Là-haut.

Je reviens d'un raid en VTT dans l'Aubrac. Une terre que je ne connaissais pas encore, un espace que je devais découvrir.

 

Les plateaux granitiques sont d'une beauté fulgurante. L'étendue couverte d'alpages et de blocs épars, comme un peuple figé dans l'écoulement du Temps. Le ciel, les nuages, le silence, le vent, un rapace qui plane, parfois l'absence totale de toutes traces humaines en dehors de la piste sur laquelle je roule. Une voie romaine sur laquelle des milliers de pas ont résonné, des croix de granit qui jalonnent les chemins, des milliers de prières insérées dans la mémoire des pierres, un espace figé sur lequel le Temps s'écoule comme une carresse, pas de chocs brutaux mais un polissage lent, infini, constant, fidèle.

 

Et puis les gens de là-haut, des paysans qui aiment leur terre, la rudesse du climat qui les a burinés à coups de vent et de soleil, et de pluie et de neige, de travail et d'amour. Un monde à part. Effrité par le progrès qui monte inexorablement du fond des vallées. Et c'est là le drame, comme une contamination inexorable, un poison édulcoré qui suinte au fil des routes, les fils électriques, la compétition, les profits, les rendements, l'Europe, Bruxelles, les quotas, un assemblage terriblement corrosif, des coups de burin dans une vie ancestrale.

 

Un vieux monsieur était venu sur une crête avec son tracteur, une espèce d'antiquité, il n'avait rien à faire là, c'était juste pour "voir" qu'il a dit, il était assis sur un bloc et il regardait. En dedans surtout. Avec sa femme ils avaient eu sept enfants, six filles et un garçon. Elles sont toutes parties vivre en ville et le garçon a repris la ferme, il vit seul, comme beaucoup d'hommes là-haut...La vie est dure. Il ne faisait aucun reproche, c'est comme ça qu'il disait, c'est le progrès qui les appelle, on n'y peut rien. Il nous a raconté son enfance dans le hameau où il est né et qu'il n'a jamais quitté, il a repris la ferme de ses parents, il s'est marié avec une fille du hameau voisin.

Autrefois les gens venaient faire cuire le pain une fois par mois au four, c'était la fête, les enfants se voyaient offrir des morceaux de pain, les morceaux qui n'avaient pas assez cuits parce que les miches se touchaient dans le four, ils faisaient des réserves, c'était comme de la brioche, tout le monde discutait, tout le monde se connaissait, et quand les fermiers montaient les bêtes après l'hiver, c'était encore la fête, lui, il était très doué pour dresser les boeufs, il avait bien gagné sa vie autrefois, on venait lui acheter ses boeufs depuis l'Ardèche, il avait une bonne renommée, ses boeufs savaient travailler, il n'y avait pas de tracteur...Il aimait bien quand le hameau se regroupait pour aller foiner, des heures avec la faux, y'avait des gars qui savaient bien chanter, parfois c'était comme sur un grand voilier qu'il disait, "notre terre, c'était comme un bateau, et le capitaine c'était la Nature."

 

Bien sûr que la vie est dure là-haut mais c'est un lien entre les hommes. Le progrès a tout cassé parce qu'il a obligé les hommes à naviguer tout seul. La médecine, l'instruction, le confort...Des progrès dit-on. Il faudrait pouvoir soupeser avec tout ce qui a été dilapidé, volé, perdu, brisé.

 

Le vieux paysan, lui, n'a aucun doute. Et n'a plus aucun espoir.

"Cette vie est finie."

 

A voir.

http://www.dailymotion.com/video/x7gr4i_paris-cinema-2008-raymond-depardon_shortfilms

 

"La vie moderne", Raymond Depardon. 

 

 

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