Là-Haut

Yuka dans un roman.

Thierry LEDRU Par Le 17/05/2026 0

Celles et ceux qui lisent ce blog depuis plusieurs années déjà se souviendront de l'épisode douloureux de Yuka, le chien de notre fille. J'avais roulé sur lui avec le fourgon. 

Yuka. Le jour où...

 

Yuka est toujours vivant et toujours empli de la joie de vivre. Je sais tout ce qu'il m'a enseigné. J'avais l'occasion ici d'en faire part, de le raconter dans un roman.

 

TERRE SANS HOMMES

CHAPITRE 28

« Le Cap Horn, Francis. »

Une immense pointe rocheuse, des falaises gigantesques plongeant dans les flots, un sommet comme un promontoire en bout de terre, découpant le ciel bleu. L’impression d’une île flottante résistant aux courants, juste posée sur la mouvance. Soleil rasant qui effleurait l’immensité et la peignait d’un vert sombre, des vaguelettes couraient dans le sens du voilier comme des animaux jouant avec un inconnu, curieux, amusés ou incrédules. De contempler la terre et les roches, de deviner la végétation rase, d’imaginer les arbustes recroquevillés, ils en humaient les effluves, les parfums mêlés de l’iode et de l’humus, de l’écume et de l’herbe mouillée. Des oiseaux marins les suivaient en bandes, comme des enfants attirés par un spectacle imprévu.

« On passe le Cap Horn comme on ferait une petite balade tranquille, petite risée, vent arrière, pique-nique au soleil. »

Ils avaient enfilé les vestes chaudes davantage par respect pour le lieu que par nécessité.

« Oui, Tim, je sais, ça n’existe pas. Mais en fait, tout ce qui se passe depuis des mois n’était pas censé exister, même si les gens comme toi pensaient en avoir imaginé l’exact déroulement. Finalement, ce beau temps n’est jamais qu’un élément supplémentaire.

-Oui, tu as raison, c’est exactement ça, comme si maintenant, le monde que nous avons connu avait basculé dans une version irrationnelle parce que nous, les humains, nous sommes irrationnels envers la planète depuis des siècles.

-Nous sommes la Terre et le Terre est ce que nous sommes.

-On en revient toujours à ça désormais.

-Et donc, il est impossible de prévoir la suite et tout ce que toi et tes confrères survivalistes avaient anticipé tombe dans le néant. On ne sait rien de ce qui peut arriver.

-Et ça n’est pas pour me rassurer.

-Attends, Tim, tu te rends compte de ce que tu me dis ? Tu es inquiet non pas que le chaos que tu envisageais soit arrivé mais que son extension ne réponde pas à tes anticipations. Mais est-ce que c’était vraiment possible de tout prévoir, d’identifier chaque événement, de cartographier le chaos, est-ce que ça n’est pas une forme de prétention, peut-être même un défaut d’esprit cartésien de se dire que tout peut être planifié, même quand il s’agit d’un basculement planétaire ? »

Tim le fixa quelques instants.

« Là, tu me touches en plein cœur, camarade. Et je t’en remercie. Je t’ai pourri la vie à chaque fois que tu voulais connaître la suite et maintenant, c’est moi qui m’inquiète et tu as raison, c’est uniquement parce que ça ne répond plus du tout à ce que j’envisageais et tu as raison de dire que c’est complètement con de vouloir identifier la suite alors que plus rien ne ressemble à rien. On vogue sur l’inconnu.

- Ah, oui, c’est ça on vogue sur l’inconnu. »

Ils scrutèrent encore le cap, cette terre dont ils n’avaient pas vu la moindre parcelle depuis leur départ, cette terre sur laquelle ils ignoraient tout des événements passés, de ceux en cours et de ceux à venir. Franchir ce cap mythique ne les combla aucunement parce qu’ils n’étaient pas des marins, ils n’étaient pas en course, ils n’étaient pas en voyage, ils étaient deux êtres ignorant tout, n’ayant plus aucun repère, aucune référence, aucune projection fiable, ils n’étaient que deux hommes poussés par le vent, être là ou ailleurs ne changeait rien car où qu’ils puissent être, ils ne pouvaient s’en contenter, ni même s’en réjouir, rien ne serait jamais fini, tout resterait incertain, la seule chose dont ils puissent s’assurer de la réalité, c’était la vie en eux, le souffle de leurs poumons, le battement de leur cœur. Se réjouir du moment, de l’instant unique, rejeter tout le reste, le passé, demain, l’heure suivante. Être là, simplement. Il n’y avait aucune joie, aucune euphorie, aucun enthousiasme, aucune inquiétude, aucune appréhension, aucune peur, rien, juste la sérénité et l’un comme l’autre n’en avait encore jamais exploré à ce point la profondeur.

« C’est dans le chaos que le saisissement intégral de l’instant devient possible. »

Tim regarda intensément Francis, comme s’il avait besoin de temps pour réaliser ce que son compagnon révélait.

« J’ai pensé un certain temps que tu étais un brave gars un peu con. Ben, maintenant, Francis, tu vois, je suis heureux d’entendre tout ce que tu me donnes. Moi aussi, j’ai eu de la chance de tomber sur toi. »

C’est dans l’après-midi que Tim s’aperçut que la ligne qui courait derrière le bateau était agitée de soubresauts. Il sortit un cabillaud, une belle pièce qu’il s’appliqua à tuer sitôt tombée sur le pont.

« Poisson frais pour ce soir avec une boîte de petits-pois.

-Je te laisse le vider, j’en suis incapable.

-Eh bien, tu vas apprendre mon gars, » répliqua Tim. 

Il descendit dans la cabine et revint avec une planche à découper, un couteau et une paire de ciseaux.

« Passe moi la barre et suis les consignes. »

Couper les nageoires au ciseau, écailler, entailler depuis l’anus, retirer les intestins, écarter les branchies, sortir les organes, découper au couteau les filets en suivant l’arête centrale.

Francis leva la tête une fois le travail achevé, fier de lui. Tim leva un pouce.

« Maintenant, tu gardes précieusement les abats pour appâter des congénères, tu descends à la cuisine, tu les fais frire et tu m’amènes ça. »

Ils mangèrent en contemplant le coucher du soleil sur les montagnes de la terre de feu.

« Tu sais qu’on est des privilégiés ? Tu en as conscience ?

-Ouais, Tim, ça fait un moment que je le sais. On ne sait rien de l’état du monde humain et on peut juste supposer que c’est un sacré merdier. Et nous, on mange du poisson frais en admirant les lieux, sans aucun risque, peinard, là où beaucoup, avant que tout parte en vrille, auraient pensé qu’on est en danger dans des endroits infréquentables. L’inversion du ressenti est impressionnant. Et d’ailleurs, on peut se dire que si on arrive un jour sur les côtes françaises, ce qu’on va découvrir pourrait nous faire regretter le Cap Horn et les océans.

-C’est possible, effectivement. Et pourtant, c’est toujours ce que je veux faire.

-Tu veux t’arrêter sur une île habitée comme tu m’avais dit ou tu laisses tomber ?

-Non, j’ai laissé tomber l’idée parce qu’on n’a aucune idée de ce qu’on va trouver, ni même si on nous laissera accoster et je n’ai pas envie de prendre de risques. On file vers la France et on verra une fois sur place. C’est là-bas que je veux voir où ça en est. Aux Malouines ou sur d’autres îles, ça ne m‘intéresse pas et on n’a aucune obligation. Pour la bouffe, ça tiendra, le dessalinisateur fonctionne à merveille, on n’a rien cassé sur le bateau. J’ai bossé les cartes et je pense que le mieux, c’est l’île de Ré et de là, si on peut rejoindre le continent, on traverse tout droit jusqu’à la Savoie.

- Et comment ? Tu imagines bien qu’il n’y a pas de bus, pas de train, pas d’avion. Une bagnole, peut-être mais faut de l’essence. Est-ce qu’il y aura de l’essence ?

-Des vélos. Des petites routes, huit cents kilomètres, une douzaine de jours, sur l’île de Ré, on trouvera deux vélos.

-T’es vraiment dingue, toi, j’adore. »

Tim avait pris le premier quart de nuit. À tourner en boucle les paroles de Francis. Est-ce que d’avoir passé un temps infini à anticiper le futur, il en avait oublié de vivre ? Est-ce que d’avoir maudit le drame de son passé, il en avait oublié d’être là ? Il pensa soudainement au chien de Taylor, un ami scientifique. En reculant avec son fourgon, Taylor avait roulé sur son chien. Un accident inexplicable. Le lien entre lui et ce chien était au-delà du vécu habituel, une sorte de couple, une fusion, une proximité de cœur ou d’âme mais en tout cas, Taylor s’en était voulu à un point que personne ne pouvait imaginer. Le chirurgien à la clinique vétérinaire avait dit qu’il fallait piquer l’animal, qu’il ne s’en sortirait pas sans séquelles et Taylor avait refusé, il avait demandé l’opération, ou plutôt les opérations, le bassin à reconstituer, la peau nue, les poils rasés, des cicatrices qu’il fallait surveiller. Le chien avait survécu. Taylor l’emmenait avec lui au travail, il avait fabriqué un chariot, le chien incapable de marcher plus de dix mètres. Un beau chien, puissant, plein de vie et là, il se souvenait d’un animal diminué, éteint, en sursis. Des semaines d’incertitudes puis des semaines de rééducation. Taylor avait peur que son chien lui en veuille. Et le chien l’aimait toujours autant. Il n’était plus aussi agile, une santé plus fragile, des effets secondaires mais le chien l’aimait toujours autant. Et un soir où Taylor l’avait invité chez lui, il lui avait donné l’explication, il avait compris. Le chien était là, présent, dans une totale captation de l’instant, aucunement désespéré des courses devenues impossibles, des jeux avec la balle, des sommets avec son maître. Aucun attachement au passé, aucune projection dans l’avenir. Prendre ce qui est et s’en réjouir. Et lui qui se croyait maître de ses pensées et de ses émotions, maître de ses choix et de ses décisions ne vivait en réalité que dans la rage pour ce passé qui avait emporté Aurore et leur enfant et la rage pour ce futur empoisonné par une humanité dévorante.

Jamais là.

Il avait vu la récupération du chien, son retour progressif à une vie de chien, les balades, les jeux avec la balle, les sorties en montagne avec son maître, le regard pétillant, les yeux brillant d’amour.

Et lui avait vécu avec la tristesse, la détresse, l’abattement et la haine pour les tueurs, il avait renié toute joie, comme un hommage pour Aurore, comme s’il devait avoir honte d’être en vie, comme s’il devait pourrir sur pied contre le corps mort de la femme de sa vie. Il avait souhaité la disparition des vivants parce que lui-même refusait de l’être.

Le chien de Taylor avait saisi chaque pas comme une victoire et s’était nourri de la joie qu’il en retirait. Et lui avait saisi chaque donnée de ses recherches, chaque information sur l’atteinte à la planète pour valider son attachement morbide au passé et son impatience à voir advenir ce futur dévastateur dont il rêvait.

Il regarda les étoiles et la teinte bleutée de la nuit. Des myriades de lumières si lointaines qu’il était impossible d’en réaliser les distances. Des privilégiés, avait dit Francis. Le privilège d’être en vie. Mais il ne suffisait pas d’en avoir conscience, encore fallait-il en user.

Il ajusta le réglage des voiles et finit de boire sa tasse de café. Il repensa à sa maison dans les bois, ce refuge qu’il avait orchestré et qui n’était finalement qu’une tombe à l’image de l’existence dans laquelle il s’était cloisonné. Le chaos était une délivrance, un envol, une renaissance et non une fin.

Lorsque Francis le rejoignit pour prendre son quart, il vit dans le regard ébahi de son compagnon le reflet des étoiles.

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