Là-Haut

De l'épuisement à la colère

Thierry LEDRU Par Le 27/06/2026 0

Le témoignage et la colère d'une femme qui a une ferme, en bio. Des milliers de professionnels de ce secteur pourraient en dire tout autant. Et il s'agit des gens qui produisent l'alimentation de tous. Et qui n'en peuvent plus...

 

Sève Rouge

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Je vous explique le contexte.

Aujourd'hui, la chaleur m'a mise à terre. Vers 15 heures, Dieter est venu me récupérer dans les tomates de plein champ que j'essayais de sauver en installant des piquets pour tendre une toile d'ombrage.

J'ai pourtant l'habitude de travailler dehors. Mais cette fois, mon corps a cédé. Plus de thermorégulation, plus de signaux fiables : seulement la surchauffe. Plus de 40 °C. Le vent d'autan me donnait l'illusion qu'il faisait supportable, alors que mon organisme était en train de décrocher.

Il a fallu des blocs de glace, des heures de repos et beaucoup de temps pour revenir à la normale.

Ce soir, je ne ressens ni peur ni découragement. Je ressens de la colère. Parce que ce que j'ai vécu aujourd'hui n'a rien d'exceptionnel. Parce que nous ne sommes qu'en juin. Parce que les jours à venir s'annoncent encore plus étouffants. Parce que demain ce sont nos, vos enfants, petits-enfants qui devront vivre dans cet enfer… J’ai la rage… Et nous devrions toutes et tous l’avoir...

Alors, oui : j'accuse l'inaction climatique.

J'accuse.

J'accuse les gouvernants du monde entier. Les présidents, ministres, députés, commissaires, experts appointés et fabricants de discours.

Je les accuse d'avoir vu l'incendie et d'avoir discuté de la couleur des rideaux.

Je les accuse d'avoir reçu les rapports, les alertes, les preuves accumulées depuis des décennies, et d'y avoir répondu par des promesses, des sommets, des feuilles de route et des objectifs repoussés à demain. Toujours demain.

J'accuse cette génération de décideurs d'avoir transformé la connaissance en impuissance.

Jamais une civilisation n'aura autant su.

Jamais une civilisation n'aura aussi peu agi.

Nous savons. Nous savons pour le carbone, les glaciers, les océans, les sécheresses, les mégafeux, les canicules, l'effondrement du vivant, de la biodivesité.

Et pourtant nous continuons.

Comme un conducteur qui, voyant le mur approcher, demanderait simplement un régulateur de vitesse plus performant.

J'accuse particulièrement les législateurs qui prétendent préparer l'avenir alors qu'ils organisent méticuleusement et avec persévérance son rétrécissement.

J'accuse les députés européens qui confondent transition et fuite en avant technologique.

J'accuse leur religion du progrès matériel et leur incapacité à envisager qu'un problème créé par l'excès puisse exiger autre chose qu'un excès supplémentaire.

J'accuse ceux qui ont transformé les automobiles en monstres d'acier, de lithium et de logiciels : toujours plus lourdes, plus complexes, plus chères, plus gourmandes en ressources.

J'accuse ceux qui prétendent sauver le monde en connectant tout ce qui existe : le réfrigérateur connecté, la montre connectée, la voiture connectée, la maison connectée, l'humain connecté.

Comme si la sagesse d'une civilisation se mesurait au nombre de notifications qu'elle reçoit chaque jour.

Ils nous parlent d'immatériel. Les mines, les câbles, les centres de données et les montagnes de déchets électroniques apprécieront.

J'accuse ceux qui nous promettent cinquante degrés dehors et la climatisation pour tous dedans.

Vision dérisoire.

L'air brûlera, mais rassurez-vous : votre salon sera à vingt-deux degrés. Le Titanic coule, mais les fauteuils de première classe restent confortables.

J'accuse les multinationales.

J'accuse leur talent à transformer chaque catastrophe en marché, chaque crise en opportunité commerciale, chaque limite planétaire en argument publicitaire.

J'accuse les compagnies pétrolières qui savaient.

J'accuse les géants de la technologie qui promettent que davantage de calculs répareront les dégâts causés par davantage de consommation.

J'accuse les industriels qui parlent de responsabilité tout en combattant toute mesure susceptible de réduire leurs profits.

J'accuse les banques qui financent les énergies fossiles tout en publiant d'élégants rapports sur leur engagement climatique.

J'accuse les marchés financiers qui réclament une croissance infinie sur une planète qui, elle, a eu l'impolitesse de rester finie.

J'accuse également mes anciens collègues lorsqu'ils renoncent à leur mission.

Quand les records tombent, quand les forêts brûlent, quand les hôpitaux débordent, ils nous servent leurs p... de micros-trottoirs : « Comment supportez vous la chaleur ? », « Avez-vous acheté un ventilateur, une climatisation ? », « Buvez-vous suffisamment d'eau ? »

Et le spectacle remplace l'explication.

L'anecdote remplace l'enquête.

On interroge les victimes.

On oublie les responsables.

On décrit les symptômes.

On tait les causes.

Comme si cette fournaise tombait du ciel sans histoire, sans industrie, sans décisions politiques.

J'accuse notre époque d'avoir fait du confort immédiat la mesure de toute chose.

Toujours plus vite.

Toujours plus loin.

Toujours plus connecté.

Toujours plus consommé.

Toujours plus extrait.

Toujours plus produit.

Toujours plus jeté.

Jusqu'au jour où la réalité présentera l'addition.

Car la physique ne négocie pas.

Le climat ne vote pas.

L'atmosphère ne lit pas les programmes électoraux.

Les océans n'écoutent pas les éléments de langage.

Les lois de la nature ignorent les majorités parlementaires et les campagnes de communication.

Elles s'imposent.

Et elles s'imposeront.

Alors j'accuse.

J'accuse ceux qui savaient.

J'accuse ceux qui pouvaient.

J'accuse ceux qui avaient le pouvoir d'agir.

Je les accuse d'avoir préféré la popularité au courage, la croissance aux limites, le présent à l'avenir.

Je les accuse devant les enfants qui naissent aujourd'hui.

Je les accuse devant les générations qui hériteront du monde que nous leur préparons.

Je les accuse devant l'Histoire.

Et surtout, je les accuse parce qu'ils ne pourront jamais prétendre qu'ils ignoraient.

Basta les « Qui aurait pu prédire ? ».

Nous savions.

Eux aussi. Encore plus que nous… et ils n’auront rien fait..

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