"Apprends à écouter ce que tu n'entends pas. " (1)

"Bonjour.

-Bonjour. Entrez."

Il connaissait déjà la pièce. Une table ronde, quatre chaises. Le thérapeute lui avait expliqué qu'il ne voulait pas de cette situation frontale du thérapeute et du patient, séparé par un bureau comme par une muraille. Il ne vivait que dans l'espace du cercle. Un canapé rond et deux fauteuils de même forme aux larges accoudoirs, des coussins moelleux, un mobilier qu'il n'avait jamais vu ailleurs. Et puis ces dizaines de feuilles caligraphiées, affichées aux murs et portant toutes des textes de philosophes. Á sa première visite, il avait été très surpris par cette décoration. Des photographies de montagnes et de plages, des forêts et des plaines. Jamais aucune trace humaine. Aucun visage, aucune habitation. Les humains semblaient exclus de ce monde. Et cet homme-là était pourtant thérapeute. 

Ils discutèrent de tout et de rien, quelques minutes. La famille, le travail,il expliqua rapidement les difficultés de son entreprise et il réalisa qu'il parlait finalement toujours de la même chose. Comme une condamnation. .

"La crise est vraiment très dure, finit-il piteusement.

-Mais elle a le mérite d'avoir révélé la crise intérieure que vous étouffiez jusque-là. Il y a toujours dans les situations pénibles des opportunités de transformation. Et donc d'éveil.

-Ce qui est parfois déstabilisant avec vous, c'est que la moindre parole renvoie un écho inattendu.

- Et c'est pour ça que vous revenez. Vous apprenez à écouter ce que vous n'entendez pas.

-Que voulez-vous dire ?

-Vos paroles, les mots, les tournures, les images que vous employez, tout, absolument tout est le reflet de votre monde intérieur. Vos gestes aussi, vos regards, la façon dont vous écoutez, dont vous vous asseyez, les respirations, les soupirs, les regards qui se détournent lorsque les mots vous touchent, lorsque le malaise à laisser émerger vos pensées vous submerge et que vous n'arrivez plus à vous voir dans le regard de l'autre. Peut-être même à vous supporter.

-Encore une phrase qui me concerne ?

-Si vous pensez qu'elle vous concerne, alors recevez-la. Sinon, laissez-la passer comme un coup de vent. Il est de votre responsabilité d'en faire ce que vous jugez bon. Les mots ne sont rien intrinsèquement. Ils n'existent qu'à travers ce qu'on en fait. 

-Qu'est-ce que ça veut dire que j'apprends à écouter ce que je n'entends pas ?

-Tout simplement que notre mental, par l'éducation qu'il a reçue, a été conditionné à entendre des choses bien précises, des éléments dans lesquels nous pensons exister, des paramètres qui permettent une identification. Mais tout ce que vous entendez n'est que le bruit auquel vous avez été habitué. On vous a convaincu que ce bruit devait absolument être maintenu, entretenu, et même transmis.

-Quel bruit ?

-Le bruit du monde moderne. 

-Qu'y a-t-il d'autre de toute façon ? Je ne vis pas en ermite, je ne suis pas un marin solitaire. J'ai une femme, deux enfants, une entreprise, quinze salariés, je paie mes impôts et j'essaie de garder de quoi nous payer des vacances. Nos deux garçons ont une adolescence compliquée, ma femme ne peut plus continuer, son métier d'enseignante la tue, et cette fichue crise qui dure et dure encore. C'est sûr que ce bruit-là, je ne risque pas de ne pas l'entendre. 

-Et du coup, vous n'écoutez pas le reste.

-Mais c'est quoi ce reste ?"

Il ne répondit pas. Il se leva et se dirigea vers une table ronde dans l'arrondi de l'alcôve où se trouvait la table de massage. 

"Venez avec moi. Enlevez vos chaussures et allongez-vous. Restez habillé. Pas de massage aujourd'hui. Je voudrais que vous écoutiez une musique. Une musique bien particulière. Je vous dirai ce que vous devez faire."

Il  déplia une couverture et l'étala sur ses jambes. 

"Remontez-là plus haut si vous en éprouvez le besoin. Fermez les yeux. Respiration abdominale comme les fois précédentes. Sans rien retenir, sans changer votre rythme habituel. Il ralentira de lui-même."

Il avait parfaitement intégré le processus. Septième séance. Il avait même réussi à l'utiliser chez lui, à quelques reprises et il avait dû reconnaître qu'il s'en était senti apaisé. 

"Am I" ? à l'inspiration, voix intérieure montante. "I am" à l'expiration, voix intérieure descendante.

Plusieurs fois, il s'était endormi sans s'en apercevoir, une pesanteur délicieuse qui l'avait emportée. Il s'en était contenté, si peu habitué à des endormissements aussi facilités. Atarax l'avait détruit pendant si longtemps. Cette décision d'apprendre la méditation l'avait frappée. Il s'en souvenait très bien. Cabinet de son médecin généraliste, une revue, un article, le témoignage d'un homme d'affaires, burn out, divorce, toute une vie en éclats.

Il avait pris peur, une épouvantable bouffée d'angoisse. Son médecin lui avait proposé des anti-dépresseurs. 

Anéanti. C'était donc ça. Il avait rejoint sa voiture. Dépression. Cette nausée constante, cette fatigue qui ne le quittait plus. Il avait levé les yeux du volant. La brûlure du soleil derrière le pare-birse. Une belle journée d'été. Un ciel d'océan, des enfants qui riaient dans le parc voisin. Rien. Juste la nausée. Aucune once de bonheur. Il avait pensé à sa femme. Cet épuisement qui l'enfermait dans une culpabilité mortifère. 

Les yeux ouverts. Nuit noire, deux heures du matin, il fixait le plafond. Avec l'impression que le noir total coulait en lui, jusqu'à contaminer son sang, jusqu'à remplir ses poumons d'un goudron toxique. La peur de mourir. Incongrue, inexplicable. Comme une intrusion dans son esprit, une déflagration...

Il avait pris son premier rendez-vous cinq jours plus tard. L'ami d'un collègue. 

"Tu verras. C'est un bon. 

-Mais c'est quoi en fait la méditation ? Comment ça se passe ?

-Tu verras bien. Et puis, peut-être qu'il va d'abord te masser ou te parler. C'est jamais pareil avec lui."

Et maintenant, il était allongé sur une table de massage, prêt à écouter ce qu'il n'entendait pas. 


Suite plus tard...

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