le connaissait pas encore assez, et pourtant cette certitude qu’elle ne pouvait réfréner.

    « Je suis très heureuse que tu sois là Tian. Je suis désolée.

    -Désolée de quoi Marine ?

    -J’ai du mal à m’approcher des autres. Tu sais, je suis très solitaire en fait. Je ne vis qu’avec mes frères. C’est la première fois qu’on invite quelqu’un avec nous.

    -Pourquoi Lou et moi ?

    -Je connais Lou depuis un an. Mais elle n’est jamais venue avec nous jusqu’ici. Toujours ce besoin de garder secret notre vie là-haut.

    -Qu’est-ce que vous venez chercher là-haut ?

    -C’est ça justement le but de cette journée. Mais ça n’est pas facile Tian. Attends un peu. »

    Il n’insista pas. Il se retourna et vit Lou et Rémi qui riaient. Léo marchait à leurs côtés. Il y avait dans le trio un mystère partagé. Marine en était la plus perturbée. Il le sentait bien. Elle n’était pas comme d’habitude. Depuis son arrivée au collège, il avait aimé sa douceur et en même temps cette énergie étrange, la profondeur de ses yeux et le silence qui l’accompagnait parfois comme un compagnon fidèle. L’horizon immense de ses pensées lorsqu’elle était touchée par quelque chose. Un catalogue de discussions atypiques, des centres d’intérêt qui expliquaient facilement cette solitude dont elle parlait. Il n’avait jamais rencontré de filles de son âge ayant une telle curiosité pour les mondes intérieurs et il tentait de deviner ce que cette invitation cachait. Lou aussi semblait particulière, une étrangeté certaine, un regard mélancolique qui s’éloignait parfois vers des contrées secrètes. Il avait remarqué le trouble de Rémi quand elle lui avait fait la bise. Ils avaient l’air d’être de joyeux lurons les deux frères de Marine. Le petit frère avait une bille de clown et il dégageait une énergie étonnante. Sûrement de bons camarades quand la confiance était installée. Pas le genre à grappiller de tous côtés pour exister. Il n’aimait pas ces jeunes qui passaient leur temps à chercher une reconnaissance glorieuse parce qu’ils ne parvenaient pas à exister pour eux-mêmes. Sûrement pas le cas du trio. Il y avait en eux un mystère qui les soudait. Il le sentait.

     

    La petite troupe arriva à la clairière.

    Marine s’arrêta quelques secondes, observant l’étendue ouverte.

    Les deux garçons n’osèrent pas intervenir.

    « C’est beau ici, murmura Tian. On dirait un œil ouvert. »

    Marine le regarda. La tension de son corps la raidissait. Jamais, elle n’aurait pensé que ça serait aussi difficile. Toutes les habitudes de vie, tous les jeux, toutes les règles, le respect pour une nature qui les remplissait de bonheur, l’amour qui se dit, une caresse sur un tronc d’arbre, les yeux qui se ferment au contact d’une brise, elle ne se permettait plus rien, tout avait volé en éclat, la peur infinie de tout briser. Elle était incapable d’expliquer le stratagème pour traverser la clairière. Des pierres sur la tête… Comment pourrait-elle justifier une telle idée ?

    Elle s’élança sous le regard éberlué de ses deux frères. Tian la suivit, Lou lui emboîta le pas, tous deux inconscients de l’importance de la rupture.     

    Rémi et Léo s’observèrent quelques instants puis les suivirent, avec cette impression pénible de briser un rituel. L’innocence insouciante de leur enfance et de leur imagination effacée par une nécessaire raison. Chacun muré dans les pensées contradictoires, un jeu qu’ils n’avaient jamais cherché à analyser, un plaisir à déguster sans aucune interférence rationnelle, juste s’amuser à croire que les règles du jeu rendaient le jeu réel.

    Marine n’osa pas regarder ses deux frères. Cette brûlure en elle, comme un festin de flammes consumant la foi dans ses paroles. Elle avait inventé un rituel jusqu’à finir par y croire.

    Ce choc soudain lorsque le parallèle se fit avec les religions. La foi n’était que la validation forcée d’une illusoire réalité. Un jeu de l’esprit nourri par une imagination fertile. Des discours formatés entérinaient l’incohérence. Elle s’était montrée imaginative et avait fabriqué une justification qui renforçait son statut. Elle s’était érigée comme celle qui connaissait les légendes, les lois ancestrales, les mystères les plus insaisissables.

    Le jeu était fini. Elle avait basculé désormais dans une réalité bouleversante qu’elle ne savait expliquer. Il n’était plus question de s’amuser avec des histoires inventées. Elle devait maintenant raconter une histoire plus invraisemblable que toutes celles qui germaient dans son imaginaire en sachant qu’un échec aurait des conséquences multiples.

    Jarwal ne réapparaîtrait jamais, le Livre finirait de s’effacer, le petit Peuple sombrerait à jamais dans le néant des mémoires gangrénées, ils  passeraient pour des illuminés, des cinglés.

     

    C’est en sortant de la forêt qu’elle réalisa qu’elle venait de marcher pendant de longues minutes dans un silence complet, sans aucune conscience de la présence de quiconque, dans une bulle totalement close.

    Les horizons dégagés agirent comme une fenêtre ouverte. Elle glissa dans le paysage avec soulagement.

    Tian avait rejoint les deux garçons et Lou. Ils marchaient quelques mètres en arrière, discutant du collège.

    « Moi, j’ai hâte d’y être, disait Léo, j’en ai ma claque des gamins de la primaire.

    -Parce que tu crois que c’est mieux au collège toi ? Ben, tu rêves. Le catalogue des conneries, il est très vaste et il évolue au fil du temps. Pourquoi tu crois que j’ai pas un seul pote sérieux ? »

     

    Marine remarqua le regard curieux de Lou vers Rémi. Une interrogation amusée.

    Lou n’était pas collée au troupeau, elle n’appartenait à aucun groupe de jeunes, elle pouvait rester assise dans un coin de la cour pour lire, elle ne courait pas après l’agitation. Une évidence que ces deux là pouvaient s’entendre. Et plus peut-être. Pourquoi n’avait-elle jamais invité son amie à les accompagner en montagne ? Pourquoi avait-elle montré cette froide retenue lorsque Lou avait cherché parfois à se rapprocher du trio ?

    Elle possédait la réponse désormais. D’avoir réalisé l’ampleur de ses manipulations envers ses deux frères, ce goût immodéré pour les histoires inventées, ce statut de chef qu’elle voulait maintenir…Lou aurait été une intruse, un témoin perturbateur. Elle l’avait rejetée pour défendre son oppression sur les garçons. Par peur. Parce qu’il lui aurait été insupportable de ne plus être l’instigatrice, la meneuse de troupe. 

    Une évidence d’une brutalité inouïe.

    L’apparition de Jarwal avait fissuré les murailles de son pouvoir. Cet engagement à révéler son existence en dehors du trio effondrait jusqu’aux gravats l’illusion de grandeur dont elle se drapait.

    « C’est beau. »

    Tian était à ses côtés. Elle avait sursauté.

    « Et je te remercie de m’avoir proposé de venir. Même si pour l’instant, tu en souffres.

    -Non, Tian, je n’en souffre pas mais c’est difficile, parfois, de recevoir en pleine face autant de vérités sur soi. Sans accuser le coup.

    -Le jour où tu me jugeras digne de confiance, tu me le raconteras. Tout ce que tu portes.  

    -Tu es digne de confiance, Tian, je n’en ai aucun doute. C’est en moi que la confiance me manque pour l’instant.

    -Alors, sois indulgente. C’est important de ne rien se reprocher quand la vie te fait l’honneur de te montrer tes erreurs. C’est qu’elle a jugé que tu étais capable de recevoir la leçon. C’est la preuve qu’elle t’estime. Il ne te reste qu’à l’accueillir. »

     

    Elle aurait voulu se glisser contre lui, l’enlacer, poser sa tête sur son épaule et pleurer. Cette perception de l’autre, elle ne pensait pas que quelqu’un en serait un jour capable, que cette sensibilité qu’elle éprouvait elle-même, elle la retrouverait chez un autre enfant. Et cette impression d’avoir grandi soudainement propageait en elle un vertige troublant, l’envie de s’accrocher à Tian pour ne pas tomber.

     

    Rémi et Léo se joignirent à leur sœur et regardèrent son trouble. Ils devinaient en elle le vacillement des certitudes, ce pas à franchir pour s’extraire d’un monde enfantin et basculer dans cet espace inquiétant des missions à tenir, la pesanteur des actes qui engagent.

    Ils ne l’avaient jamais vu aussi fragile.

    « On y va Marine, murmura tendrement Rémi. Il le faut. Tous les trois. »

    Tian et Lou observèrent le trio et croisèrent un regard interrogateur. Le silence à maintenir comme un délai à accorder. Il y avait dans cette montée vers l’altitude bien plus qu’une promenade. Ils le savaient sans se le dire.

     

    Les alpages ruisselaient de lumière, le printemps rayonnait de tous ses feux, des herbes grasses montant vers les hauteurs et des frondaisons de bourgeons gluants frissonnant au sommet des forêts, des courants de verdure s’étendant dans les fonds de vallée, sur les versants inondés de soleil. En levant les yeux, la tête penchée en arrière, les couloirs ravinés, les pics dentelés et les faces marbrées invitaient au respect des forces minérales.

    Ils étaient sur le seuil. Le trio savait qu’en quittant la forêt, ils se libéraient de la zone d’influence. Les repères habituels s’effaçaient dans le dépouillement des lieux. Monter vers les cimes n’était nullement anodin mais, jamais, ce vécu commun n’avait pris une telle ampleur.

     

    En dépassant les derniers résineux, alignés comme une portée d’éclaireurs, Léo ramassa un beau bâton, bien droit, lissé par l’hiver.

    « Un bâton de marcheur, ça. Bizarre qu’il soit resté là. »

    Un flot de souvenirs qui déboulent, des paroles entendues, une histoire écoutée pendant des heures. Le bâton de marche de Nasta, le Mamu des Kogis. Toute une aventure qui semblait incrustée dans un bâton quelconque, juste un bois usé, marqué par les arabesques têtues des insectes xylophages. Léo revit intérieurement le lutin s’éloignant vers la crête, le balancement régulier de son bâton de marche, comme un tempo saccadé. Il observa minutieusement le bois qu’il tenait. Non, ça n’était pas celui de Jarwal. Juste un espoir ridicule pour entretenir la flamme.

    Cette échéance insupportable, il fallait s’en défaire. Rompre le silence et sauter dans le vide.

    La traversée de la clairière avait été révélatrice. Il aimait les jeux de Marine, il s’était toujours amusé à les accueillir, il avait plongé dans l’imaginaire de sa sœur avec un plaisir infini, même s’il savait profondément que tout ça n’était qu’un amusement très sérieux. La rupture était consommée désormais. Marine avait rompu le charme. Il ne lui en voulait pas, elle n’avait pas eu le choix. C’était peut-être ça le passage à l’âge adulte. Quand on n’a plus de choix… Entre le jeu et la réalité.

    Il garda le bâton et rejoignit en courant ses camarades. 

    La troupe s’engagea en file indienne sur l’étroit sentier dessiné en longues diagonales.

    « Et vous venez souvent ici alors ? demanda Lou.

    -Aussi souvent que possible. Pas nécessairement au Lac vert mais en altitude en tout cas. Nos parents nous ont toujours entraînés en montagne depuis qu’on sait marcher.

    -Et même avant, rectifia Léo. Je me suis retrouvé au sommet des Grands Moulins alors que j’étais encore dans le porte bébé. C’est mon père qui me portait.

    -Moi aussi, mes parents m’ont souvent emmenée en montagne, raconta Lou.

    -Et plus maintenant ? demanda Rémi.

    -Mon père est malade depuis un an. Un cancer. »

     

    Un silence gêné de la petite troupe, des regards croisés, la peine éprouvée comme un étouffoir aux paroles.

    « Je ne savais pas Lou, tu ne m’en avais jamais parlé.

    -Je n’en ai parlé à personne Marine. »

     

    Marine repensa soudainement aux tentatives timides de Lou pour venir passer la journée avec elle. Et aux refus qu’elle avait toujours signifiés. Ne laisser personne entrer sur son territoire d’influence, sur sa domination, sur ses jeux de meneuse de troupe. Cet égoïsme maintenant qui lui revenait en pleine figure, cette prétention infantile alors qu’elle se forçait à se croire grande et responsable. Lou n’invitait jamais personne chez elle. Evidemment.

    La honte désormais. Cette culpabilité qui ronge. Le poids effroyable de cette journée comme un socle de béton dans lequel elle aurait été figée.

    Elle ralentit et laissa Lou remonter à sa hauteur. Elle glissa sa main contre la sienne.

    « Je ne savais pas Lou et je n’ai rien deviné. J’espère qu’un jour tu ne m’en voudras plus.

    -Tu n’as rien à te reprocher Marine puisque tu ne savais rien.

    -Mais je n’ai jamais voulu que tu viennes passer la journée avec nous. J’aurais dû.

    -Et je n’avais qu’à te dire la vérité. Je n’y parvenais pas parce que je ne voulais pas de ta pitié. J’espérais que tu aies envie de passer du temps avec moi juste pour moi et rien d’autre.

    -Et bien, toutes ces paroles qu’on garde en soi, c’est un cauchemar qu’on se fabrique. Je ne l’oublierai jamais. »

     

    Lou ferma les doigts sur la main de Marine. Un échange de sourires.

     

    Cette journée serait à tout jamais inscrite. 

     

  • Jarwal le lutin (tome 3, chapitre 1)

    Chapitre 1

     

    Jarwal et les enfants s’installèrent à l’abri de leur cercle de pierres. Le petit Lac vert devant leurs yeux comblés de douceurs, les montagnes rayonnantes de soleil, des nuages blancs étirés courant sur les plaines célestes, le silence de la Terre.

    Ils avaient œuvré ensemble à la construction de leur refuge, un assemblage de dalles et de roches qu’ils s’étaient acharnés à déplacer, à porter, à réunir, attentifs aux indications de Jarwal, maître d’ouvrage. Des rires et de la sueur, des efforts partagés, un lieu de vie à bâtir, une empreinte dans la nature accueillante, un point de rencontre, un abri offert aux marcheurs, aux voyageurs inconnus, un cadeau pour les jours de vent.

    Ils s’étaient engagés dans la tâche sans aucune réticence. Ils avaient appris des Kogis le don de soi. Des escaliers dans la montagne, au cœur de la forêt luxuriante, un ouvrage à préserver, à entretenir, pour soi et tous ceux qu’on ne connaissait pas, des êtres humains qui béniraient les ouvriers disparus, un devoir de mémoire, des générations plus tard. Aucune prétention devant le travail achevé. Juste un bonheur à offrir, le ciment de l’amour.

     

     

    Jarwal, assis en tailleur, reprit le Livre et l’ouvrit délicatement. Il le posa sur ses jambes et regarda les enfants. Des yeux brillants comme des étoiles, des sourires contenus, une attente délicieuse. Ce regard intérieur qui se posait sur des émotions en croissance, des germes de ravissement qu’il suffisait de laisser grandir, sans jamais devenir la plante elle-même, sans jamais s’identifier à cette joie éphémère.

    L’absence de Gwendoline avait étouffé en lui ce bonheur de l’instant. Les enfants lui avaient permis de revenir à la vie. La douleur du passé n’était qu’une tristesse inventée. Il était responsable de son chagrin, de la source de ses émotions, comme un flot auquel il s’était abandonné.

    Il devait l’expliquer aux enfants, révéler ses faiblesses pour les valider et les comprendre.

    « Vous savez mes amis, j’étais triste tout à l’heure. Et je vous remercie de ce délai que vous m’avez accordé, j’en avais besoin, il fallait que je laisse s’éteindre cette douleur. La disparition de Gwendoline est une souffrance qui rejaillit parfois et les émotions débordent, comme si elles sortaient de leur lit. Je sais que ça ne sert à rien mais il n’est pas toujours simple de maîtriser ses émotions.

    -C’est la même chose pour moi, Jarwal, avoua Rémi. Parfois, je me mets en colère et après, quand je suis redevenu calme, je me dis que ça ne servait à rien.  

    -Si quelqu'un vous insulte, les enfants, si quelqu’un vous fait du mal, la colère que vous ressentez, elle n'est pas venue en vous depuis l'extérieur, ce ne sont pas les mots qui sont tombés en vous comme un chargement néfaste. Cette colère, c'est vous qui lui avez donné vie. C'est une incapacité à maîtriser ce qui se passe en vous. L'autre n'est pas responsable. Les émotions n'ont aucune existence si vous les ignorez. Si vous vous y abandonnez, c'est vous qui leur donnez vie. L'autre, d'ailleurs, est satisfait du mal que vous fabriquez en vous en imaginant qu'il en est le responsable. Vous lui donnez la puissance dont il rêvait. Vous succombez à vous-mêmes. Et non à lui. Si par contre, vous décidez d'observer en vous ce qui survient, vous devenez le maître de vos émotions étant donné qu'au lieu de vous soumettre à leur puissance, vous vous placez au-dessus d'elles. C'est votre conscience qui analyse et qui vous apprend le contrôle. Cette conscience agit comme un Maître intérieur, il est là et il regarde, il s'amuse de cette agitation qui aimerait vous emporter et à laquelle vous ne succombez pas. La colère retombe comme un soufflé qui dégonfle. Votre agresseur s'en trouve d'ailleurs totalement ébahi, stupéfait, vous êtes là, vous le regardez avec un détachement qu'il ne comprend pas parce que ça n'est même pas lui que vous observez mais vous-même. Lui, il a disparu et ses paroles sont tombées dans un puits sans fond. Il n'y a plus de colère parce que votre observation intérieure a pris le pas sur cette émotion insignifiante et inutile. C’est vous que vous observez et pas lui. Et cette agression verbale devient un cadeau inestimable. Vous êtes le Maître intérieur. Mais ça n’est jamais aisé, même avec des centaines d’années d’expérience.

    -Je ne vais quand même pas remercier celui qui m’a mis en colère ? contesta Rémi.

    -Et pourquoi pas ? rétorqua Jarwal. Etant donné qu’il te permet de mieux te connaître, tu peux lui en être reconnaissant.

    -Ça risque d’être difficile quand même.

    -Et je le comprends bien, Rémi. Moi-même, j’ai du mal à concevoir la disparition de Gwendoline comme quelque chose de positif. Je continue à apprendre. Qu'en est-il maintenant si l'émotion propagée est de la joie ? Est-ce que je dois l'accueillir et la laisser m'emporter ou est-ce que je dois également l'observer ? Il convient pour ma part de la laisser s'étendre en sachant que l'autre n'en est pas responsable et que vous ne pourrez pas lui reprocher de l’abandonner. C'est vous qui avez laissé s'étendre cette joie. Pas l'autre. Un ami qui ne vous offre plus cette joie n'est pas responsable de votre déception. C'est encore vous. C'est votre façon de commenter la vie à travers vos émotions. Ça n'est pas la vie réelle mais ce que vous en faites, une image de la vie peinte par vos émotions. Vous pouvez en profiter tout en restant conscient qu'il ne s'agit que d'une illusion, un jeu éphémère, un moment de bonheur que vous vous accordez mais que l'autre n'a pas à entretenir sinon vous le prenez en otage de votre bonheur alors qu'il n'y est pour rien. La personne dont je dois me méfier, c'est celle qui me fait croire que le bonheur est durable, qui voudrait que cette joie ne disparaisse jamais. Et cette personne, c'est moi-même. Les autres ne sont pas responsables. C'est ce qu'on apprend de plus beau quand on aime.   

    -Et quand tu as dit tout à l’heure que tu voulais arrêter un peu de lire, j’étais déçu, avoua Rémi.

    -Et moi aussi, ajouta Léo.

    -Mais c’est nous qui avons créé cette déception, commenta Marine. Ce qui était important en fait, c’était que nous comprenions que tu avais besoin d’une pause.

    -Et vous l’avez fait, mes chers amis.

    -Et toi alors Jarwal ? Cette tristesse pour Gwendoline. Comment fais-tu ? demanda Marine, un peu gênée de cette intrusion dans la vie du lutin.

    -Et bien, parfois, je n’y arrive plus, vous avez pu en juger, cette tristesse me submerge, elle m’emporte. Je ne suis pas infaillible. Alors, j’essaie d’observer cette émotion sans chercher à l’étouffer. Je sais aujourd’hui, avec ma longue expérience, que la vie reprendra le dessus. Ma tristesse ne changera rien à la situation, elle ne ferait que cacher la réalité de l’instant.

    -Et donc, quand je suis impatient que tu lises ton histoire, je m’empêche de profiter de l’instant présent, c’est ça ?

    -Oui, exactement Rémi. La construction de notre abri aurait pu être gâchée pour toi si tu étais resté attaché à cette pensée de ce qui allait advenir. Et ça n’aurait pas fait arriver plus vite cette lecture. En plus, à chaque minute, tu aurais trouvé que l’abri ne montait pas assez vite, tu te serais peut-être mis en colère, tu aurais reproché à Léo de ne pas travailler assez ou tu aurais travaillé n’importe comment, tu aurais bâclé la tâche.

    -Il faut donc observer les émotions et comprendre qu’elles nous appartiennent ?

    -Oui, c’est ça Marine. Je ne dis pas qu’il faut les rejeter, ça serait absurde, comme si nous voulions nous défaire d’une partie de nous-mêmes. Il faut comprendre qu’elles viennent de nous et que nous en sommes donc responsables.  Ne t’invente pas des armées d’ennemis pour excuser tes propres faiblesses. C’est une devise que je me répète parfois.

    -Et bien, moi, l’émotion que je vois, c’est l’envie de connaître la suite de l’histoire et là, c’est tout de suite ! lança Léo.

    -Ah, ah, cher Léo, on y vient, on y vient. »

     

    Les garçons s’allongèrent, Marine s’assit en tailleur. Jarwal tourna les pages, lentement, toujours avec cette précaution respectueuse. Il lissa le papier, une caresse délicate, il fixa les mots, silencieux, comme s’il devait rétablir un contact, accorder son esprit à ce qui allait suivre.

    Il respira profondément et commença.

     

    « Jarwal s’était réveillé en sursaut.

    Il ne lui restait que très peu d’images de son rêve. Il devinait un visage très marqué, comme un parchemin millénaire labouré par le temps, des yeux perçants et pourtant très doux, des jets de fumée projetés sur son front. Un choc intérieur à chaque fois, comme une lutte engagée dans les tréfonds de son âme. Une voix qui répétait inlassablement une mélopée envoûtante. 

    La forêt vibrait sous des effluves de lumières naissantes. Les oiseaux de nuit entamaient leur silence diurne. D’autres les remplaçaient en accueillant la clarté.

    Gwendoline bougea à ses côtés. Jarwal la regarda dormir. Des rayons délicats, glissant entre les feuillages qui les protégeaient, dessinaient des reflets apaisants sur ses joues, des aubes pâles qui habillaient sa peau.

    Elle lui avait dit qu’il s’appelait Jarwal, qu’il était un lutin, qu’il avait déjà combattu Jackmor, qu’un Indien Kogi était venu de Colombie lui demander de l’aide. Et qu’elle était venue le rejoindre parce qu’elle avait senti qu’il était en danger. Elle lui avait dit qu’ils s’aimaient. Il ne s’en souvenait pas et il avait pourtant ouvert les bras dans le lit de la rivière, une force incompréhensible, quelque chose qui le dépassait, au-delà de la raison. Et elle était apparue au milieu d’une gerbe d’eau.

    Elle poussa un petit soupir et s’étira en ouvrant les yeux.  

    « Bonjour Gwendoline.

    -Bonjour mon amour.

    -Tu as bien dormi ?

    -Parfaitement bien puisque je t’ai retrouvé. »

    Une question le taraudait, ce vide en lui qu’il devait combler, toutes ces données  inconnues qui se bousculaient.

    « Je voulais te demander quelque chose ? Comment es-tu arrivé ici ?

    -Comme toi mon amour, en suivant le chemin de l’eau. C’est Kalén qui te l’a enseigné et j’ai retenu tout ce qu’il te disait, sans que tu le saches. Et Léontine aussi.

    -Pourquoi l’as-tu fait sans me le dire ?

    -Parce que tu ne voulais pas que je prenne le risque de venir ici. Ce voyage comporte des risques.

    -En quoi ça consiste ?

    -Il s’agit de se fragmenter pour rejoindre les particules d’eau qui enveloppent la Terre. Elles agissent comme des chemins.

    -Se fragmenter ?

    -Oui, reprendre notre forme initiale en quelque sorte. Nous sommes constitués principalement d’eau comme tout ce qui vit. Et cette eau a une mémoire. Chaque particule contient la totalité de ce que nous sommes. Et pour reprendre notre forme terrestre, il est nécessaire de trouver un point d’eau. Comme un placenta.

    -En quoi est-ce dangereux ?

    -Kalén disait que l’âme, parfois, préfère ne plus s’incorporer, elle reste à l’état d’âme et l’individu n’existe plus.

    -Qui est Kalén ? Tu m’as juste dit qu’il s’agissait d’un jeune Kogi. Mais qui est ce peuple ?

    -Kalén est un chaman, le fis d’Izel qui était le plus grand chaman de ce peuple. Ils vivent dans les forêts et les montagnes, nous sommes en Colombie. Jackmor est venu avec une armée de Conquistadors pour les voler. Voler leur or. Ils les font travailler dans une mine, ils les maltraitent. Jackmor a tué Izel parce qu’il contestait ses ordres.

    -Pourquoi Kalén est-il venu demander mon aide ? Qu’est-ce qu’il attendait de moi ?

    -Il espérait que tu l’aides à transporter son peuple dans une vallée perdue, loin de Jackmor et de ses hommes. Il n’a pas suffisamment de connaissances et d’énergie pour user du voyage de l’eau tout seul et personne de son peuple ne peut l’aider. Il n’y a qu’un chaman et c’était Izel. Kalén n’avait pas fini sa formation auprès de son père. Et le voyage de l’eau réclame une immense énergie spirituelle.»

     

    Jarwal retomba dans le silence, les yeux dans le vague. Une lourde tristesse.

    Comment pourrait-il aider Kalén alors qu’il ne se souvenait plus de rien, qu’il n’avait aucune idée de ce qu’il fallait faire pour déclencher cette fragmentation ? Il n’était qu’une enveloppe vide, un ectoplasme translucide.

     

    « Je ne peux rien pour Kalén et son peuple. Je n’ai plus aucune connaissance. Je ne suis plus le Jarwal que tu as connu.

    -Non, c’est faux, s’érigea immédiatement Gwendoline. Totalement faux. Tu es toujours le lutin que j’aime. Je suis persuadée que cette perte de mémoire ne durera pas. Il faut retrouver Kalén. Il pourra nous aider. Allez, levons-nous et cherchons ce village dont tu as parlé hier. Est-ce que tu te souviens du chemin que tu as suivi pour arriver ici ? »

    Ils quittèrent leur abri sommaire et s’étirèrent au soleil.

    « Oui, je m’en souviens. C’est ce qu’il y avait avant que j’ai oublié. Un peu comme si je venais de naître alors qu’au contraire, j’ai disparu.

    -Tu n’as pas disparu. Tu es toujours là, tu es bien réel. Ta mémoire n’est pas ce que tu es. Quelle soit alourdie par les drames, enjôlée par les bonheurs ou vide de tout, elle n’est qu’un message que tu portes. Elle n’est pas la vie.»

    Elle le serra dans ses bras.

    « Le lutin que j’aime est bien réel. Il est là, même si une partie de son passé a disparu. Et pour moi, rien n’a changé dans cette réalité. »

     

    Jarwal laissa vibrer en lui cette reconnaissance inconditionnelle, comme une existence inaltérable, une vie préservée par-delà les épreuves, par-delà les effacements. Le bonheur de l’amour.

     

    Léontine vint bourdonner devant leurs yeux.

    « Bonjour petite mouche, lança Gwendoline.

    -Bonjour mes amis ! Il y a par ici des fruits délicieusement sucrés. Je ne regrette pas d’être venue. Mais ils sont hors de portée pour vous, j’en suis désolée.

    -Et bien, nous nous contenterons des galettes que j’ai apportées.

    -Et je les adore, s’extasia Jarwal.

    -Ce sont tes préférées, je les ai faites juste avant de partir, je savais que ça te ferait plaisir.

    -Et bien, je les aime sans m’en souvenir. L’impression que je n’en avais jamais mangées avant.

    -C’est d’ailleurs bien ce qu’on devrait faire à chaque fois qu’on mange. Faire comme si c’était la première fois et ne pas se servir des émotions passées. Sinon, on finit par manger sans même en apprécier les délices. On mange ce dont on se souvient.

    -Tu vas me dire que c’est un bienfait que ma mémoire se soit évaporée ?

    -Et pourquoi pas ? C’est peut-être bien souvent un fardeau au lieu d’être une chance.

    -Ou alors, c’est qu’on ne sait pas réellement en user et qu’on oublie de la maîtriser.

    -Et voilà, je savais bien que tu étais toujours le lutin que j’aime ! s’exclama Gwendoline. Tu aimes toujours autant raisonner ! »

     

    Elle lui souriait de tout son être, une lumière qui émanait de ses yeux, comme une marée de joie, une certitude validée.    

     

    Ils descendirent à la rivière et accueillirent la fraîcheur de l’eau comme un courant de vie. Ils laissèrent couler les ruisselets sur leur visage. Des retrouvailles. Cette eau qui les avait transportés, cette eau qui les constituait, cette mémoire encapsulée dans chaque particule, elle était la source et gardait en elle l’énergie initiale, cette intention insaisissable, incompréhensible qui s’était dressée dans les temps immémoriaux pour propulser la Création.

    Ils prirent enfin le chemin vers les hauteurs.

    Sur l’étroit chemin, Jarwal sentit rapidement remonter en lui cette colère indomptable. Malgré lui. Comme s’il lui était désormais impossible de rester serti par cet amour de Gwendoline, comme si l’existence à saisir était définitivement enkystée par cette tumeur temporelle, ce passé disparu qui se voulait plus présent que l’instant.

     

     

    Cabral, Le chef des Conquistadors portugais avait décidé de retourner à la côte pour renforcer son contingent de soldats. Le combat contre les Espagnols avait été fatal à quarante-sept d’entre eux. Vingt-neuf avaient succombé sous les coups de ce géant invincible qui les commandait. Un lieutenant avait pourtant affirmé l’avoir atteint avec son mousquet. Un coup de feu qui semblait avoir rebondi sur lui comme un vulgaire caillou. Incompréhensible, totalement déconcertant. Il fallait une armée encore plus puissante. Deux jours de marche effrénée pour rejoindre le port d’attache et reconstituer les troupes. Trois hommes avaient été chargés de suivre la piste des Espagnols et de venir ensuite lui indiquer leur repaire. Ce maudit pays contenait des richesses fabuleuses, des réserves d’or pouvant lui assurer une vie de luxe. Il ne pouvait laisser passer cette chance. Les Espagnols avaient certainement mis la main sur un gisement important pour lutter avec une telle énergie. Il fallait les retrouver, les abattre, saisir tout ce qu’ils avaient pu amasser. Rentrer à Lisbonne avec des sacs d’or, acheter quatre vaisseaux armés, envoyer des équipages piller tout ce qui pouvait l’être sans avoir à supporter cette vie périlleuse, être l’armateur qui paie les explorateurs et s’enrichir de leurs prises, la meilleure situation. Une vie paisible, loin des dangers. D’autres seraient toujours prêts à partir. Il lui fallait cet or.

     

    Jackmor avait organisé l’exploitation du nouveau filon. Il avait instauré un roulement de plusieurs équipes afin que l’énergie déployée soit la plus efficace, il voulait maintenir une extraction frénétique, qu’aucune perte de temps ne soit autorisée. Il avait immédiatement planifié la défense du village en piégeant la gorge étroite qui donnait accès au plateau. Les falaises qui dominaient le chemin étaient minées pour faire ébouler sur les Portugais des tonnes de roches. Il avait personnellement installé des charges de poudre à divers endroits. Six tonnelets sous des blocs monumentaux. Un cataclysme à venir. Il faudrait deux équipes pour allumer les mèches une fois que les Portugais seraient engagés entre les parois, qu’ils n’aient aucune chance d’en réchapper, qu’ils soient écrasés par les avalanches de pierres. Il suffirait de massacrer dans la panique les quelques survivants éventuels et ils seraient libérés de cette menace. Personne ne lui volerait son or. Personne ne le priverait de cette vie rêvée. Rien ne l’arrêterait.

    Les tueries à venir ne seraient que des souvenirs éblouissants.

     

     

    Gwendoline était émerveillée par l’exubérance de la forêt. Tellement de plantes, de tels enchevêtrements, cette multitude infinie. L’imagination de la Nature la stupéfiait. Des regards émerveillés vers les grands arbres aux cimes invisibles, les fougères déployées, les fleurs rutilantes, les arbustes touffus, des plantes grasses, vivaces, rampantes, grimpant sur les troncs, enlaçant chaque tuteur, tous ces fruits inconnus, les fenêtres étroites sur le bleu du ciel, tous ces chants d’oiseaux invisibles, des animaux qu’elle était incapable de nommer, elle voyait parfois des animaux poilus sauter de branches en branches en poussant des cris aigus, les parfums de cette végétation ruisselante de vie, des effluves moites qui s’étiraient comme des risées dans les cieux, le tapis moelleux du sol couvert de mousses, de feuilles putréfiées, des ferments ingérés goulûment par une nature euphorique.

    Un émerveillement constant.

    Jarwal marchait devant elle. Sans un mot. Elle devinait ses douleurs. Léontine était venue lui murmurer à l’oreille que le lutin était rongé par la perte de sa mémoire, cette impression de n’être plus rien, une brûlure sourde qui se nourrissait inéluctablement de la peur tenace de ne jamais retrouver le chemin de sa vie passée. Comme une injustice qui le taraudait. Il avait choisi d’œuvrer pour la paix du monde et il était privé désormais de tout ce qui avait construit la paix en lui.

     

    « Je ne m’approche pas trop, avait expliqué Léontine, parce que toutes ses pensées crient si fort en lui qu’elles m’assourdissent. »

     

    Une douleur dans le cœur de Gwendoline, une détresse insondable, comme une pierre qui coule dans un abîme. Et un espoir pourtant, une issue favorable qu’elle s’efforçait d’imaginer, Kalén ou un compagnon trouvant la clé de cette mémoire enfermée dans un carcan opaque, il devait y avoir une solution. L’amour de sa vie s’étiolait dans une mort inventée. Jarwal n’était plus avec elle mais avec celui qu’il avait été et dont il cherchait les traces. Un présent brisé par un passé disparu. Elle percevait dans sa démarche alourdie des fardeaux de pensées sombres.  

     

    « Tu connais toutes les plantes de la forêt, tu fabriques des potions de guérison, tu inventes sans cesse de nouveaux mélanges, tout le Petit Peuple connaît ton immense talent. »

    Jarwal se répétait les paroles de sa bien-aimée.

    Les phrases tournaient en boucle comme un amas de feuilles dans un courant circulaire. Il ne pouvait s’en défaire, ni libérer le courant et les regarder disparaître. Il essayait de se concentrer sur la nature, la lumière, le chemin, les parfums, sur l’amour de sa princesse mais immanquablement, des résidus de pensées fragmentées reprenaient leur farandole, attiraient d’autres débris, l’amalgame se reconstituait, les émotions renforçaient encore la force du mælström, comme un entonnoir dans lequel il s’enfonçait inexorablement, le souffle court, haché, une peur sans nom, cette incompréhension insurmontable devant son incapacité à maîtriser les assauts de ses pensées insoumises. Il n’était plus ce fameux Jarwal et il n’était même plus un individu capable de réguler en lui la boue putride des pensées rebelles. Comme une vase qui le fossilisait, le raidissait inéluctablement. Gwendoline lui avait pourtant assuré qu’il était un esprit élevé, un maître de sagesse, pas seulement un puits de connaissances mais également un observateur lucide et impartial des espaces intérieurs, de tous les phénomènes spirituels, un explorateur des mondes invisibles, il avait déjà vaincu Jackmor, son courage et sa détermination étaient infaillibles.

     

    Tout avait disparu. Les débris de sa mémoire sectionnée étaient si ténus qu’il lui était impossible d’en renouer les fibres.

     

    Et les quelques rappels de sa vie passée entretenaient les marées de douleur. Il aurait préféré que Gwendoline se taise, qu’elle le laisse dans ce néant inerte plutôt que de le projeter dans cette vie perdue. Mais le mal était fait. Son présent était souillé désormais d’un passé effacé. Les mots comme des rappels incessants, infatigables, irréductibles.

    Effrayant que cette absence de soi dans une histoire ancienne puisse à ce point briser la plénitude de l’instant. Il n’y avait donc aucune issue. Inadmissible. Il devait souffrir de n’être plus dans ce temps fini et d’en être si troublé que son présent ne soit qu’un temps gâché. Il ne pouvait même pas se construire, comme un temple qu’un architecte bâtirait jour après jour. Les gravats de sa vie perdue jonchaient l’espace disponible en lui. Tenter de s’élever sur un sol instable était voué à l’échec.

    Aucune issue. Le dégoût de lui-même.

     

    Il buta contre une racine et s’étala sur le chemin. Gwendoline se précipita.

    « Jarwal, tu ne t’es pas fait mal ? »

    Il se releva promptement, envahi de honte, il repoussa d’un geste brusque la main tendue de Gwendoline et il s’engagea furieusement sur le chemin.

     

    Elle le regarda s’éloigner. Figée, consternée, ébahie, effondrée. Jarwal l’avait repoussée. Ça n’était jamais arrivé. Il n’avait jamais eu le moindre geste de colère envers elle. Jamais une parole cassante, jamais, sans doute, la moindre pensée néfaste.

    Il n’était plus le même et elle réalisait soudainement à quel point elle avait sous-estimé la détresse de son compagnon.

      

    Il ne se retourna même pas. Une démarche heurtée, aucune fluidité, des gestes saccadés comme des interférences dans la machinerie. Elle avait l’impression d’observer un pantin sans fils directeurs. Les pensées anarchiques déclenchant des luttes intestines et des déséquilibres visibles. Un complet désarroi en elle, la peur de le perdre et d’en succomber tout autant.