Intérieur, extérieur.

Intérieur et extérieur.

N’y a-t-il pas dans ces deux termes qu’une simple croyance ? Une dialectique qui nous éloigne de la réalité. La souffrance offre peut-être une réponse. J’ai longtemps été confronté à cette souffrance morale et à la douleur physique. La médecine identifiait les causes matérielles des douleurs mais ne pouvait pas m’aider à cerner la problématique…

En insistant sur l’aspect mécanique elle me maintenait involontairement dans l’incompréhension spirituelle. Je devais remonter à la source au lieu de me laisser emporter par le courant et de saisir les bouées artificielles qu’on me proposait.

Chercher le début de la souffrance au lieu d’espérer sa fin. On ne peut comprendre la fin d’une histoire qu’en ayant d’abord analysé son début. Je travaillais à l’envers parce que la médecine fonctionne sur une projection temporelle vers un avenir meilleur. On ne peut pas lui en vouloir. C’est à nous de faire l’essentiel du travail.

Pourquoi la souffrance a-t-elle commencé ? Pour qu’il y ait une souffrance, il doit y avoir une personne qui souffre. Un individu égaré, un être tourmenté. En restant tourné uniquement vers la fin de la souffrance, l’individu entretient la personne en souffrance. Le mal n’est pas la cause mais juste le résultat. C’est parce que « je suis » mal que « j’ai » mal. Et non l’inverse.

 

L’environnement extérieur par l’envahissement qu’il génère étouffe l’intérieur. La médecine a comme principe d’apporter une solution extérieure vers l’intérieur alors que le dysfonctionnement vient de l’intérieur et se matérialise dans les conditions de vie extérieures. Parce que j’étais « déstructuré » intérieurement, ma vie extérieure s’effondrait.

C’est en cela qu’il faut remonter à la source.

 

Le piège, immense et redoutable, serait de croire que le « je » est à la source. C'est-à-dire que l’individu lui-même porte la totalité des responsabilités, qu’il est une entité à part entière et qu’il possède dès lors le processus de guérison, comme une méthode thérapeutique. En initiant une démarche intérieure, on pourrait croire que l’extérieur en sera positivement influencé. Encore faut-il que cette démarche ne soit pas une errance égotique… Il existe un nombre infini de personnes portant en elles une raison valable de développer un dysfonctionnement mécanique et pourtant elles parviennent à maintenir leur intégrité physique. D’autres par contre succombent. Il me semble probable que les tourments intérieurs portent une part conséquente de responsabilités…La source elle-même peut produire des toxines…On ne peut espérer dès lors se contenter de filtrer le flux.

Il faut remonter plus loin.

Mais où ?

Le sentiment « Je suis » contient en lui-même l’éventualité d’une souffrance car n'importe quel moment d'inattention peut provoquer une faille dans la carapace. Il en est de même avec n’importe quel aspect identitaire. Ce qui est à moi j’ai peur de le perdre, ce qui me constitue j’ai peur qu’il s’altère, ce qui me permet d’être reconnu pourrait se dissiper, etc…

Dès lors que j’entre dans une dualité « extérieur/intérieur », je construis les raisons de mon égarement et la probabilité d’une défaillance dans le système.

Ce n’est pas la souffrance qui m’assaille mais l’illusion d’une personne qui permet à la souffrance de prendre forme.

Le seul problème, c’est qu'il y existe un nombre conséquents de concepts. Cette conceptualisation cache la vérité. Le raisonnement intellectuel porte en lui-même l’égarement qu’il cherche à combattre.

La douleur devient dès lors l’opportunité de briser les raisonnements, de fracturer les battants intérieurs qui maintiennent enfermés le tout puissant égo.

La douleur apporte la guérison.

Et c’est d’ailleurs parce que l’intellect est annihilé par cette douleur qu’il est si délicat de parler de ce processus. Les mots n’ont plus de sens, ils ne correspondent à rien de connu. On voudrait parler d’unité et on ne sait même pas user de nos sens pour entamer le début de l’esquisse d’une description…


Le Soi et rien que le Soi. Mais de quoi s’agit-il ?

La sensation d'être séparé, d'exister comme un soi séparé, est absolument anéantie. Ni intérieur, ni extérieur. Ni forme, ni appartenance. Mais une certitude. Celle d’être bien autre chose que ce qu’on imaginait. Et ça n’est pas imaginable puisque c’est là. Cette fois. Le Soi ne serait donc pas une conquête mais une déliquescence de ce qui le couvre. Il ne s’agit pas de construire mais de détruire jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien de rapporté… Etrange phénomène qui s’oppose totalement à nos habitudes accumulatives. Nos connaissances seraient donc des paravents ou des fardeaux. Il s’agit de s’alléger et la douleur a ce pouvoir.

En Chinois, le mot « crise » se dit « wei chi ». « Wei » signifie « attention danger », et « chi » signifie « opportunité de transformation ».

 

 

La transformation ne consiste pas à créer de nouvelles appartenances mais à s’en libérer. La façon de penser qui entraîne des dégâts collatéraux ne peut pas résoudre elle-même les conséquences de ces errances. Il faut nécessairement passer à un autre fonctionnement.

Celui qui n’en est pas un, celui qui ne nous appartient pas mais que l’on porte dans un antre oublié. Un espace qui n’est ni intérieur, ni extérieur. Un espace qui n’est pas du domaine de notre pensée, de notre raison, de nos perceptions, de nos ressentis.

 

Si la douleur a cette force, c’est sans doute qu’elle implique un désespoir absolu, une disparition de tout dans un néant inconnu. Il faut avoir connu la désintégration progressive de toute forme d’espoir pour basculer dans cette conscience de la Source. Je ne suis pas une goutte d’eau mais le courant lui-même, l’énergie du courant, le flux vital, pas une particule identifiée, pas même une molécule insérée dans la masse mais plus intrinsèquement encore, l’énergie elle-même. Aucune identité, aucune forme, aucun objectif, aucune projection. Une énergie incommensurable qui n’est ni extérieure, ni intérieure, ni temporelle. Elle est le Tout. Et rien n’est à moi.

 

La dualité que j’imaginais n’était qu’une excroissance verbale, une dialectique pompeuse qui créait en moi le sentiment valorisant d’être autre chose que rien. C’est insupportable ce rien, il faut le remplir…De connaissances, de formes, d’identités, d’appartenances, de conditionnements. C’est comme ça que je pourrai exister…Effroyables fardeaux que j’accumule amoureusement tout au long de « ma » vie… Insignifiant parcours. Plus je possède et plus je m’appauvris, plus j’amasse et plus la masse me pèse. L’idée de cet extérieur que je dois maîtriser pour combler le vide intérieur qui m’angoisse. Même l’amour finit par succomber à cette peur du vide. Il faut combler tous les espaces. La présence de l’autre remplit le silence.

 

Intérieur, extérieur. Deux mots comme des barrages dressés contre le flux.

 

 

 

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