L'apparence

"Il est indispensable, en vue de la réalisation de soi-même, qu'un être apprenne à se différencier de l'apparence qu'il a incarnée aux yeux des autres et à ses propres yeux. "

Carl Gustav Jung.


 Voilà l'idée sur laquelle je travaille dans l'écriture de " À coeur ouvert."

Un individu, suite à un infarctus, est sauvé par l'implantation d'un coeur totalement artificiel, celui mis au point par le Professeur Carpentier.

Sachant que nos principaux organes disposent de neurones, tout comme le cerveau, quels sont les conséquences pour l'individu d'avoir perdu la "mémoire" de ce coeur ?

Je pars de l'hypothèse que notre coeur mémorise ce que nous aimons ou ce qui nous déplaît car il est l'organe auquel est attribué l'amour. Le cerveau est une boîte noire qui enregistre les données reçues. Mais cet amour se constitue au fil des expériences de vie et est par conséquent conditionné par l'environnement, l'éducation, l'histoire personnelle, les mouvements de masse, les pensées partagées. L'individu s'éloigne inexorablement de l'amour originel, celui pour la Terre, le silence, l'introspection, celui de choses simples et dématérialisées.

En perdant ce coeur alourdi de données sociales, l'individu peut saisir l'opportunité de retrouver cet amour originel. Passé le désoeuvrement de la perte des repères habituels, il entre dans une dimension inconnue...

Au cours des récentes années, des neuroscientifiques ont fait une découverte stimulante : le cœur a son propre système nerveux. Il possède au moins 40 000 neurones (cellules nerveuses), soit autant que dans divers centres sous-corticaux du cerveau. Le cerveau du cœur et son système nerveux relaient de l’information au cerveau du crâne, créant un système de communication à double sens.
Les signaux envoyés du cœur au cerveau affectent bien des régions et fonctions de l’amygdale cérébelleuse, du thalamus et du cortex, qui fonctionnent étroitement ensemble.


"À COEUR OUVERT"

« Je me souviens de soirées parisiennes pendant lesquelles, tous les gens présents s’efforçaient de raconter quelque chose, tout et n’importe quoi, sans aucune continuité ni même la plupart du temps, le moindre intérêt. Aujourd’hui, je m’imagine là-dedans comme un poisson jeté sur le bord de la rive et crevant d’asphyxie, parlant sans fin pour retarder la mort.

-Et se taire aurait été jugé comme un affront, je connais ce marasme existentiel des logorrhées et le rejet de celui qui s’isole. C’est quand on parle pour ne rien dire qu’on se montre irrespectueux. Pour les autres et pour soi. Pour les mots aussi. C’est comme les jeter en pâture dans le chaos. Combien d’enfants se retrouvent chez le psychologue parce qu’ils aiment le silence et la solitude ? C’est effrayant ce formatage des âmes. On dit de l’homme qu’il est grégaire et c’est devenu une condamnation.

-Jamais les techniques de communications n’ont été aussi performantes et j’ai pourtant l’impression que nous n’avons jamais été aussi peu à l’écoute. Et j’ai pourtant passé une grande partie de ma vie à vendre les produits les plus évolués dans le domaine. D’ailleurs, j’ai vu qu’ici, le réseau téléphonique est des plus aléatoires et je le vis comme une délivrance.

-Les médecins aimeraient bien que ça s’améliore pourtant. Et même une bonne partie des habitants. C’est toujours le même problème de toute façon dans l’évolution technologique. Ce ne sont pas les progrès qui sont néfastes mais l’absence de réflexion quant à leur usage. Mais si on donne à des individus incomplets l’opportunité de renforcer leur égarement, ils ne peuvent pas s’en apercevoir et ils le vivent comme une chance.

-Incomplets ?

-La dimension spirituelle. Celle qui est bannie dès l’enfance et qui ne ressurgit bien souvent que dans le drame.

-Pourquoi est-ce que pour moi, j’ai l’impression d’avoir été effacé comme un disque dur ? Tu parles de complétude alors que j’ai plutôt le sentiment d’avoir été vidé de mon contenu.

-Il fallait bien faire de la place ! lança-t-elle en riant.

-C’est affreux de penser que j’étais déjà saturé.

-Certainement pas en fait mais parasité comme tout le monde.   

-Oui, ça doit être ça. Impossible d’obtenir une réception de qualité, des ondes insoumises qui brouillaient l’émission.

-Entre l’être réel et l’ego, l’incompatibilité est chronique et comme ce monde moderne a tout misé sur l’ego, le conflit est permanent et déséquilibré dès l’origine. »

Il pensa soudainement à Chloé. Non seulement, il n’avait pas su la protéger mais il avait activement propagé le virus en elle.

« Tu sais Paul, le cœur est bien autre chose qu’une pompe. J’ai lu pas mal de choses sur le sujet. J’avais rencontré un scientifique dans un colloque que je suivais pour un article, des discussions passionnantes qui m’avaient donné envie d’en savoir davantage. Mais tu as bien dû te documenter toi aussi.

-Absolument pas Diane, rien du tout, j’ai posé là-dessus une chape de béton. Je serais même incapable de t’expliquer clairement ce qui est arrivé à mon cœur et tout autant pour te dire comment celui-ci fonctionne. J’ai vécu tout ça comme si je n’étais pas concerné et je ne comprends pas vraiment pourquoi. Et d’un point de vue technique, ça ne m’intéresse toujours pas. De toute façon, je ne maîtrise rien là-dedans, je suis complètement dépendant de cette technologie. Avant, j’en étais dépendant d’un point de vue professionnel et maintenant, il s’agit de ma survie. Qu’est-ce que tu voulais me dire à propos du cœur ?

-Et bien, il y a beaucoup à dire en fait. Et il est possible que ça puisse t’aider à comprendre ce trouble qui te poursuit.

-Je n’en souffre pas en tout cas. Aujourd’hui, c’est juste une impression étrange. Mais je t’écoute.

-Est-ce que tu sais que le cœur a des neurones ?

-Comme dans le cerveau ? Non, je l’ignorais.

-En fait, la plupart de nos organes en disposent. Le dicton populaire qui parle de « l’intelligence du cœur » avait raison. En Occident, la science considérait que notre pensée résultait de la somme des interconnexions entre les neurones et les synapses baignant dans une centaine d’agents chimiques. Et puis, les dernières avancées de la neurobiologie ont découvert ce que la médecine chinoise traditionnelle enseignait depuis des millénaires.

-C'est-à-dire ?

-Pour eux, l’activité mentale est répartie au sein de l’organisme. Le cœur en a une part importante. Chaque organe assume une facette de la vie intérieure. Et pas seulement physiologique. Selon eux, les poumons sont le siège de la vie végétative, le foie contrôle l’imagination, la créativité, les reins assurent la détermination, la rate assimile les expériences et la connaissance, les reins génèrent l’esprit de décision, la volonté et le cœur entretient la conscience, l’énergie centrale qui gouverne les quatre autres, il est le nœud, c’est le Shen, le discernement dans les pensées, l’intelligence du cœur n’est pas qu’une expression populaire, c’est une réalité profonde. Mais si un de ces esprits viscéraux est déficient, il aura une influence néfaste sur le Shen. Tout est lié et interdépendant. Le cerveau apparaît comme un centre de tri, un récepteur qui coordonne, il gère les cinq sens mais reste sous l’emprise des  esprits viscéraux. Il n’est pas ce super ordinateur que nous imaginons ici.   

-Est-ce que ces interprétations ont une base scientifique ou sont-elles juste des traditions ?

-Je me méfie considérablement des preuves apportées par la science. C’est une entité subjective qui ne valide bien souvent que ce qui lui permet de renforcer le paradigme en cours et par conséquent les démonstrations antérieures. Une question d’argent dans le fond. Il vaut mieux pour les chercheurs travailler sur des projets qui seront subventionnés par les laboratoires. Mais tout le monde ne subit pas ce genre de pressions heureusement. Certains chercheurs ont découvert que l’intestin et le cœur ont leurs propres réseaux de quelques dizaines de milliers de neurones. C’est une découverte qui remet beaucoup de croyances sur le grill. Ces cerveaux sont capables d’avoir leurs propres perceptions et d’agir en sorte.

-Tu veux dire que de m’avoir enlevé mon cœur et en plus de m’avoir équipé d’un cœur artificiel pourrait expliquer ce changement radical dans ma vie ? Non pas simplement parce que j’ai eu un infarctus mais parce que je vis sans ces neurones du cœur ? 

-Je ne sais pas mais c’est une piste.

-Tu disais que pour les Chinois, le cœur est le siège de la conscience ?

-Oui, c’est ça. Et c’est logique d’un point de vue symbolique. Il est le souffle vital.

-Mais alors, pourquoi est-ce que je suis bien plus conscient aujourd’hui que dans toute ma vie ? Pourquoi est-ce que j’ai réalisé avec une violence infinie que tout ce qui me portait en avant était dérisoire ? Puisque je n’ai plus de cœur, je devrais être privé de cette lucidité. »

Elle s’arrêta et le fixa. Comme figé intérieurement.

« Qu’est-ce qu’il y a Diane ?

-Une idée soudaine.

-C’est quoi ?

-Attends, c’est tout mélangé. »

Il se tut et attendit. Les yeux rivés sur son visage.

« Est-ce que ça voudrait dire que cette conscience originelle est détournée au fil du temps, à travers l’éducation, l’environnement familial, scolaire, sociétal, professionnel et que les neurones du cœur finissent par absorber des données qui les pervertissent et que, désormais, étant donné que tu en as été nettoyé, cette conscience originelle ressurgit. »

Elle s’arrêta.

« Mais que ton cerveau ayant géré tout ça pendant cinquante ans a gardé en mémoire l’ensemble des données. Par contre, ces données ne sont plus alimentées par ton cœur. Alors, elles s’effacent ou elles perdent de leur importance. Tu vois ?

-Le cœur influencerait le cerveau ? La façon dont on vit, tout ce que le cœur perçoit, toutes les expériences contribuent donc à donner au cerveau les éléments favorables à la constitution de l’ego ? C’est ça ? Le cerveau reçoit, trie, dissèque, interprète, il se fait son film.

-Et selon l’interprétation, il va conduire l’individu à vivre de nouvelles expériences similaires, des nourritures identiques ou en tout cas destinées à développer cet individu. Mais au départ, le cœur a une importance considérable, primordiale. La petite enfance nourrirait le cœur et formerait le cerveau.

-Et donc, j’ai perdu tout ça. Ou en tout cas, ça n’est plus alimenté et c’est pour ça que je me suis retrouvé aussi paumé.

-Pas paumé mais en décalage. Tu t’es peut-être plutôt retrouvé. C'est-à-dire l’individu originel que la vie avait l’intention de promouvoir.

-Ça nous amène très loin tout ça.

-Effectivement. C’est même assez effrayant."

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