KUNDALINI (19)

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KUNDALINI

Page 215

 

"Sat.

Il lui manquait déjà. L’envie de se fondre dans ses bras.

Elle s’amusa à observer ce désir en elle, ce pétillement joyeux comme des bulles euphoriques dans un récipient agité. Cette légèreté insouciante, cette propension à saisir l’instant, sans aucune autre pensée. Elle se revoyait gamine, jouant à la marelle. La concentration sur le jeu et la puissance bienheureuse du moment. Être là. Ne rien laisser passer.

La menace de l’échéance. Il dépendait d’elle de ne pas y succomber, de ne pas ternir la beauté du jour, l’intensité présente, la captation intégrale de l’instant. Il lui appartenait de ne pas briser ce que la vie lui offrait.

Juste sauter de case en case, de la Terre au Ciel, ramasser précieusement le caillou au sol et reprendre son chemin, jouer, jouir, rire, aimer, heureuse de sa force, reconnaissante, emplie de cette vie qui ne demandait qu’à exprimer son amour pour elle-même. La vie s’aimait en nous et nous proposait de nous aimer nous-mêmes. Elle en découvrait l’évidence.

Elle parcourut la pièce à la recherche d’un tapis ou d’une couverture. Elle enleva le tissu molletonné posé sur la banquette. Elle l’étala au sol et entama les exercices quotidiens.

Salutation au soleil. Étirements, assouplissements, éveil du corps, application des techniques, enchaînements rigoureux, postures et respiration maîtrisée.

C’est en montant une chandelle qu’elle prit le temps d’observer son corps. Tête en bas, pieds en l’air.  Angle de vue inhabituel. Ses seins, son ventre, son bassin, ses jambes, ses orteils tendus, ses mains enserrant sa taille. Tout ce qui était visible. 

Cette reconnaissance à travers des regards, à travers des ressentis, des émotions, des pensées, des perceptions, des analyses, des observations… Tout cela relevait du mental mais ce qu’elle avait vécu dans les bras de Sat, dans cette étreinte sublime, cette union ineffable, comment la concevoir, comment en parler, comment la partager ?… Elle aurait voulu l'exprimer, la détailler, elle aurait voulu la danser, la dessiner, la chanter, elle aurait voulu en faire quelque chose, là, maintenant, que plus rien ne s'efface jamais. Comment expliquer cette défragmentation qu’elle avait éprouvée, cet évanouissement, cette fusion vibratoire ?

Cette certitude que son mental ne pouvait gérer de telles expériences.

Elle regardait son corps et de l’observer ainsi, elle percevait l’attachement identitaire. Impossible de ne pas songer à cette conscience décalée qu’elle avait expérimentée. La conscience cosmique, disait Sat. Comment comprendre un tel phénomène ? Sur quelles connaissances s’appuyer ? Elle avait l’impression d’apprendre à lire, d’entamer un apprentissage qui la conduirait au-delà même des mots. Il est possible de lire sans rien comprendre. Il est même possible de parler pour ne rien dire. Il est même possible d’exister sans rien connaître de la vie. Le constat l'effrayait. 

Jouer une partition musicale sans se fondre dans la musique, composer un bouquet de fleurs sans honorer la vie qu'elles portent, respirer les particules d'oxygène sans jamais bénir ce miracle constant.

Se fondre... C'était l'image la plus adaptée. Se défragmenter, n'être plus que molécules... Et même, si possible, ne garder de soi que le flux interne, juste ce courant, comme ceux des fonds d'Océan, loin, très loin de la lumière de surface.

Elle abandonna la chandelle et s’allongea sur le dos. Mains sur le ventre.

L’insignifiance du travail. Comme de peindre un arbre enfantin quand on a marché hors du temps dans la jungle des sensations les plus intenses.

Un conflit inattendu entre la nécessité d’un entretien quotidien dans l’étroitesse des techniques et le souffle libérateur d’un esprit éveillé, entre la conscience mécanique qui dirige les formes et cette conscience innomée qui suspend la matière.

L’évidence.

Elle n’avait engagé qu’un travail corporel et elle s’y était identifiée, elle y avait trouvé l’apparence qui participait finalement à son propre enfermement.

Elle se leva.

L’impossibilité de travailler sans rien savoir, la force de la révélation, comme si elle était restée en apnée depuis des années.

Elle se dirigea vers la bibliothèque, un ensemble d’étagères fabriquées sur mesure, deux morceaux de troncs sciés dans la longueur et reliés par des planches de résineux peintes en jaune pâle. Elles n’avaient pas remarqué les petites statuettes… Des corps de femmes ailées, des déesses ou des fées. Aucune n’avait de visage. Une face lisse juste marquée par le nez. Un travail d’orfèvre. Chaque structure était aussi lisse qu’un galet millénaire. Aucune marque d’outils. Elles semblaient toutes sorties d’un moule. Elle les observa longuement, fascinée.

« Manuel de Tantra pour le couple ».

Le premier ouvrage qu’elle sortit du présentoir. Elle le feuilleta rapidement puis regarda les autres titres, le visage incliné.

 

« De la conscience analytique à la conscience cosmique. »

« Méditation et action. »

« La philosophie de Bouddha. »

« De la matière à la physique quantique. »

 Uniquement des livres de réflexions, de recherches, de développements personnels. Des auteurs inconnus pour elle. Elle ne trouva pas un seul roman dans sa première sélection.

Elle empila les ouvrages et retourna s’allonger.

 

« Le tao de l’amour »

La couverture l’avait attirée tout autant que le titre. Un couple nu en position de lotus, la femme assise sur les jambes croisées de l’homme, une aura lumineuse qui les enveloppe, les visages dans un ciel étoilé, les corps suspendus dans le vide, des crépitements qui montaient de la terre. Un montage dont elle chercha quelques instants à saisir la symbolique.

Première page.

« Il y a plus de deux mille ans, dans la Chine antique, Lao Tseu et quelques disciples cherchèrent la vérité sur l’ordre de l’univers. Rassemblé dans le fameux “Tao Te King”, le livre sacré de la voie et de la vertu, leur savoir médical et spirituel a donné lieu à un ensemble de pratiques dont l’Occident découvre depuis peu les mérites (le tai-chi, le qi gong ou le feng shui). Ces pratiques reposent sur la croyance en un principe vital fondateur, le « qi » (prononcer « tchi »), terme qui en chinois désigne aussi la vapeur.

 En Occident, ceux qui en reconnaissent l’existence parlent de « force bio-électro-magnétique ». Quoi qu’il en soit, selon le tao, le qi circule dans le corps mais aussi dans la nature et dans l’univers. Il est le souffle qui permet de se relier aux forces cosmiques. Selon la médecine chinoise, la maladie surgit lorsque le qi vient à manquer dans un organe. De longue date, elle préconise un puissant remède qui ne lasse pas de surprendre les esprits occidentaux les plus cartésiens : la Sexualité Sacrée. »

 

 

Un choc. Elle feuilleta l’ouvrage. Des dessins, des postures amoureuses, des schémas anatomiques, des poèmes, des dialogues, comme un entretien. Elle comprit rapidement qu’il s’agissait d’un échange entre un chercheur et un journaliste. Elle se réjouissait d’avoir commencé par ce texte. Elle avait eu peur dans les premiers instants de s’aventurer dans des études trop ardues pour une béotienne et plus encore pour une lectrice peu assidue.

Elle cala les oreillers et ouvrit une nouvelle fois l’épais volume. L’impression de franchir le seuil d’un temple.

Une joie euphorique en elle.

 

 

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