Là-Haut

Violences d'état

Thierry LEDRU Par 0

Un article qui vient d'un chercheur en sciences humaines et histoire, pas d'une brève de comptoir.

 

"Marquer au fer rouge toute une génération", Pierre Douillard-Lefèvre, chercheur blessé par la police, décrypte "une terreur d'Etat industrielle"

 

Lors des manifestations, les policiers utilisent des armes peu létales, comme ici le lanceur de balles de défense

Lors des manifestations, les policiers utilisent des armes peu létales, comme ici le lanceur de balles de défense • © Jan Schmidt-Whitley/Le Pictorium / MAXPPP

Quentin Carudel

Publié le05/11/2026 à 06h00 Mis à jour le06/11/2026 à 12h56

Temps de lecture : 5 min

Pays de la Loire

France3 Régions sur Facebook (Nouvelle fenêtre)

France3 Régions sur WhatsApp (Nouvelle fenêtre)

copier le lien

Ajouter comme source préférée

Originaire de Nantes, Pierre Douillard-Lefèvre est chercheur en sciences humaines et en histoire. Touché à l'œil par un tir de lanceur de balles de défense (LBD) en 2007 lors d'une manifestation, il s'est spécialisé dans les questions des dérives sécuritaires et de la violence d'État. Il nous livre son opinion concernant la réponse des forces de l'ordre aux récentes mobilisations.

Il connaît le sujet sur le bout des doigts, et même jusque dans sa chair. Touché par un tir de LBD lors d'une manifestation à Nantes en 2007, alors qu'il n'a que 16 ans, Pierre Douillard-Lefèvre a choisi de travailler sur les questions de maintien de l'ordre, d'armement de la police, ainsi que sa militarisation.

Personnalité engagée, il a écrit des ouvrages à ce sujet, le dernier en date s'appelant "Maudite soit la guerre : Manuel de résistance antimilitariste".

Depuis le début du mois d'octobre, une partie de la France a choisi de sortir dans la rue pour faire entendre ses revendications. Tout d'abord, par l'intermédiaire des lycéens, puis par différentes strates de la société civile. Une première mobilisation commune s'est déroulée le 17 octobre dernier, avant deux autres les samedis 24 et 31 octobre. Des manifestations lycéennes, puis globales, émaillées de blessures, souvent dans le camp des manifestants.

"Une logique de terreur d'État industrielle"

De son point de vue de chercheur en sciences humaines et en histoire, Pierre Douillard-Lefèvre constate une répression plus que sévère de la part des forces de l'ordre et de l'État.

"Ce à quoi on assiste depuis à peu près un mois, dans le cadre d'un grand mouvement, d'un soulèvement de la jeunesse, c'est une logique de terreur d'État industrielle, assume-t-il. On a un gouvernement qui cherche à marquer au fer rouge toute une génération, avec des violences d'État. Tous les curseurs de l'autoritarisme ont été poussés à leur maximum."

Si les mots sont forts, les chiffres sont parlants. Le chercheur ligérien parle de 10 000 arrestations, dont 8 000 mineurs. "C'est du jamais vu dans l'histoire française, déclare-t-il. Et à ma connaissance, ça n'a pas d'équivalent ni aux États-Unis de Donald Trump, ni dans l'Italie de Giorgia Meloni, ni dans la Hongrie de Viktor Orbán."

À lire aussi : TÉMOIGNAGE. Manifestation du 24 octobre : "J'étais au mauvais endroit au mauvais moment", blessée à la jambe, elle veut porter plainte

Plus que les arrestations, ce qui choque, ce sont les blessés. Dans une enquête publiée sur son site internet, Le Monde revient sur les graves blessures subies par des manifestants. Mâchoire fracturée à Saint-Ouen-l'Aumône, adolescent éborgné à Tours, main arrachée par une grenade à Saint-Étienne… Les exemples en France sont nombreux.

À Nantes, une manifestante est touchée par une grenade, en pleine manifestation, le 24 octobre dernier. Elle sera opérée dans la nuit d'une fracture ouverte du tibia-péronné.

Les "lacrymos", une spécialité à la française ?

Mais un chiffre interpelle le chercheur : "Le ministre de l'Intérieur vient de divulguer hier, dans le cadre d'une commission d'enquête parlementaire, qu'il y avait eu pour la seule journée du 17 octobre, 22 000 grenades lacrymogènes tirées. C'est sans précédent", commente Pierre Douillard Lefèvre.

Comment expliquer l'usage systématique de ce moyen de dissuasion ? En tout cas, cela ne vient pas de chez nos voisins européens. "Il y a des mouvements de la jeunesse actuellement dans toute l'Europe. En Italie, en Allemagne, en Angleterre, en Espagne, on ne voit quasiment pas de tirs de grenades lacrymogènes. C'est quelque chose qui est rarissime."

Grenades de désencerclement, grenades lacrymogènes... Les forces de l'ordre font de plus en plus appel à ce type d'armes considérées peu létales

Grenades de désencerclement, grenades lacrymogènes... Les forces de l'ordre font de plus en plus appel à ce type d'armes considérées peu létales • © Quentin Carudel / FTV

L'usage de la "lacrymo" est donc devenu une spécialité française. Une utilisation pourtant pas anodine, puisqu'il s'agit d'un gaz chimique, qui peut avoir des conséquences sur la santé. Cela peut "provoquer des œdèmes pulmonaires, des irritations de la peau, mais aussi des blessures assez sérieuses aux yeux", précise le chercheur d'origine nantaise. Cela peut, selon lui, abîmer la cornée ou même devenir un poison létal.

"Il y a de plus en plus de témoignages de femmes, de manifestantes, qui expliquent avoir eu des troubles de leur menstruation, y compris des fausses couches, suite à une exposition intense et prolongée au gaz lacrymogène", explique Pierre Douillard.

C'est ce qu'explique le compte "Lacrymos de sang", un collectif de militants, de chercheurs, de médecins et de sages-femmes sur l'une de ses vidéos consacrées au sujet, dans laquelle intervient une gynécologue.

Une doctrine venue des États-Unis

"La séquence actuelle, malheureusement, elle est exceptionnelle par l'ampleur de la répression et des violences d'État", estime le chercheur en sciences sociales. "Mais elle s'inscrit dans une histoire sur le temps long."

Spécialiste de la question de la violence d'État, particulièrement dans l'utilisation des armes peu létales, Pierre Douillard-Lefèvre remonte l'histoire de cet armement et du processus de militarisation, au milieu des années 90. Une doctrine inspirée du monde anglo-saxon, des États-Unis, et qui prône la tolérance zéro.

Les premiers "flashballs", ancêtres des LBD, arrivent en 1995, quand Claude Guéant est directeur de la police nationale. L'arme est ensuite utilisée dans les quartiers populaires, notamment en 2005 lors des émeutes de quartier, suite à la mort de Zyed et Bouna, électrocutés alors qu'ils essayaient de fuir les forces de police.

Cette logique de militarisation, c'est un processus qui commence il y a une trentaine d'années mais qui n'est malheureusement pas fini.

Pierre Douillard-Lefèvre

Chercheur en sciences sociales et en histoire

"C'est un vrai tournant de doctrine, puisque la police, à partir de ce moment-là, ne va plus repousser une foule collective, elle va frapper un corps individuel, avec une arme à feu et avec une violence extrême", analyse le ligérien. "Depuis quelques années, il y a une profusion de grenades explosives, dites à effet de souffle ou assourdissantes, extrêmement dangereuses, qui arrachent des mains et qui peuvent tuer."

À lire aussi : "L’État français a tué Rémi Fraisse", l'avocat du père du jeune botaniste salue la condamnation de la France par la CEDH

Pour Pierre Douillard-Lefèvre, cette répression de la part de l'État et des forces de l'ordre, symbolise le passage en force du gouvernement sur tous les sujets : "Faire tenir un système de plus en plus injuste, qui génère de plus en plus de tensions et de colères, ça passe par une militarisation et un durcissement de la répression."

Pierre Douillard-Lefèvre est chercheur en sciences humaines et en histoire, spécialisé dans les questions de maintien de l'ordre et de militarisation de la police

Pierre Douillard-Lefèvre est chercheur en sciences humaines et en histoire, spécialisé dans les questions de maintien de l'ordre et de militarisation de la police • © Pierre Douillard-Lefèvre

Une violence sans précédent des manifestants ?

Mais quid de la violence des manifestants envers les forces de l'ordre, principal axe de défense de la part du gouvernement ? Pour celui qui vit aujourd'hui à Saint-Nazaire, l'argument de dire que la radicalité sans précédent des manifestations ne tient pas du point de vue historique.

Quand la police tire une grenade dans la bouche d'un enfant, ça c'est une très grave violence.

Pierre Douillard-Lefèvre

Chercheur en sciences sociales et en histoire

Il évoque les manifestations des ouvriers des chantiers navals en 1955 à Nantes, avec l'attaque de la prison et des jets d'explosifs sur les CRS, ou encore les manifestations de Mai 68 durant lesquelles, dans la cité des Ducs, la préfecture est envahie par les manifestants et prend feu.

À lire aussi : PORTRAITS. "Montrer la réalité du terrain", ces photographes ont choisi de couvrir les manifestations dans la région

"En réalité, l'offensivité des luttes sociales n'a pas augmenté factuellement, précise Pierre Douillard-Lefèvre. D'ailleurs, il n'y a pas plus de policiers grièvement blessés ou tués en maintien de l'ordre. Par contre la violence de la police a augmenté de façon gigantesque et exponentielle ces dernières années."

Pour lui, l'État français a donné carte blanche pour l'utilisation des LBD mais également des grenades explosives. Des armes peu létales, d'abord souvent utilisées dans des espaces très étendus, comme lors des manifestations de Sainte-Soline. Depuis peu, selon le chercheur, elles sont utilisées pour tirer sur des foules compactes dans les rues des grandes villes.

Une preuve de plus selon lui, qu'avec l'utilisation de ces armes peu létales, l'État cherche à faire peur. Voire pire : "Là c'est vraiment un choix de potentiellement tuer des gens."

Ajouter un commentaire

Anti-spam