Mon père
- Par Thierry LEDRU
- Le 01/03/2026
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Mon père a 91 ans. Il y a cinq ans, il a été victime d'un AVC qui l'a rendu aveugle. Il n'a plus l'usage de ses jambes. Touché par la "démence sénile" (expression que je trouve particulièrement violente), il perd la parole, il n'a quasiment plus aucun souvenir.
Il ne se souvient plus de sa femme, ma mère, décédée en septembre 2025. Elle aussi a été victime d'un AVC en 2019. A la démence sénile s'est ajoutée la maladie d'Alzheimer. La dernière année de son existence n'a été qu'un calvaire.
Mon père est dans un EHPAD à dix kilomètres de chez moi. Je vais donc le voir souvent. Il ne se souvient pas de mon prénom mais ça lui revient à chaque fois au bout d'un certain temps d'échanges. Je lui parle de sa vie, de sa femme, de leurs voyages, de leurs métiers, de nos années en Bretagne. Il ne se souvient pas de mon frère, mort à 39 ans.
Il a énormément de mal à s'exprimer et moi à le comprendre. Il peut s'endormir en quelques secondes pendant que je lui parle. Demain matin, il sera peut-être mort mais il est également possible que dans un an, je passerai l'après-midi avec lui.
Depuis plusieurs mois, quand je vais le voir, on écoute des chansons de son époque. Charles Trénet, Charles Aznavour, Yves Montand, Georges Brassens, Jean Ferrat, Edith Piaf, Barbara, Dalida, Serge Lama, etc... Parfois, il y a quelques paroles de refrain qui lui reviennent et il est heureux. Je ne lui dis jamais a priori de qui il s'agit, ni de quelle chanson. Il est très rare qu'il arrive à retrouver les noms.
Aujourd'hui, j'ai eu l'idée de lui faire écouter une musique de film, un de ces films préférés.
Ce morceau-là.
Et au bout de trente secondes, il a dit, fort et distinctement selon ses capacités, " Il était une fois dans l'ouest, ennio morriconne" et j'ai vu son visage s'illuminer, il a écouté encore puis il a continué "Comme c'est beau, comme c'est beau." L'harmonica avait suffi, dans sa mémoire, une étincelle avait jailli.
Et j'ai vu les larmes couler sur ses joues, sur son visage réjoui, extatique et j'ai pleuré avec lui.
Puis enfin, quand la musique s'est arrêté, il a pris ma main, il l'a serrée fort, très fort, il a dit "Merci Thierry, merci mon chéri."
Il y avait bien longtemps que je ne l'avais entendu parler autant.
Et encore moins exprimer son amour pour moi avec un visage aussi illuminé. Pas juste des mots, tout son corps, tout ce qui est encore en état de fonctionner.
La musique a un pouvoir immense.
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