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TERRE SANS HOMMES : écrire le monde à venir

Thierry LEDRU Par Le 02/08/2026 0

Quand je dis que l'actualité va trop vite par rapport à ma capacité à écrire...

Je peux bien mettre des extraits vu qu'il y a quatre tomes :) 

 

 

TERRE SANS HOMMES

CHAPITRE 39

Cette impression de sentir encore les mouvements du bateau. Allongé dans une chambre, les yeux grands ouverts, comme s’il était encore à la barre, la surveillance du cap et des voiles et de la houle, que ça ne pouvait pas s’arrêter.

Et cette arrivée au port, l’accueil des gens, des questions par wagons, des visages, des mains serrées, des regards curieux, un tel périple, de l’admiration, de l’étonnement, de l’incompréhension aussi, pourquoi faire toute cette route pour arriver ici, c’est un désastre et d’autres qui répliquaient, mais non, on s’en sort bien, c’est bien pire sur le continent, un bouleversement dans leurs vies de marins au long cours, un retour assommant.

Tout était là dans sa tête dans un tohu-bohu qu’il ne pouvait contrôler, des pensées qui surgissaient et le tenaient éveillé.

« On a barré l’accès du pont, avec une pelleteuse, on a creusé une faille d’un mètre de large puis on a entassé des véhicules, on s’est coupé du continent quand on a compris que le Hum n’aimait pas le nombre, qu’on devait repousser les réfugiés. »

Elle s’appelait Geneviève, elle avait dit qu’elle était la femme du maire, qu’il était mort d’une crise cardiaque, il était malade, il n’avait plus de traitement, tout le monde la respectait, tout le monde l’appelait Madame, ils étaient cinquante-huit à Saint-Martin en Ré et trente-neuf à Ars et quelques personnes éparpillées sur l’île à Sainte-Marie, la Flotte et les quelques hameaux et qui se débrouillaient. Il y avait des puits, il y en avait toujours eu sur l’île, ceux qui avaient été condamnés par des dalles de béton avaient été remis à jour, l’eau potable, l’enjeu majeur, plus une goutte ne venait du continent et tout le monde s’était mis à cultiver un potager, ils avaient regroupé toutes les réserves alimentaires, de l’outillage, des bidons de carburant qui s'étaient vite épuisés, il y avait des pêcheurs tous les jours, à la rame ou à la voile maintenant, ça avait été très dur au début, des conflits armés, des vandales qui avaient remplacé la solidarité des premiers temps, des morts, des morts et encore des morts, des gens qui étaient partis pour l’hôpital à la Rochelle, ils n’étaient jamais revenus, les trois pharmacies de l’île avaient été surveillées, jours et nuits, les stocks avaient diminué, inexorablement, les pharmaciens avaient cherché à répondre à toutes les demandes et puis très vite, les traitements les plus lourds n’avaient plus été suivis, rupture fatale. Il avait fallu creuser des tombes, encore et encore. Ils avaient eu des cas de Hum à l’EHPAD de Saint-Martin et à celui d’Ars et dans une résidence seniors et les soignants qui avaient survécu ne s’en remettaient pas.

Toutes ces paroles délivrées par les habitants, Joseph, le chef des pompiers de l’île, il faisait le tour à vélo deux fois par semaine. Jean-François, un instituteur à la retraite, président de l’amicale des anciens, s’était pendu. Sa femme était morte, aucune nouvelle des enfants, la désespérance de beaucoup était plus forte que le désir de vivre.

Toutes ces paroles délivrées, comme si les habitants rencontrés avaient absolument besoin de partager avec de nouveaux arrivants ce qu’ils enduraient depuis si longtemps.

Ils avaient accepté l’accostage du voilier parce qu’il venait du large, ils avaient été repérés par Joseph qui était à la pointe ouest de l’île, il avait expliqué aux autres.

Ce vacarme dans sa tête, la plénitude du voilier avait volé en éclats, le silence, la contemplation, l’attention aux voiles, la maîtrise des pensées, rien ne venant les perturber. Et là, ces gens qui voulaient savoir, qui posaient mille questions et qui racontaient ce que ni Tim, ni lui, ne cherchaient à savoir. Ils auraient voulu s’isoler, tout de suite, qu’on leur laisse le temps de se réajuster. Se réajuster...Est-ce que le terme était recevable alors qu’ils avaient l’impression d’avoir été agressés ?

Geneviève avait accueilli Jenny chez elle. Elle avait une fille de son âge. Elle avait disparu, aucune nouvelle. Jenny avait accepté. Il n’y avait pas d’homme dans la maison. Elle avait remercié ses deux sauveurs, de loin, sans les enlacer, juste quelques mots, un regard de biche effarouchée et elle était partie.

Tim était dans la chambre voisine. L’un comme l’autre, les dernières heures sur le voilier, ils ne les oublieraient jamais. La vue de la Terre, du continent, de la côte, l’inconnu alors qu’ils auraient dû savoir ce qui les attendait. Quand un marin rentre au port, il retrouve, normalement, ce qu’il a quitté.

Deux hommes les avaient suivis depuis la côte, ils avaient marché sur les sentiers, Tim avait sorti les jumelles, il avait vu un cycliste aussi et lorsque le voilier avait franchi l’entrée du port, sept personnes les attendaient.

Juste sept. Mais, finalement, c’était beaucoup trop.

« Je suis épuisé », avait avoué Tim, alors qu’il venait de fermer la porte après avoir remercié Joseph. Une petite maison à quelques encablures du port, un couple de retraités que personne n’avait revu. Comme pour beaucoup d’autres maisons. Ceux qui étaient partis sur le continent, ceux qui étaient morts pendant l’hiver, ceux qui avaient été tués, les habitations vides, les volets fermés, les jardins délaissés, les herbes sauvages qui poussaient partout, l’impression d’une ville fantôme.

Tim et Francis avaient tout imaginé mais pas ce choc du retour.

Ce vertige alors qu’ils espéraient le sommeil, c’était un mal de terre, un mal d’humains, un mal de mots.

Francis avait songé qu’ils auraient dû accoster dans un lieu désert. Puis il se corrigea en pensant à la nécessité des vélos, de tout ce qu’ils devaient trouver pour la suite du périple.

Un voyage en mer, un voyage en terre.

Ils n’étaient pas au bout de la route. L’enchaînement n’était pas un problème mais l’intermède était compliqué, inattendu, troublant.

Trop de mots.

Tim ne dormait pas et savait que Francis n’y parviendrait pas. Il décida de se lever. Il frappa à la porte.

« Ouais, entre, je t’attendais.

-Putain, quelle merde.

-Ouais.

-Je me doutais bien que c’était pareil pour toi.

-Pareil.

-Faut qu’on se barre.

-Ouais.

-Qu’est-ce qu’ils nous arrivent ? Ils sont bien les gens, on n’a vraiment pas à se plaindre, putain, qu’est-ce qu’on a ?

-J’ai pas de mots, et puis j’ai pas envie de causer en fait.

-Moi non plus.

-Ben, alors, pourquoi t’es venu ?

-Et pourquoi tu m’as dit d’entrer ? »

Ils sourirent.

« Tu me fais une place ? demanda Tim, en désignant le lit.

-Putain, là, c’est grave. »

Ils éclatèrent de rire.

« Ouais, on a bien reçu. Pas foutu de dormir, pas foutu de rester seul, mais on ne supporte pas les autres, faut qu’on se casse, Francis.

-Pareil. »

Le lendemain matin, ils retournèrent au voilier et commencèrent à en sortir les réserves alimentaires. Le sac de billets, les armes, les filtres à eau, les vêtements.

Des gens se regroupèrent sur le quai. Les questions reprirent. Et ils s’efforcèrent d’y répondre. Ils ne parlèrent pas de l’incongruité de la météo, des vents modérés, du passage du Cap Horn. Juste que tout s’était bien passé. Oui, c’était le bordel aussi en Nouvelle-Zélande, oui, il y avait le Hum et les vandales, non, plus rien ne fonctionnait, comme ici, l’éruption solaire, tout est hors service, non, ils ne se sont pas arrêtés, ils veulent aller dans les Alpes, mais pourquoi, pour la famille, mais comment, on a besoin de vélos et ils listèrent le nécessaire, il y avait un loueur de vélos ici, un couple qui avait une boutique, des passionnés de randos, ils iraient les rencontrer, ils sont à Sainte-Marie de Ré, ils ont tout ce qu’il faut, oui, on a du pognon pour les payer, oui, on va laisser le voilier, on reviendra peut-être un jour.

Au café des sports, petit resto, petite épicerie, loto et cartes postales, Marcel et Josiane leur préparèrent un repas, des spécialités de la mer.

« Moi aussi, j’ai pas mal navigué quand j’étais plus jeune, raconta Marcel, un moustachu bedonnant, un visage rieur, comme si rien de triste ne pouvait s’y accrocher, j’ai un voilier, un quinze mètres et on se balade encore avec mon fils.

-Vous êtes sortis en mer depuis le début du merdier ? demanda Francis.

-Ouais, avec mon fils, on a voulu voir d’où venait ce ciel de fumées qu’on a eu pendant deux semaines. On est descendu au sud et on a vu. Toute la côte de la Gironde et celle des Landes, ça a tout brûlé, c’était la fumée des incendies. Cette odeur jusqu’en mer, c’était fou. Il y avait des murs de feu, gigantesques. Je pense qu’il n’y a plus un seul endroit habité de l’estuaire de la Gironde jusqu’à Biarritz. On a vu la dune du Pilat, elle est noire de cendres, ça fait un choc, le sable noir, partout, Lacanau, Biscarosse, partout, c'est noir, cramé, plus rien.

-Mais, il s’est passé quoi ?

-Ben, la même chose que les étés précédents, c’est pas des forêts là-bas, c’est juste des exploitations forestières et les millions de pins, c’est juste des allumettes plantées par terre. Quand il y avait les pompiers et les canadairs, c’était déjà compliqué mais maintenant, y’a plus rien, plus personne pour monter au front et un feu, c’est la guerre alors ça a tout cramé. Des pyromanes sans doute, comme la plupart du temps. Quand tout fout le camp, les fous sont les rois. Nous aussi, on en a eu un, un taré, il a été surpris par deux gars qui faisaient une ronde, il commençait à allumer un feu, y’a quoi, je sais plus.

Il se tourna vers sa femme qui préparait des apéritifs au bar.

Josette, c’était quand le taré avec son briquet ?

-Y’a quinze jours, dans le secteur de Trousse-chemise.

-Ah oui, c’est ça, c’était un jeune, personne ne le connaissait, pas foutu de nous dire d’où il venait, c’était pas bien rangé dans sa tête. On l’a ramené au pont, on a foutu une planche, on lui a dit de traverser, il en menait pas large, c’était pas passé loin du lynchage, une fois qu’il était côté continent, on a tiré en l’air avec les fusils de chasse, il a détalé, putain, et on a tous gueulé, dis aux autres du continent de pas venir ici ou on les pend à un arbre, faut pas toucher à l’île.

-Vous avez eu besoin de repousser des gens ?

-Oui, au début, on a laissé entrer du monde et puis on a arrêté, les gens venaient parce que c’était la guerre sur le continent, mais bon dieu, on pouvait pas ramasser toute la misère du monde, y’a des puits ici mais on rationne et c’est pas simple, alors on a décidé de redevenir une île.

-Mais des voiliers, des bateaux à moteur, y’en a eu aussi ?

-Oui, mais les fusils de chasse, ça arrête les envahisseurs. Tu viens pas accoster au port quand ça canarde et ceux qui voulaient se poser sur le sable, on les a repoussés, tout pareil, bon, y’en a qui sont sûrement passés, on n’a pas vérifié toutes les maisons qui étaient vides mais tant qu’ils ne font pas chier, on va dire qu’on accepte. Et puis, ça a fini par se calmer tout seul, vous êtes les premiers depuis un sacré bout de temps, plusieurs mois et on s’attendait pas à voir arriver un voilier, franchement, y’a plus personne. Il reste quoi de vivant de l’autre côté ?

-C’est à ce point-là ? interrogea Francis.

-Et même peut-être pire que ça. La Rochelle, ça a bien cramé là-bas, bon dieu on voyait les flammes, je crois que les pyromanes et les racailles n’ont jamais été autant à la fête. Je sais que vous voulez aller dans les Alpes à vélo, ben, j’espère que vous savez vous servir d’un flingue, ça risque d’être tendu.

-Peut-être pas si y’a plus personne, intervint Tim.

-C’est pas faux, mon gars. Et je vous le souhaite. Joseph vous amènera à Sainte-Marie demain, il a trouvé deux vélos chez des voisins mais c’est pas du matériel pour votre périple, il vous faut mieux que ça.

-Quand ça a commencé les attentats et tout ce qui a suivi, c’était la pleine saison ici ?

-Oui, mon gars, tu n’imagines pas le bordel. Une panique comme ça, ça valait le coup. Il y a trois cent mille personnes ici en été. T’imagines les bouchons, même quand tout va bien, René avec sa dépanneuse, il a sorti un paquet de bagnoles des fossés, ça partait dans tous les sens, des vrais lapins. Y’a que le pont, hein, alors je te laisse imaginer la ruée. Sont cons d’ailleurs. Ils auraient mieux fait de rester planqués ici. Mais qu’est-ce que tu veux, putain, faut rentrer protéger la maison, faut s’occuper de mémé, faut barricader le magasin, faut récupérer Pépette au chenil, faut aller arroser les fleurs, il rigola un grand coup, les gens sont cons, hein, c’est rien de le dire, enfin tous les trucs qui font que tu réfléchis pas bien, tu vois. Avec Josiane on ne partait jamais en vacances, on se remplissait les poches avec les vacanciers et puis on attendait qu’ils foutent le camp pour reprendre la vie avec les potes, les parties de pétanque ou les belotes. Et finalement, on continue comme ça maintenant. Et tant pis pour le pognon, de toute façon, y’a rien à acheter, qui serait assez cons pour s’inquiéter du fric, ça reviendra pas comme avant, hein, on le sait bien avec ma Josiane, y’en a, ici, sur l’île, ils sont là à attendre des nouvelles du gouvernement, le gouvernement, purée, mais réveillez-vous, ils en ont rien à foutre, ils sont partis avec leurs jets privés, tu te rends compte y’a des anciens, ils pleurent parce qu’ils ont plus la télé et des jeunes parce qu’ils ont plus internet, quand je pense aux gens biens qui sont claqués et aux cons qui sont toujours là, ça me fait chier, tu vois, j’avais deux potes, des gars extra, claqués tous les deux, un avec le Hum et un autre quand les racailles sont venus nous attaquer, c’est là qu’on a dit qu’il fallait péter le pont. Y’a plus de gouvernement, y’en aura plus, y’aura plus de camions de livraisons, y’aura plus la télé, y’aura plus de clopes. Fallait que j’arrête de fumer, ben, c’est fait et pour l’alcool, on se dit qu’on va faire de la gnôle. Alors maintenant, la vie, c’est faire pousser les patates, aller à la pêche, remplir les jerricans au puits et ça laisse du temps pour jouer aux cartes. De toute façon, faut bien qu’on s’occupe.

-Oui, c’est long la fin du monde, lança Francis.

- Ah oui, bon dieu, elle est bonne celle-là ! Allez santé, les jeunes. »

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