Blog

  • A CŒUR OUVERT : Tu es le chaos de leur monde

     

                     Coeurouvertwhite

     

    À COEUR OUVERT

    « Diane, vous avez dit tout à l’heure que la solitude dans laquelle je vis correspond à la rupture qui s’est établie avec mes semblables au regard de la vie. Vous ne croyez pas aussi que ce qui m’est arrivé renvoie les gens à leur peur profonde de la mort ?

    -C’est la même chose mais pris sous un autre angle. Lorsque les gens pensent à  leur mort, c’est leur vie qui leur apparaît. L’inverse est vrai aussi. Vous êtes désormais le représentant de leur peur et c’est insupportable. Votre cœur a lâché sans explication, votre vie a basculé sans raison, vous êtes le chaos de leur monde. Personne ne vous envie, personne n’a conscience de ce que vous vivez pour la bonne raison que parmi ces gens endormis, il n’y a pas de conscience. Ce sont des machines.

    -C’est terrifiant ce que vous dites.

    -Pourquoi ?

    -J’ai un peu l’impression que vous vous placez au-dessus de tout le monde et je sais pourtant qu’il n’en est rien. Mais cette errance spirituelle dont vous parlez apparaît vraiment comme une condamnation définitive.

    -Non, il n’y a aucune condamnation à perpétuité parce qu’il n’y a pas de juge, aucun procès, aucune entité supérieure, ni moi, ni personne d’autre. Même pas de Dieu. Pas tel qu’il a été présenté aux hommes en tout cas. Les hommes sont ce qu’ils décident d’être ou ce qu’ils refusent de devenir. Les raisons sont innombrables. Mais ils sont les seuls responsables. Tout le monde est sur la même route mais nous ne regardons pas les paysages de la même façon. L’environnement prend forme dans nos regards. Ces paysages qui nous entourent ici et que nous aimons tant tous les deux sont un véritable naufrage pour d’autres. Mais l’interprétation de cette réalité n’en fait pas une réalité seconde. Il faut remonter à la source et se libérer des fardeaux. Dans le cheminement intérieur, la démarche est semblable. Les gens qui vous fuient refusent cette réalité parce qu’elle contient à leurs yeux ce qui doit être caché, ignoré, rejeté. Vous êtes le chaos de leur monde, il faut accepter cette idée-là. Mais tous ces êtres qui souffrent et s’illusionnent pour apaiser leurs douleurs, je les aime. Je n’ai aucune colère envers eux, aucun mépris, c’est le sens de cette épicerie aussi. Aussi dérisoire que ça puisse paraître. Comme une enclave ouverte, un îlot de partage, un lieu de rencontres avant d’être un établissement alimentaire. Il m’arrive parfois de voler intérieurement au-dessus des monts et des bois et je regarde avec bonheur ce nœud de maisons resserrées, ce diamant séculaire dans l’écrin de la terre. Cette force enracinée, elle est si belle. Je pense à tous ces êtres qui ont vécu ici, à ceux qui s’accrochent encore. Ce que j’aime ici, d’ailleurs, c’est que la rudesse de la vie réduit considérablement le catalogue des illusions. C’est justement ce qui explique la désertification croissante. Pour beaucoup, le silence du monde réveille trop de cris intérieurs alors que le monde moderne est un étouffoir délicieux. Toxicomanes du vacarme, de l’agitation, de l’accumulation. Pas ici. Oh, bien sûr qu’il y a des télévisions allumées et des ragots de voisinage et des querelles qui éclatent et qui durent parfois des générations. Ce sont des humains. Je ne donne pas dans l’angélisme. Mais je connais la violence de la vie urbaine. La violence existentielle. »

    Il but une gorgée et reposa sa tasse.

    « Quelle est la raison essentielle de cette dispersion humaine ? demanda-t-il.

    -La peur bien sûr. Un catalogue de formes multiples, générées par l’individu lui-même selon son environnement, son histoire, son éducation, ses traumatismes, ses espoirs, tout ce qu’il fabrique et qui l’enferme. L’incapacité à gérer l’idée du destin.

    -Vous aviez des peurs ?

    -J’en ai toujours. Mais je les ai identifiées ce qui représente déjà l’essentiel du parcours. Comment pourrait-on lutter contre un adversaire inconnu ? Il reste ensuite à s’observer lorsqu’elles jaillissent.

    -Observer les peurs ou s’observer avoir peur ?

    -Il ne sert à rien d’observer ses peurs. C’est une énergie qui les nourrit. Il faut observer celui qui a peur. Tyler a souhaité m’apprendre à nager quand je l’ai rencontré. J’avais toujours eu peur de l’eau et je n’entrais même pas dans une piscine où j’avais pied.

    « Tu n’es pas une nageuse Diane, tu es celle qui observe un corps qui nage. Et c’est cette observation qui te permettra de corriger ce corps qui nage. Tu dois te détacher de l’acte pour entrer dans l’observation de l’acte. C’est là que tu existes. Sinon, tu n’es qu’une machine qui exécute une tâche qu’elle ne comprend pas. Ton corps est une ouverture et non un ennemi qu’il faut maîtriser. La maîtrise est intérieure. Le corps est l’ouvrier, l’esprit est l’architecte. N’observe même pas ta peur mais regarde celle qui a peur. C’est là que tu apprendras à te comprendre.»

    Ses yeux avaient coulé dans les profondeurs.

    « Je n’oublierai jamais ces moments-là. Tyler m’a énormément donné. Et je sais très bien nager aujourd’hui. »

    Un sourire qui la ranima, un retour sur l’instant, une fenêtre fermée sur les souvenirs.   

    Il ne voulut pas maintenir l’intrusion. Il ne demanda rien d’autre. Il finit de boire son thé.

    « Vous êtes toujours décidé à aller marcher ?

    -Je ne marche pas vite, vous savez.

    -Il n’est pas question de marcher vite. Juste d’aller voir le monde ensemble. »

    La tournure l’enchanta. Comme une projection délicieuse. Il savait ce qu’il espérait. Cette observation en lui. Il s’amusait de cette futilité des attentes édulcorées, oui, il rêvait d’une suite merveilleuse, il ne se le cachait pas et il avait même décidé de se laisser emporter par le flot, quelques secondes. Il la regarda se lever du fauteuil, ramasser les tasses et rejoindre la cuisine.

    Il aimait sa démarche. Et pensant cela, il réalisa que rien en elle n’entamait son bonheur. Rien. 

    C’est là qu’il sentit les crépitements dans sa poitrine, avec une présence plus forte que les autres fois, jusqu’à la crispation, un sursaut, un instant d’inquiétude. Une montée de chaleur jusqu’au sommet de son crâne. Un foyer allumé, un brasier en devenir, un mélange calorique avec des flux électriques. Un nœud qui se resserrait sans qu’il ne craigne un nouvel infarctus, c’était de toute façon impossible, son cœur ne pouvait rien ressentir, l’hypothèse était totalement folle, c’était autre chose, aucun symptôme décrit par les cardiologues, rien d’identifié dans les catalogues d’alertes, les idées qui s’emballaient, il ne parvenait plus à réfléchir. Il prit une longue inspiration et ferma les yeux.

    Aucune explication.

    Les derniers tests n’avaient révélé aucun dysfonctionnement. Il faudrait qu’il en parle à sa prochaine visite. Les récidives devenaient trop proches et gagnaient en intensité. Il attendit patiemment que les vagues électriques disparaissent puis il se leva au moment où Diane franchissait de nouveau le seuil.

    « En route, » lança-t-elle joyeusement.

     

     

     

     

     

  • A l'intérieur.

    Une discussion aujourd'hui en classe. Elle suivait un moment de méditation avec un travail sur la concentration, sur la respiration. 8h30, tous les stores baissés, les lumières éteintes. Tous les enfants ont les yeux fermés et ils écoutent la voix de Sarah Giraudeau qui les invite à suivre intérieurement leur respiration, l'air froid qui entre par les narines, l'air chaud qui ressort, le mouvement de leur poitrine dans l'approfondissement de cette respiration.

      Je leur avais expliqué la différence entre l'attention et la concentration.

    "Lorsque vous devez traverser la route, vous faites attention à l'environnement, les voitures, un feu rouge, la vitesse de la voiture au loin. Vous êtes tournés vers l'extérieur et c'est vital.

    En classe, vous devez vous extraire de cette attention à l'environnement et entrer dans la concentration. Ce qui signifie se centrer sur soi. Si vous continuez à faire attention, vous n'êtes pas en vous mais à l'extérieur. La respiration est le moyen le plus efficace pour entrer en soi puisque vous accompagnez l'air qui vous nourrit.

      Plus tard dans la matinée, pendant un travail mathématiques un enfant dit qu'il n'a pas mis le zéro de décalage dans la multiplication puisque pour lui, zéro, c'est rien.

    Rectification, Zéro n'est pas rien, il a une existence. Et c'est lui qui permet à 1 de venir s'installer. Et c'est lui qui permet à 10 d'exister.

    Rien ne peut venir de rien. Rien n'est rien que le néant. De la même façon, méditer n'est pas rien. C'est vivre intérieurement. Je peux n'avoir aucune agitation mais être tout de même dans une activité méditative. Agitation et activité ne sont pas semblables.

    J'utilise toutes les occasions de la journée pour ramener les enfants vers l'observation intérieure.

    C'est là que Line a dit :

    "Mais alors, quand je suis chez moi et que je me dis que je ne fais rien, ça n'est pas vrai ?

    -Pourquoi Line, explique-toi s'il te plaît.

    -Ben, c'est comme pour le zéro, il ne fait rien apparemment mais il existe pourtant.

    -Oui et alors ?

    -Ben quand je ne fais rien, je vis quand même. Et comme je ne fais rien, je peux vraiment le voir. Si je regarde dedans.

    -Oui, Line, je suis entièrement d'accord. Et c'est encore mieux lorsque tu parviens à faire quelque chose, quoique ce soit, en restant dans cette observation intérieure. Tu peux t'endormir en regardant ce qui se passe en toi, en te laissant emporter doucement par la respiration, comme quelque chose qui te berce. C'est la vie qui te câline. Tu peux écrire en regardant au dedans de toi, tu peux écouter de la musique, danser, jouer, manger, lire en regardant au-dedans de toi. Non seulement, il n'y a jamais rien à observer mais dedans, c'est même rempli de paysages incroyablement immenses.

    Silence. Les yeux des enfants qui regardent à l'intérieur.


    C'était une très belle journée.

    Lire la suite

  • L'habitus de Pierre Bourdieu

    J'a lu souvent des gens qui contestent cette vision déterministe en arguant que l'individu a le pouvoir de s'extraire du conditionnement sociétal. Oui, il peut effectivement le faire, parfois...Mais s'il le fait, c'est toujours parce qu'il réagit à ce contexte, pas parce qu'il est libre...Fondamentalement. Il peut acquérir plus ou moins une liberté d'actes mais pas une liberté historique. Nous sommes irrémédiablement infuencés, au plus profond. La liberté consistera à en prendre conscience. Et ensuite à agir, ce qui ne sera tout de même qu'une réaction. Ce qui est toujours préférable à un conditionnement maintenu. Il n'y a pas de vie nouvelle. Il y a une vie insérée dans un ensemble dont il est impossible de s'extraire. A moins d'opter pour l'amnésie.


    'Habitus : essai de définition | 13 octobre 2007

    http://www.blogg.org/blog-56820-billet-682451.html

     

    Aujourd'hui, je vous propose de revenir sur la notion d'habitus théorisée par Pierre Bourdieu. Concept central de son oeuvre, l'habitus est au coeur même de l'analyse de la reproduction sociale et de la socialisation chez l'auteur. le billet suivant tente de revenir sur ce concept et de le définir afin de mieux en saisir les enjeux, les aspects pertinents mais également les limites.

     Le concept d'habitus apparaît pour la première fois chez Durkheim. Mais c'est surtout Bourdieu qui va utiliser ce concept dans son analyse sur la reproduction sociale. Pour lui, l'habitus peut se définir comme  un « système de dispositions durables et transposables, structures structurées disposées à fonctionner comme structures structurantes, c'est-à-dire en tant que principe générateurs et organisateurs de pratiques et de représentations qui peuvent être objectivement adaptées à leur but sans supposer la visée consciente de fins et la maîtrise expresse des opérations nécessaires pour les atteindre. [1]»
     Pour le dire simplement, l'individu est structuré par sa classe sociale d'appartenance, par un ensemble de règles, de conduites, de croyances, de valeurs propres à son groupe et relayés par la socialisation. A ce titre, il parle de « structures structurées ». De plus, ces dispositions acquises vont influencer sur sa manière de voir, de se représenter et d'agir sur le monde. L'individu va intérioriser des conduites, des comportements, tout un ensemble de choses sans en avoir conscience. Il va donc agir en fonction de tout cela sans le savoir. Ces structures vont en retour le structurer davantage encore (en me conférant une certaine vision du monde, certaines préférences) et le limiter dans mes choix. Ce qui correspond aux « structures structurantes ».
     ► Autre définition que nous donne Bourdieu : « L'habitus, système de disposition acquises par l'apprentissage implicite ou explicite qui fonctionne comme un système de schèmes générateurs, est générateur de stratégies qui peuvent être objectivement conformes aux intérêts objectifs de leurs auteurs sans en avoir été expressément conçues à cette fin. »[2] Pour simplifier, l'habitus est un ensemble de manière d'être, d'agir et de penser propre à un individu, fruit d'un apprentissage particulier lié à son groupe d'appartenance, qui diffère selon sa classe sociale, sa disposition en capital, et sa place occupée dans l'espace social. L'habitus structure les comportements et les actions de l'individu, et à la fois, il structure les positions dans l'espace social.
     Bourdieu distingue deux types d'habitus correspondant à deux étapes successives de la socialisation de l'individu. L'habitus primaire tout d'abord qui débute avec la vie et qui s'achève grosso modo durant le secondaire. C'est durant toute cette période que l'enfant va intérioriser et apprendre les normes, codes, règles de son groupe social d'appartenance. Cet habitus est le fruit de son éducation familiale et scolaire.
    Puis dans un second temps, ce qu'il nomme l'habitus secondaire qui correspond à l'ensemble des apprentissages que l'individu rencontrera par la suite tout au long de sa vie, et notamment dans le cadre de son environnement professionnel. La plupart du temps, habitus primaire et secondaire se succèdent sans heurts, dans la continuité : c'est la reproduction sociale. L'individu à l'âge adulte voit son habitus correspondre à celui de son groupe social d'origine. L'habitus acquis poursuit l'habitus hérité.

    Parfois, il arrive que l'habitus secondaire soit en contradiction avec l'habitus primaire. Les codes, normes, goûts, valeurs de l'individu tendent à ne pas correspondre à celles inculquées et intériorisées dans son enfance. L'individu change de groupe social, sa classe sociale acquise diffère de sa classe sociale d'origine. Il y a mobilité sociale. Mais nous dit Bourdieu, l'habitus primaire se rappelle souvent à l'individu qui commet des « erreurs » dans ses comportements et ses conduites sociales révélatrices de son statut nouveau acquis et non hérité. Exemple : ne pas aimer l'art contemporain alors que le groupe social dans lequel il évolue « adore » cela (bien accentuer le [o] pour faire très chic).


     Pour Bourdieu, si ces deux habitus sont complémentaires, il n'en reste pas moins que c'est l'habitus primaire qui domine et qui est le plus important. Il parle à ce titre d'un effet d'inertie de l'habitus.
     ► Il ne faut pas confondre habitus et habitude : l'habitude renvoie à une donnée conscientisée, liée à une pratique quotidienne, objective. L'habitude se porte sur des actes concrets, sur des objets, des gestes routiniers. L'habitus est un concept beaucoup plus large. Il correspond au style de vie, aux préférences affichées par l'individu de manière consciente mais qui sont liées à une certaine forme de socialisation inconsciente qui lui font justement préférer ces éléments.
     L'habitus est le concept central de la théorie de Bourdieu, car il lie les dimensions objectives (pratiques, loisirs, styles de vie, ce que fait l'individu) et subjectives (gôuts, préférences, etc, ce que pense l'individu). Il produit les individus et leurs logiques d'action. La socialisation selon Bourdieu, en assurant l'incorporation de l'habitus de classe, produit l'appartenance de classe des individus tout en reproduisant la classe en tant que groupe partageant le même habitus.  Ce concept est au fondement de sa théorie de la reproduction sociale qui passe pour être en grande partie inconsciente du fait même de l'habitus.
     

    Si l'ensemble des sociologues s'accorde pour dire que l'individu est traversé de part en part par des mécanismes sociaux, certains ont néanmoins critiqué l'approche trop objectivante du concept d'habitus. En effet, pour les tenants de l'individualisme, l'individu est acteur de ses propres choix, de ses décisions, même si celles-ci sont à resituer dans un contexte social, économique et historique particulier. Mais si le contexte est influent, il n'est pas déterminant. Or, l'approche de Bourdieu consiste à faire du contexte social une variable déterminante des conduites des agents sociaux. En effet, l'habitus est une notion qui conditionne l'individu à agir tel qu'il le désire. Comment peut-on être déterminé à agir si l'on agit comme on le souhaite ? C'est justement toute la pertinence du concept bourdieusien qui fait des choix et des désirs individuels, des contraintes inconscientes qui pèsent sur l'individu.


     

    ■ Prenons en exemple concret : les études de sociologie urbaine montre qu'un enfant vivant dans un environnement social (voisinage) où le taux de scolarisation est faible aura moins de chance de réussir que celui qui vit dans un environnement où le niveau de diplôme est plus élevé. Pour le dire en terme bourdieusien, si le contexte social dans lequel vit l'enfant est pauvre en capital culturel et économique, sa destinée sociale a toutes les chances de converger vers la situation contextuelle dans laquelle il vit.  On est là face à une inégalité sociale criante : l'environnement a une influence directe sur la réussite scolaire et donc la destinée sociale d'un enfant.


     

    Mais, si cette inégalité ne sonne pas le tocsin de la révolte sociale, c'est parce que les individus développent des comportements, des désirs, des choix, conformes à cet environnement. Ainsi, des enfants vivant dans un environnement social et culturel pauvre, où il y a peu de diplômes dans le voisinage auront beaucoup moins envie à leur tour de faire des études. Ce faisant, cette situation factuelle d'inégalité sociale se transforme en choix individuel. Si l'enfant ne veut pas faire d'études, c'est parce qu'il a acquis des désirs conformes à son groupe, à son environnement social. Une fois acquis, il va agir conformément aux spécificités de son groupe social. Il aura l'impression d'agir librement, alors que le contexte social l'aura inconsciemment contraint à agir de la sorte. Pour Bourdieu, c'est bien l'habitus qui permet d'expliquer le phénomène de la reproduction sociale. Mais étant en grande partie inconscient, il n'est pas remis en question ni interrogé. En outre, il est aussi fortement contraignant et révélateur de déterminismes sociaux. C'est sur cet aspect trop déterministe qu'il est fréquemment critiqué (à juste titre par ailleurs, même si son interprétation reste en grande partie pertinente).


     Des sociologues comme Boudon par exemple (ou plus contemporain, M. Duru-Bellat, F. Dubet, J.-C. Kaufmann, etc.) reconnaissent ses apports et la pertinence de son concept d'habitus mais le minimise dans le sens où ils laissent une place plus grande à l'individu dans sa capacité à dépasser sa condition, à sortir du cadre de sa conformité reproductive. A ce titre, on parle de « sujets » plus que d'acteurs ou d'agents sociaux.


    [1] P. Bourdieu, Le sens pratique, p.88-89.

    [2] Ibid, pp. 120-121.

    Lire la suite

  • Pute fonctionnaire

    Les éditeurs veulent du sexe ?

    Pas de problème, j'ai ça en rayon.


    JUSQU'AU BOUT

     

    Il chercha le numéro de téléphone du sex-shop et l’appela.

    « Sex-shop du sans-souci, à votre service.

    - Bonsoir, c’est moi qui vous ai déposé une pellicule photo, il y a quelques jours et vous m’avez parlé de rencontres qui pourraient m’intéresser.

    - Des photos, j’en développe pas mal. Alors il faudrait être plus précis si vous voulez que je vous remette.

    - Un mec, il avait failli dire un curé, avec une fille qui le pompait dans une bagnole. Ca vous suffit.

    - Ah oui ! ça y est je vous remets, s’exclama l’homme d’une voix enthousiaste. Des beaux clichés. Ca vous intéresse alors mes petites rencontres ?

    - Oui, c’est possible.

    - C’est simple, ça se passe dans un manoir à trente kilomètres de Rennes. Les proprios sont super sympas. Ils nous prêtent le parc, la piscine et quelques pièces pour tourner des films pornos amateurs. Tous les acteurs sont payés et je suis certain que vous leur plairiez. Ils cherchent toujours des jeunes d’allure sportive. Les cassettes sont vendues en magasin, au black, si vous voyez ce que je veux dire. Et le tarif pour les acteurs augmente avec les spécialités.

    - C’est à dire ?

    - C’est 250 francs de l’heure pour les hétéros, 300 pour les homos, 400 les bi et 600 les transsexuels. On ne fait pas le sado maso et tout le reste. Les proprios n’aiment pas. Venez nous rendre visite le week-end prochain, on fait un nouveau tournage. Je parlerai de vous. Ca ne vous engage à rien mais je suis certain que votre physique intéressera l’équipe. Et quand vous verrez l’ambiance, je suis certain aussi que ça vous plaira.

    - Et vous, là-dedans, quel est votre rôle ?

    - Moi je fais des photos et je les vends. Mon truc, c’est toujours de mâter. »

    Il donna son nom, écouta quelques consignes pour accéder au manoir et raccrocha.

    Il pensa au voyage au Canada.

    Plus rien ne l’arrêterait. Il le savait.

     

     

    Il se présenta à la grille du parc à quatorze heures. Il sonna. Une soubrette à la plastique splendide vint lui ouvrir. Il donna son nom et celui du sex-shop. Aussitôt, la jeune fille lui ouvrit. Il gara le fourgon sous les arbres et suivit la demoiselle. Il pensa que si toutes les actrices avaient cette allure, il pourrait aligner dix heures d’érection.

    Ils gravirent un escalier extérieur et en suivant le perron en granit rose, contournèrent le manoir. L’argent suintait de tous les murs. Par les fenêtres immenses, il aperçut des intérieurs rutilants.

    « Baiser dans des lits à baldaquins ou des fauteuils Renaissance devrait avoir un certain charme. »

     

    Des arbres centenaires encadraient la totalité du parc. Il n’en voyait même pas les limites. Quand ils franchirent l’angle de la bâtisse, le spectacle qui s’offrit à ses yeux le cloua sur place. Une dizaine de personnes, nues, installées sur de grands matelas de toile bleue, forniquaient. Par deux, trois ou davantage, les corps étaient mêlés dans toutes les positions. Certains participants portaient un masque. Deux caméramans et un photographe circulaient alternant les prises rapprochées avec des plans plus larges. Quatre jeunes hommes imbriqués attiraient pour l’instant toutes leurs attentions.

    « Avec ou sans masque ? interrogea la jeune fille imperturbable.

    - Pardon ?

    - Vous pouvez mettre un masque si vous voulez rester anonyme. Ce film est destiné à être vendu. Des personnes de votre entourage pourraient vous reconnaître.

    - Ça m’étonnerait beaucoup que parmi mes connaissances, il y ait des amateurs de films pornos.

    - Détrompez-vous monsieur. Vous pourriez être très étonné. Certains de nos anciens acteurs ont connu, parfois, quelques sérieuses difficultés. Dans leur travail notamment. Et parmi tous les gens que vous rencontrez dans votre vie professionnelle, je peux vous assurer qu’il y a beaucoup de monde à avoir une sexualité très débridée mais secrète ! 

    - Oui, c’est possible… Avec masque alors », finit-il par dire sans quitter des yeux les corps agités.

     

    Elle le guida vers un coffre en bois sculpté et lui proposa de choisir. Il trouva un visage de chimpanzé rieur qui l’amusa.

    « Si vous voulez participer aujourd’hui, vous vous déshabillez et vous rentrez dans le champ des caméras, c’est tout. Vous n’avez pas à vous présenter aux autres participants. Tous les gens admis ici sont immédiatement acceptés par les groupes. Vous n’avez qu’à faire part de vos préférences pour trouver vos partenaires. Personne ne vous posera aucune question sur votre vie privée. C’est la règle établie par les propriétaires. Je vous sers une boisson ?

    - Un jus de fruits, s’il vous plaît. Merci. »

    Le ton de la fille était resté identique du début à la fin. Poli et impersonnel. Une hôtesse de hall de gare.

    Elle revint avec un verre immense. Il regardait un couple très actif et bruyant. La femme à la poitrine abondante l’attirait particulièrement. Les seins lourds dansaient à chaque coup de boutoir.

    Il vida son verre rapidement et se déshabilla. Il coiffa son masque de singe et descendit dans la mêlée.

     

     

    Il quitta le manoir vers vingt-deux heures. Personne n’était autorisé à dormir sur les lieux.

    Il ne l’avait pas remarqué en arrivant mais, légèrement à l’écart des groupes, un homme d’une quarantaine d’années avait tenu les comptes. Il notait le temps « d’action réelle » sur le tournage.

    Il fut crédité de cinq heures avec l’étiquette « bisexuel. » Le rôle avait l’avantage de laisser deux possibilités à l’acteur. C’était plus rentable. Il avait d’ailleurs appris par cet homme que les propriétaires avaient grandement apprécié ses doubles prestations et qu’il serait contacté pour le prochain tournage. Celui-ci aurait lieu lorsque toutes les cassettes auraient été vendues et les bénéfices comptabilisés.

    Il avait donc reçu deux mille francs mais il en avait dépensé la moitié pour l’achat de résine de cannabis. Le joint qu’on lui avait proposé pendant une pause en contenait et il avait trouvé les effets foudroyants et particulièrement puissants. Un des acteurs lui avait expliqué que l’usage de stupéfiants était fréquent pendant les tournages. Il n’avait jamais senti une telle chaleur dans son sexe. Il avait eu l’impression de labourer sa partenaire aux gros seins avec un tisonnier ! Depuis quelques temps, les simples joints de cannabis ne lui procuraient plus le même plaisir. La découverte de la résine l’avait enthousiasmé. Il avait par contre été incapable de conduire. Il s’était installé dans un chemin à deux kilomètres du manoir.

     

    Avant de s’endormir, il compta le nombre de soirées nécessaires au paiement d’un séjour au Canada. Il s’avoua néanmoins que même sans un tel projet, il y retournerait avec plaisir.

    Il pensa à Anne et se dit qu’elle le traiterait certainement de putain ou de n’importe quel autre nom du même genre si elle apprenait quelque chose. Venant d’elle, il sut que ça ne le toucherait pas et que ça serait même un très bon moyen pour la décider à le quitter.

    C’est elle, d’ailleurs, qui jouait la pute pour l’éducation nationale, pensa-t-il, amusé. Elle vendait son esprit et son énergie, se couchait devant les programmes et les directives ministérielles et elle jouissait, pour une fois, quand l’inspecteur lui attribuait une bonne note ! Et avec un salaire en plus ! Pute fonctionnaire, quel beau titre ! Elle acceptait cela en défendant des idées sur lesquelles elle n‘avait jamais réfléchi, des dogmes qui s’étaient infiltrés en elle à travers des années d’école, des concepts moraux et religieux qui l’avaient pénétrée insidieusement, avec de délicates caresses, de longs préliminaires et de multiples partenaires. Jusqu’à ce qu’elle finisse par s’offrir langoureusement, sans aucune résistance, avec le sentiment du devoir accompli, heureuse du rôle qu’on lui proposait, de la confiance qu’on lui accordait, laissant ruisseler en elle la semence intellectuelle et perverse de ses formateurs, persuadée de tenir sa vie entre ses mains, épanouie par des années de soumission passive et rémunérée. Et non seulement, elle se faisait prendre mais elle entraînait les enfants avec elle. C’était de la pédophilie ! Et maquée avec un ministre ! Cotisation retraite et sécurité sociale ! De toute façon, toute cette vie en société était une vie de pute. On passait son temps à se coucher. Enfant, on se couchait devant ses parents pour obtenir un câlin, un bonbon ou un jouet, puis devant ses enseignants pour une bonne note, un bon carnet scolaire et devant ses patrons pour un bon salaire et une promotion.

    Il n’y a que devant la mort qu’on se couchait pour rien… Là, c’était l’arnaque totale !

    Ou peut-être le seul moment où on arrêtait d’être une pute. Le premier et le dernier combat vraiment gratuit !

    « Moi, au moins, je regarde la prison dans laquelle je survis. Je l’observe, je la scrute, je cherche ses faiblesses. Je prends du recul au maximum, je m’appuie contre un des murs et j’observe ce qui se passe dans les trois autres parties de la pièce. Je connais les autres prisonniers, je connais les règles, les techniques d’embrigadement et je sais que la seule porte de sortie, c’est la mort. Mais les gardiens ne contrôlent pas mon esprit. J’ai des échappatoires. La nature, le sport, le cannabis et le sexe. Les enfants représentent ma mission. Eux seuls peuvent me permettre d’atteindre la porte de sortie, fier et droit. Et libre. Et j’y parviendrai. Je ne mourrai pas en pute soumise. » 

    Lire la suite

  • Le porno des ménagères

    Alors, donc, c'est un livre réservé aux mères de famille...C'est étrange ça tout de même et en même temps, ça montre bien le fonctionnement de ce "marché"...Il faut s'adresser à une clientèle ciblée.

    Je vais écrire un porno pour les enseignants tiens :))





    «Je ne fais pas l’amour, je baise brutalement», a prévenu le héros du porno pour maman d'E.L. James, dont 320.000 exemplaires envahissent aujourd'hui nos librairies.

    Abonnez-vous au
    Nouvel Observateur

    C'est le roman le plus vendu en 2012: "Cinquante nuances de Grey", premier tome de la trilogie sado-masochiste à l'eau de rose de la Britannique E.L. James, sort mercredi en France après s'être arraché à plus de 40 millions d'exemplaires dans le monde.
(c) Afp

    C'est le roman le plus vendu en 2012: "Cinquante nuances de Grey", premier tome de la trilogie sado-masochiste à l'eau de rose de la Britannique E.L. James, sort mercredi en France après s'être arraché à plus de 40 millions d'exemplaires dans le monde. (c) Afp
    Sur le même sujet

    Il paraît que c'est un événement. D'un point de vue littéraire, on n'en est pas sûr. Mais du strict point de vue des chiffres, c'est indubitablement le phénomène éditorial de l'année. «Cinquante nuances de Grey» envahit, ce 17 octobre, les tables de nos librairies après avoir été écoulé à plus de 40 millions exemplaires dans le reste du monde.

    Les mères de famille françaises, il était temps, vont donc enfin pouvoir découvrir «le porno pour maman» dans la langue de Molière. Qu'elles se rassurent cependant: en tirant à plus de 320.000 exemplaires ces aventures érotiques d'Anastasia, les éditions Lattès minimisent les risques de crêpage de chignons dans les rayonnages.

    Anastasia, justement, est une jeune étudiante en lettres, vierge à la différence de la plupart des étudiantes en lettres, mais qui rêve néanmoins d’une romance à l’eau de rose. Jusqu'au jour où elle tombe sous le charme d’un jeune milliardaire, Christian Grey, qui pilote lui-même son hélicoptère - c’est dire s'il est sexy. Ce coup de foudre, né d’une banale interview, se concrétise par la signature d’un contrat qui fait d'elle son esclave sexuelle. On ignore à ce stade s'il s'agit d'un CDI ou d'un CDD, car l'histoire doit courir sur deux autres volumes (à paraître en France en janvier et février prochain).

    Suivent, sur plusieurs centaines de pages, diverses pratiques vaguement sadomasochistes que la pudeur interdit de révéler, d'autant qu'on en a déjà un peu parlé ici. «Je ne fais pas l’amour, je baise brutalement», promet d'ailleurs Christian Grey.

    La France sera-t-elle, ou pas, une bête à porn? E.L. James, l’auteur, une ex-productrice de télé de 49 ans, va-t-elle la menotter comme elle a émoustillé le reste de la planète? Pour le magazine «Elle», c'est clair: son livre va «révolutionner votre vie sexuelle», rien de moins. J.K. Rowling a décidément du mouron à se faire avec son pudding pour adultes

    BibliObs

    PS. Comme un best-seller sort toujours accompagné, les éditions Larousse annoncent pour le 6 novembre un guide pratique supposé expliquer les positions sexuelles évoquées dans «Cinquante nuances de Grey». Il porte un titre ambitieux: «Cinquante nuances de plaisir». 

     Pour en savoir plus: Allô maman porno

     Revenir à la Une de BibliObs

    Lire la suite

  • Lol, le dépeçage en règle !

    MERCI MONSIEUR GARCIN :)

    Accueil > La tendance de Jérôme Garcin > J.K. Rowling, quel pudding !

    J.K. Rowling, quel pudding !

    Créé le 10-10-2012 à 17h53 - Mis à jour le 12-10-2012 à 09h43

    La maman de Harry Potter publie donc «Une place à prendre». Attention, concours de poncifs.

    Abonnez-vous au
    Nouvel Observateur

    J.K. Rowling a trouvé «Une place à prendre»: celle de la romancière la plus besogneuse de l'automne. (©Lefteris Pitarakis / AP / Sipa)

    J.K. Rowling a trouvé «Une place à prendre»: celle de la romancière la plus besogneuse de l'automne. (©Lefteris Pitarakis / AP / Sipa)
    Sur le même sujet

    Où diable se situe la ville de Pagford? «Dans un écrin de verdure.» Forcément, le ciel du petit matin est «livide», la vue «imprenable», le panorama «grandiose», le vallon «profond» et le vent, «cinglant». Il y a également un fleuve, qui «scintille à travers l'ajour des feuillages». Ainsi qu'une église, où se déroule l'enterrement du notable Barry Fairbrother. Et là, surprise, «la foule endeuillée tout de noir vêtue» progresse sur un chemin «noir de monde »au milieu des «chapeaux de paille noirs», bref, «tout Pagford est dans ses habits les plus sombres». Je crois qu'on a compris: il s'agit bien d'obsèques.

    Et c'est ainsi pendant 680 pages. Mortelles, les pages. La France avait Marceline Desbordes-Valmore, alias «Notre-Dame-Des-Pleurs», l'Angleterre nous offre J.K. Rowling, une desperate housewife qui se prend pour Dickens.

    En résumé: le monde est moche, les maisons de riches sentent la cire et les gourbis de pauvres sentent la sueur, les enfants bourgeois sont propres et les bébés défavorisés ont des croûtes sur les fesses, les vieilles sont catarrheuses et les épiciers ventripotents, les jeunes baisent et se shootent.

    Lorsque la maman de Harry Potter n'ajoute pas le manichéisme à la tautologie, elle semble participer à un concours de poncifs, façon jeux floraux. Dès la page 33, le ton est donné: 

    Ses cheveux bruns aux reflets cuivrés ondoyaient en une cascade de vagues soyeuses qui s'en allaient caresser le creux de ses omoplates; la finesse exquise de son nez à peine retroussé soulignait le dessin saisissant de ses lèvres charnues; dans ses grands yeux écartés pétillaient des iris dont la robe noisette piquetée de vert évoquait le duvet de certaines pommes rousses.» 

    Ce n'est plus une jeune fille, c'est un poster d'Arcimboldo. On voit qu'il y avait «Une place à prendre» (Grasset, 24 euros), et Mrs Rowling l'a prise: celle de la romancière la plus besogneuse de l'automne, qui est une saison mélancolique.

    Lire la suite

  • Pablo Neruda

    PABLO NERUDA
    Généraux
    Traîtres :
    Regardez ma maison morte
    Regardez l'Espagne blessée.
    Mais de chaque maison sort un métal ardent
    En guise de fleurs,
    Mais de chaque blessure de l'Espagne
    Sort l'Espagne,
    Mais de chaque enfant mort sort un fusil avec des yeux,

    Mais de chaque crime naissent des balles
    Qui trouveront un jour la place
    de votre coeur.
    Vous demandez pourquoi ma poésie
    Ne parle pas du songe, des feuilles,
    Des grands volcans de mon pays natal ?

    Venez voir le sang dans les rues,
    Venez voir
    Le sang dans les rues,
    Venez voir le sang
    Dans les rues !

    Lire la suite

  • "Le jeu de la mort" (spiritualité/mort)

    Effrayant et édifiant...

     

    "La désobéissance est un acte individuel qui tire sa force de la capacité des hommes à oeuvrer en commun. La désobéissance ouvre la voie à la résistance collective. En ce sens, elle est un danger pour tout pouvoir qui abuse de son autorité."

    A 1h10...Magnifique. Cette jeune femme, qui se dit fragile, qui dit qu'elle va pleurer, et qui a le COURAGE, la force d'arrêter en pensant qu'elle est "faible" alors qu'elle est EXEMPLAIRE...J'espère qu'elle y trouvera l'occasion de reconnaître sa beauté intérieure. Tout autant que les 16 autres qui ont "osé" désobéir...16 sur 80...