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Les éditions du pluriel

Thierry LEDRU Par Le 27/03/2026 0

Je partage parce que j'aime les gens passionnés, habités par la détermination, la foi dans leur travail et parce qu'en plus, il s'agit des livres, de la littérature, de cette création des esprits qui sans les maisons d'édition ne pourrait être partagé.

 

En Ardèche, une maison indépendante entre artisanat du livre et pari sur les auteurs

 

https://actualitte.com/article/130174/edition/en-ardeche-une-maison-independante-entre-artisanat-du-livre-et-pari-sur-les-auteurs

Aux Vans, en Ardèche méridionale, LEAP | Les éditions au pluriel avance à rebours des logiques industrielles du livre. Peu de titres chaque année, un catalogue hétérogène, des paris éditoriaux, une imprimerie à l’origine de l’aventure, et un ancrage local qui ne se confond pas avec une ligne de terroir. La maison dirigée par Fabienne De Dyn s’est construite au fil des rencontres, des manuscrits inattendus et d’un rapport très concret à l’objet imprimé. 

Publié le :

26/03/2026 à 12:06

Hocine Bouhadjera

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Fabienne De Dyn ne vient pas du sérail éditorial au sens classique. Son entrée dans le métier procède d’un désir ancien, longtemps différé, puis réactivé par une opportunité entrepreneuriale. « J’ai toujours eu une passion pour le livre et si j’avais pu choisir mes études, à l’époque j’aurais pu devenir prof en littérature, en lycée, ou à la fac. Voilà. C’est des rêves qui ne sont pas arrivés. »

De l’imprimerie à l’édition indépendante

Avant de créer sa propre structure, elle a travaillé dans des univers très différents, des mairies au privé, de la comptabilité à d’autres fonctions administratives. Puis, en 2014, la reprise d’une petite imprimerie lui ouvre enfin une porte vers ce qu’elle voulait faire depuis longtemps : « Quand j'ai la possibilité de reprendre une petite imprimerie, je me suis dit que c’était l’occasion de commencer ce boulot d’éditeur que j’avais touché auparavant en travaillant pour une autre maison d’édition, La Fontaine de Siloé. »

Cette reprise n’a pas seulement représenté un changement professionnel. Elle a constitué le point de départ d’une activité qui articule très étroitement indépendance, technique et goût du contact. « C’était à la fois l’envie d’être indépendante et de m’ancrer dans un univers qui me correspond : le papier, la création. Un travail très enrichissant, qui mêle le contact humain, une dimension créative forte, mais aussi un savoir-faire manuel et technique qui me plaît énormément. »

Dans cette configuration, la maison d’édition naît moins d’un « business plan » que d’une extension naturelle de l’atelier. Le premier livre ne sortira qu’en 2017, mais la logique est déjà là : faire du lieu de fabrication un espace de circulation des textes, des auteurs et des projets.

Une maison façonnée par l’atelier

La particularité de LEAP | Les éditions au pluriel tient d’abord à leur lien organique avec l’Atelier Pluriel. Cette proximité ne relève pas seulement de l’image, mais détermine une manière de penser le livre depuis sa matérialité, ses contraintes et ses possibilités. Connaissance des papiers, des finitions, des coûts, des limites de fabrication : pour Fabienne De Dyn, cette compétence change la relation au texte comme au projet éditorial. 

L’atelier reçoit ainsi des particuliers venus avec des projets intimes, parfois destinés à rester dans un cercle familial ou amical. Il peut s’agir d’autobiographies, de témoignages ou de recueils personnels qui ne relèvent pas nécessairement du catalogue de la maison, mais qui bénéficient d’une véritable expertise.

« C’est un véritable travail d’édition, mais appliqué à des projets personnels, à plus petite échelle et avec une finalité différente. » Ce travail passe par la relecture, la mise en page, la présentation, parfois par un accompagnement plus substantiel sur le texte lui-même, afin d’éviter aux auteurs de se contenter d’un objet bricolé ou impersonnel.

Le point de départ d’une aventure

C’est aussi dans cet espace, à la frontière entre service, conseil et écoute, que surgissent certains livres publiés ensuite par la maison. Le premier titre édité est né de cette manière. Un homme arrive avec un classeur rempli de poèmes manuscrits, sans projet défini, sinon celui de ne pas laisser ces feuilles volantes se perdre. « Pendant des années, il avait accumulé des poèmes, sans vraiment savoir qu’en faire. Des feuilles volantes, éparses, qui risquaient de se perdre. Il voulait simplement leur donner une forme, en faire quelque chose. »

À mesure que les textes sont saisis à l’ordinateur, Fabienne De Dyn découvre une véritable qualité poétique. « On a découvert des textes d’une grande profondeur, d’une vraie beauté, avec une force poétique évidente - alors même que leur auteur menait une vie très précaire. Là, je me suis dit qu’on ne pouvait pas passer à côté : ces textes méritaient d’exister. »

Le livre ne fait plus partie du catalogue aujourd’hui, mais l’éditrice continue d’y voir un moment fondateur. « C’était un très beau livre qui a d’ailleurs bénéficié d’une préface de Hugues Aufray. C’est quand même un petit gage de qualité. »

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Le coin Des livres dans notre atelier.

Des rencontres qui deviennent des livres

Cette manière d’éditer par rencontre, plutôt que par construction de collection en chambre, se retrouve dans d’autres histoires de la maison. Le cas de Rémy Belhomme est emblématique. Devenu l’un des auteurs importants du catalogue, il s’est d’abord présenté à l’atelier avec une vingtaine de pages « de La maman de casa, une autobiographie. Il m’a dit : “On m’a parlé de toi comme d’une grande lectrice, d’une éditrice — je viens avoir ton regard”. »

La réponse de Fabienne De Dyn : « Oui, c’est très bien que tu écrives. Il m’a dit : “Je peux continuer ?” Tu peux continuer, tu dois continuer. »

Le manuscrit reviendra deux ans plus tard, retravaillé, puis retravaillé encore avec l’éditrice. Sorti pendant le Covid, le livre n’a pas bénéficié de l’exposition qu’elle espérait. « Dans d’autres conditions, le livre aurait sans doute rencontré un écho plus large : nous aurions pu l’accompagner en salons, lui donner une visibilité que le contexte ne permettait pas. »

Cette remarque dit aussi quelque chose du modèle des petites maisons : un livre ne vit pas seulement par sa publication, mais par la possibilité d’être porté, défendu, montré, mis en circulation dans des salons, des rencontres, des librairies et des médias.

Une ligne ouverte, mais pas sans boussole

Le catalogue de la maison est large : romans, imaginaire, essais, cuisine, poésie, art et voyage, polar avec la collection Ultra Violet. « Au départ, on avance forcément à tâtons : on a des envies, des intuitions, sans toujours savoir où elles vont nous mener. Certains projets séduisent, mais on ignore s’ils trouveront leur public. Alors j’ai choisi d’explorer, d’ouvrir plusieurs pistes plutôt que de me limiter d’emblée. »

Certaines expériences restent ponctuelles. Une bande dessinée locale a été publiée à petit tirage, sans ambition de diffusion large. Un livre de cuisine, né lui aussi d’une rencontre, a au contraire trouvé son public, avec 800 exemplaires écoulés, ce qui représente un très bon résultat pour une petite structure. D’autres voies ont été refermées. C’est le cas de la poésie, non par désintérêt, mais faute de moyens suffisants pour entrer dans les bons réseaux de librairies et de festivals. 

À l’inverse, la collection Ultra Violet est aujourd’hui clairement identifiée comme un axe fort. Son identité visuelle a été conçue par Florence Vandenbrouck, fille de l’éditrice et graphiste de la maison. Le choix du nom ? « Je ne voulais pas d’une collection “noire” », explique Fabienne De Dyn. « Ce n’est pas un univers qui me correspond. Alors on a cherché autre chose — quelque chose d’encore plus radical. Et on s’est dit : finalement, ce qui est plus noir que le noir, c’est l’ultraviolet. »

Et pourquoi les éditions « au pluriel » ? Le nom prolonge d’abord celui de l’atelier d’origine et reflète une structure aux activités multiples, tournée vers différentes manières d’accompagner les textes. Mais Fabienne De Dyn reconnaît ses limites, évoquant un nom difficile à mémoriser, d’où la mise en avant progressive du sigle LEAP. Au-delà de cette question d’identité, la maison se définit surtout par son approche humaine du métier, évoquant « les découvertes et les partages avec les auteurs » comme véritable cœur de son projet éditorial.

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Florence Vandenbrouck et Fabienne de Dyn. 

Une ruralité revendiquée, mais pas folklorisée

L’ancrage cévenol et ardéchois de la maison est réel. Il se traduit par la localisation, par la vie quotidienne de l’équipe - composée de Fabienne De Dyn et Florence Vandenbrouck, mais aussi de Stéphanie Geel, correctrice et traductrice, et d’Agnès Catet, commerciale - par les événements organisés sur place, par la relation avec les acteurs culturels des Vans.

Mais cet ancrage ne définit pas une ligne « locale » au sens où l’entendent beaucoup de petites structures régionales. Fabienne De Dyn insiste sur ce point : « J’aime profondément cette région, mais la maison n’a pas vocation à publier uniquement des auteurs locaux ni des textes ancrés dans le territoire. Ce n’est pas l’orientation que nous avons choisie. » Elle revendique néanmoins une implantation hors des centres culturels dominants, en valorisant ce que les territoires offrent de diversité et de liberté. 

Malgré l'afflux massif de manuscrits, la sélection repose sur une lecture approfondie, loin des jugements expéditifs. Fabienne De Dyn se méfie des premières impressions : « Il y a des auteurs qui sont très mauvais en début, même des bons auteurs. Il faut 50 à 80 pages pour se rendre compte, et s’il y a quelque chose, on a envie de continuer. » La maison publie entre trois et huit titres par an. Ce rythme reste modeste, mais s'appuie uniquement sur des nouveautés. 

Le nerf de la guerre : libraires, médias, temps long

Les livres sont accompagnés par la maison elle-même, avec le soutien d’une commerciale, mais Fabienne De Dyn juge cet accompagnement encore insuffisant. La place laissée aux petites structures dans les librairies s’est réduite, notamment sous l’effet des grands diffuseurs et de la multiplication d’ouvrages issus de l’autoédition, parfois déguisée. 

Dans cette masse, une maison sérieuse doit d’abord convaincre de son sérieux. Une fois ce cap franchi, la relation peut devenir durable. « Dès qu’on a un libraire qui nous suit, ils nous suivent. Une fois qu’ils ont lu deux ou trois livres de la maison, là, c’est bon. On sait qu’on aura une place et ils vendent très bien. »

Même diagnostic pour les médias. Sans relais, le livre existe mal. Sans événement, il circule peu. « Pour exister, un livre a besoin de visibilité médiatique. Une simple mention à la radio peut suffire : immédiatement, les commandes suivent. » Les dédicaces, les festivals, les lectures, les salons demeurent par ailleurs des outils décisifs.

À la question de l’équilibre financier, Fabienne De Dyn répond sans détour qu’une petite maison ne se juge pas à l’année. « Une telle initiative se construit dans la durée : son équilibre ne se mesure pas à court terme, ni en quelques années, mais dans une vision de long cours. » Dans cette temporalité longue, l’atelier joue un rôle décisif pour le financement global de la structure.

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Agnès Catet et l'auteur Frank Andriat.

Le salon comme vitrine, mais pas comme simple outil maison

L’autre grand chantier de LEAP | éditions au pluriel est le salon « Les livres & Les Vans », dont la troisième édition est annoncée du 24 février au 1er mars 2026. La manifestation est née d’un constat simple : malgré une forte demande culturelle locale, la région manque de salons généralistes hors des grandes villes. Les Vans, petite ville dotée de deux librairies, d’un bouquiniste, d’une médiathèque et d’un cinéma, offrait un terrain propice.

« Il y a un peu plus de 2500 habitants mais ça draine une population d’environ 15.000 habitants. » À partir de là, l’idée du salon s’impose comme une réponse à un manque, appuyée par la volonté de la municipalité et de la communauté de communes. « On s’est dit : nous sommes là, avec une maison d’édition, des librairies, un bouquiniste, et le soutien de la municipalité comme de la communauté de communes. Il fallait tenter. Et le succès a largement dépassé nos attentes. »

Aujourd’hui, l’événement occupe une place importante dans la vie de la maison. Il sert de vitrine, crée une échéance de publication, permet de mettre en avant certains auteurs, mais garde une vocation plus large, malgré l'absence de soutien au niveau régional.

Pour 2026, des animations ont été portées par différents acteurs culturels du village, et la présence annoncée de Laura Vazquez comme marraine, ainsi que celle d’invités comme Frank Andriat, Rémy Belhomme, Olivier Bertrand, Denis Infante, Gaëlle Perrin-Guillet ou Nelly Pons, marquent une montée en ambition.

Reste la contrainte majeure du lieu : faire venir jusqu’aux Vans. « Parce que c’est à deux heures de la première gare, du premier aéroport, de l’autoroute. » Mais l’éditrice le dit avec un sourire : ceux qui y viennent une fois reviennent.

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Avec Laura Vasquez sur le stand des éditions au pluriel au Salon Les Livres & Les Vans. 

Les livres du moment et la suite

Après le dernier salon, la maison a enchaîné plusieurs sorties marquantes. Fabienne De Dyn cite notamment Le musée de monsieur Marteau de Rémy Belhomme, qu’elle décrit comme « une farce électorale jubilatoire », L’Île aux fous de Jean-Marc Gibert, dans la collection Ultra Violet, ou encore Une vie sous le vent de Fabrice Sluys, roman d’aventure traversé par des questions d’insularité, d’écologie et de bifurcation intime.

Elle met aussi en avant Transhumance, un beau livre de photographies de Pierre Merle, accompagné de textes recueillis par Tassadite Favrie auprès de bergers.

Cette diversité résume assez bien la ligne de la maison : peu de titres, beaucoup de confiance dans les singularités, une attention constante à l’objet livre, et une capacité à accueillir des textes très différents dès lors qu’ils suscitent un véritable engagement.

À LIRE - Blitz et Blast ensemble pour reprendre le livre à l’extrême droite

Dans un paysage éditorial saturé, LEAP | Les éditions au pluriel avance sans recette ni accélération forcée. Ici, les livres prennent le temps de se faire - souvent à partir d’une voix, d’un texte, ou d’un classeur posé sur une table. Et c’est peut-être là que tout commence.

Quelques auteurs de la maison, en 2022.

Quelques auteurs de la maison, en 2022.

Crédits photo : Anniversaire des 10 ans de LEAP | Les éditions au pluriel, avec Fabienne De Dyn et Florence Vandenbrouck

 

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