Les Éveillés. (roman) 5

 

"LES EVEILLES"

Extrait.

 " Elle mange à l’ombre d’un pin cembro. Les vents dominants ont incliné le tronc solitaire et les branches s’étirent dans le sillage invisible des airs souverains. La pente dénudée n’offre aucun abri. La graine germée ignorait les combats à venir. Une branche obstinée résiste à cette direction imposée et grignote l’espace offert comme une force indocile, un désir de découvertes, une croissance opiniâtre. Cette indépendance tenace la ravit. Elle regarde amoureusement le rameau tortueux. Il lui serait si facile de s’abandonner au flux despotique. Pourquoi s’imposer une telle épreuve ? Elle devine dans la progression onduleuse du bois des énergies suprêmes, des persévérances rebelles. Des effondrements aussi. Deux courbes descendantes témoignent des détresses passées. Des hivers trop longs peut-être. L’acharnement des vents glacés, du poids de la neige, du gel qui raidit. La croissance s’était figée, la pesanteur avait repris ses droits. Les sèves épuisées s’étaient sans doute concentrées sur le maintien, une survie immobile, acceptant avec humilité que le rameau solitaire courbe l’échine. Des protubérances étaient apparues comme des réserves de forces, des énergies condensées. Et l’aimantation vers la lumière avait repris. Un appel irrésistible, une montée verticale irrépressible. Il avait suffi que les chants solaires diffusent leurs mélodies chaudes. Le rameau s’était redressé, des sucs épais, gorgés d’amours fidèles, avaient nourri la croissance retrouvée. Les vents déconcertés par cette fronde maintenue avaient-ils tenté de soumettre l’insurgé ? L’avaient-ils ignoré ? La foule des rameaux obéissants suffisait peut-être à leur soif de pouvoir.

Ce rameau porte-t-il en lui ce désir de conquête, indépendamment de l’arbre ? Le questionnement l’interpelle. Une similitude si forte. A-t-elle su préserver dans les conditionnements instaurés tout au long de son histoire une énergie lumineuse, une attirance rebelle, le désir d’un cheminement atypique ?

 

Elle repense au torrent et elle s’étonne de cette sensibilité envers la nature. Elle n’avait jamais éprouvé cette connivence. Pas avec cette force. Si elle avait souvent été touchée par la beauté sereine d’un paysage, d’un arbre séculaire, d’un sommet enneigé, d’un tapis d’herbes grasses ou d’un torrent joyeux, elle n’y avait jamais perçu la complicité, la fraternité, la concordance. Ses regards n’étaient jamais allés plus loin que l’apparence. La vie cachée, l’énergie profonde, le mystère de la matière composée, les élans intérieurs, les particules assemblées, rien de tout ça ne l’avait émue. L’identification mentalisée l’avait enfermée dans une reconnaissance primaire, une vision étriquée, un ressenti hédoniste, occasionnel, évènementiel et cartésien. Mais l’appartenance à cet Univers du Vivant lui avait échappé. Elle sait désormais que le monde est en elle et qu’elle appartient à ce monde. Une dimension gigantesque, un amour incommensurable, une unité bouleversante. L’arbre, le torrent, les montagnes, le brin d’herbe, ce nuage ballonné et cette brise légère vibrent de la même énergie, palpitent au rythme de la vie contenue, du mystère impalpable. Et cette magie enveloppée est un cadeau inestimable.

L’envie subitement d’embrasser le tronc incliné, de caresser l’écorce rugueuse, de câliner cette branche obstinée. Cet amour qui la submerge coule en elle comme une sève unique, un flux immémorial, une vie partagée. Elle n’est qu’un fragment de l’imagination insatiable de la Création et tout ce qu’elle voit, tout ce qu’elle respire, tout ce qu’elle touche, tout ce qu’elle ressent, appartient à cette Création sublime.

Yoann aussi. 

Où en est-il dans son cheminement intérieur ?

Elle espère que les barrières en lui s’effacent, que les retenues s’estompent, que les peurs anciennes se racornissent comme des peaux mortes, tombent en lambeaux épars, le dénudent et le libèrent.

Elle sait qu’elle pourrait aimer cet homme nu. Mais qu’elle ne pourrait plus se blottir contre l’homme en armure. L’idée lui noue le ventre mais elle ne peut la rejeter. L’amour qui l’étreint envers la nature se projette vers des créations pures, originelles, préservées, des cœurs lumineux que rien n’altère, des partages immédiats sans intentions inavouées, des abandons délicieux sans idées de conquêtes. Les carapaces de Yoann la désespèrent, l’enferment elle-même dans une impuissance à l’atteindre, la privent de la fusion enivrante de l’amour consommé. Elle perçoit dans les émotions contenues de l’homme blessé des exhalaisons fermentées, des refoulements purulents, des plaies gangrenées. L’arbre déployé, le torrent limpide, les nuages exposés, l’herbe accueillante, sont plus émouvants aujourd’hui que ses bras ouverts. Les derniers jours avant le départ, elle sentait dans les étreintes proposées des entraves camouflées, des chaînes immatérielles d’une lourdeur insupportable. Elle venait vers lui avec le cœur ouvert et se livrait dès lors aux coups de scalpel de ses silences, de ses pudeurs, de ses blocages, de ses angoisses insurmontables, de ses intentions secrètes. Elle quittait ses bras sous la douleur des blessures. Et dans la solitude de son amour en pleurs, elle cautérisait de ses larmes les déchirures.   

Il aurait été plus simple que leur amour s’étiole, se noie sous les sanglots, succombe sous les assauts répétés des désillusions amassées. Mais les braises laissées par l’incendie passionnel qui les avait enflammés depuis leur rencontre survivaient au-delà des noirceurs, entretenues fidèlement par la brise fidèle de leur fusion insécable. Elle n’y pouvait rien. Des embrasements fulgurants la submergeaient encore, sans qu’elle ne parvienne à les contenir. Et d’ailleurs elle n’essayait pas de leur résister. C’était si bon. Si chaud. Comme une lave ardente, un ruissellement salvateur. Puis les coulées se fossilisaient irrémédiablement dans la succession glaciale des jours. Elle s’installait alors dans l’attente du prochain jaillissement.      

 

     

Elle se relève. Elle a senti brutalement les airs polaires de l’amour bridé. Elle veut bouger. Se réchauffer. Cette marche participe au maintien de la vie en elle, à la préservation des bouffées de chaleur, à l’ébullition des geysers émotionnels, à la découverte des sources inconnues, à l’exploration des territoires perdus. Elle est persuadée que l’innocence du petit enfant harcelé par les raisonnements d’adultes se pervertit au fil du temps, que les confrontations imposées le privent impitoyablement de la magie de ses mondes intérieurs. Elle veut retrouver cette liberté d’émotions, la spontanéité, la joie, l’insouciance, plonger dans l’eau cristalline des ressentis juvéniles. La rationalisation du monde adulte aboutit immanquablement à une résignation aliénante, l’accumulation progressive des rêves brisés. Elle en a tellement souffert. Elle sent pleurer dans son âme tous les bonheurs martyrisés.  L’amour lui-même est limité par le cadre étroit, structuré, cartographié de la pensée mécaniste des adultes, par la reconnaissance identitaire adorée par le groupe humain. Le mental pervertit la beauté du partage, introduit de force dans le territoire éthéré de l’amour des armées d’envahisseurs, des barbares assassins. Les luttes incessantes couvrent l’âme impuissante de monceaux de cadavres. Et le mental  dévoyé, juste attaché au maintien de sa prédominance, déverse incessamment de nouveaux contingents destructeurs. Elle devine dans ses ressentis une autre dimension, un espace immense, une élévation verticale. Elle s’est échappée, elle a brisé les carcans mais elle est seule. Yoann ne l’a pas accompagnée. Sa vision de l’amour correspond au champ d’investigations des conditionnements acceptés. Elle ne sait pas s’il possède en lui le désir et la force de quitter les geôles de son histoire, de son enfance, de la morale, des refoulements, des douleurs invalidantes, de l’appartenance. Il n’est pas libre et ne le sait pas. Et peut-être même ne veut-il pas le savoir … La conclusion la crispe. Une distance troublante, un éloignement croissant. Et cette randonnée qui les rapproche physiquement marque peut-être une brisure définitive.

« Tu es ma source de vie. »

Il diffusait ces phrases imagées comme des parfums délicats, des cadeaux attentionnés sans réaliser qu’il s’agissait d’entraves. Elle ne voulait plus de cette responsabilité immense. Elle ne supportait plus de sentir cette dépendance et l’obligation d’entretenir le flot. Cet amour nourricier l’emprisonnait. L’impression d’être sa mère et de le sentir accroché à son sein. C’était devenu insupportable. Cette liberté immense qu’elle parvenait enfin à vivre, il l’étouffait de son amour anthropophage. Elle réalisait désormais à quel point il ne s’agissait pas d’amour. Cette vie fusionnelle qu’elle avait acceptée pendant dix-neuf ans, dans laquelle elle s’était plongée corps et âme, elle n’était plus désormais qu’un étouffoir. Elle s’était trompée. Il la privait de son espace.

 

Elle s’assoit sur un tronc couché, un arbre mort, foudroyé. Assommée par la violence du constat. Elle sort la gourde et un paquet de noisettes grillées. Elle s’évertue à mâcher longuement. Quelques instants de suspension dans le déroulement implacable des ressentis libérés. Les yeux dérivant au gré des reliefs, dans les brises légères, sur les tapis de couleurs multiples. La première journée de marche n’est pas finie que déjà les conclusions imposent les scissions ignorées, les colmatages se fendillent, les ciments fragiles craquellent sous la brûlure des consciences réveillées. De son ventre sourd une colère ressassée.  

Ils n’évoluaient pas dans l’amour mais dans un enchevêtrement de dépendances exaltées, une passion torturée, la matérialisation de leurs traumatismes amassés. L’amour n’était qu’un baume sur des plaies purulentes. Il ne les propulsait pas dans une dimension verticale mais dans un champ de batailles infinies, des luttes internes entretenues par les égos tourmentés. Elle en était autant responsable que Yoann. Les attitudes conditionnées par des refoulements irrésolus avaient créé entre eux un lacis de barbelés émotionnels dont ils ne parvenaient pas à se libérer.

L’impression d’avoir partiellement sectionné les enlacements chaotiques lui permet de respirer plus librement, d’apercevoir enfin les territoires qui s’étendent au-delà de ce charnier d’émotions sacrifiées. Elle devine dans les attentions de Yoann des emprisonnements camouflés, des désirs de chaînes reconstituées, des liens édulcorés par des amours mensongers. Il la pénétrait pour la retenir et le poids de son corps l’étouffait, son sexe en elle n’était qu’une ancre crochée, un pieu planté dans une terre souillée et les attentions réclamées représentaient le cordage immonde qui l’étranglait.

« Tu es ma source de vie. »

Elle ne veut plus entendre cette phrase. Elle imagine un pilleur assoiffé pompant avidement l’eau de jouvence qui coule en elle. Son amour barbare n’est qu’un désert qui avance. Elle doit se sauver.    

Elle pleure. Sans retenue. Les larmes sont des acides rongeant des tumeurs."

 

Une réflexion qui jaillissait de nouveau la nuit dernière.

Cet amour humain est-il condamné à servir les égos ?

Alors que l'amour proposé par la Nature, cet abandon délicieux qui n'a aucune intention, aucun projet sinon cette béatitude totale au coeur du monde, offre une plénitude entière, infinie, l'amour humain souffre des pensées insatiables, des pensées secrètes, des enchaînements, des attentes, des conditionnements, des traumatismes, des regrets, des désillusions qu'on ne veut pas voir resurgir, de l'imaginaire qui se perd en conjectures, en suppositions insoumises...On ne peut s'empêcher d'entrevoir des issues dangereuses, des incertitudes que l'on craint de voir jaillir, des devoirs, des nécessités, des rôles à tenir.

La Nature n'attend rien, elle se donne totalement, sans aucune retenue, dans toute sa sensualité, sa force, son énergie. Il ne reste qu'à la contempler, l'éprouver, la ressentir, en jouir même, jusqu'aux larmes d'un orgasme spirituel.

Se peut-il que l'amour humain parvienne à ce stade, entre dans cette dimension de don gratuit, sans aucune attente ? N'y a-t-il pas là un chemin à suivre, un exemple à adopter, constamment, dans une acceptation absolue de la réalité, juste cette réalité de l'instant, l'abandon de toute projection temporelle, mentalisée. Il n' y a aucune peur, aucune angoisse, aucun risque de perte, de désillusion. Tout est là et rien d'autre n'existe. Ce temps futur dans lequel l'amour humain se perd sans cesse n'existe pas, la Nature le crie incessamment, il n'y a rien d 'autre que l'Amour immédiat.

L'Amour de la Nature est la Nature même de l'Amour.

C'est cela qu'il faut apprendre, vivre, éprouver à chaque instant, comme un coucher de soleil dans les prunelles lumineuses de l'être aimé.   

 

 

 

Commentaires (2)

Thierry
  • 1. Thierry | 06/10/2010

Bonjour Sophie.
Je suis très heureux d'avoir pu vous offrir ce cadeau. J'espère qu'il continuera à vous combler.
Bien à vous.
Thierry

Sophie
  • 2. Sophie | 06/10/2010

Le cadeau de ma journée c'était de tomber sur ce blog :D
Merci pour tous ces mots simples et qui viennent du coeur...

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