Le déconditionnement.

Finalement, quand je lis des livres sur la spiritualité, je vois souvent apparaître la nécessité de désapprendre, de "se libérer du connu." Comme si toute cette connaissance accumulée n'était qu'un paravent dressé devant la réalité.

Je m'interroge dès lors sur mon rôle d'enseignant. Je participe à cette obstruction, à ce conditionnement, à cet éloignement de la réalité. Les concepts dont j'use ne sont que des idées formatées.

Je me souviens d'une histoire racontée par Anthony De Mello.

"Je suis prisonnier de guerre depuis un an, j'attends que mon gouvernement paie une rançon pour que je sois libéré. Mes geôliers, avec lesquels j'ai lié une certaine amitié, décident un matin de me montrer mon pays, en m'amenant à la frontière. Nous montons dans un véhicule et nous roulons pendant quatre heures. J'imagine déjà les paysages que j'aime. Enfin, nous arrivons à destination, nous descendons du camion et mes geôliers me laissent contempler les montagnes, les vallées, mon pays, mon beau pays.

Quelques instants après, un geôlier s'approche et me dit.

Nous n'avons pas pu aller jusqu'à la frontière en fait. C'est trop dangereux. Nous sommes encore dans mon pays. Le tien est au-delà de ces montagnes."

Nous remontons dans le véhicule. Je suis abasourdi, assommé. A quoi ai-je réagi ? D'où venait cette émotion ? Uniquement ce conditionnement lié à mon imagination, à la transformation de la réalité, une interpétation associée à mes désirs. Je ne voyais pas ce qui existait mais ce que j'espérais voir, ce que mes souvenirs contenaient, jusqu'à me priver de toute perception sensée. Il ne s'agissait d'ailleurs même pas de mes sens mais d'une déraison qui usait des sens pour valider ce à quoi elle était attachée. Je ne voyais pas ce qui existait mais ce que je voulais voir exister. 

"Mon pays" n'était qu'un concept, une représentation mentale, un concept partagé par des millions de concitoyens que j'imaginais être ceux de mon peuple, de ma patrie. D'autres concepts...

Mes geôliers luttaient pour le maitien de leurs propres concepts et ils étaient finalement aussi enfermés que moi."

 

Tout cela est consternant...

Et mon travail avec les enfants consistent justement à les faire adhérer par une multitude de connaissances, à un conglomérat gigantesque de concepts, d'appartenance, de limitations dans leurs perceptions innées de la réalité.

Lorsqu'ils auront grandi, certains d'entre eux apprendront peut-être à "se libérer du connu."

 

Ils devront apprendre à regarder un arbre sans pour autant le nommer et lui donner toutes les caractéristiques scientifiques qu'ils auront amassées, ils apprendront à regarder l'Océan, les nuages, un pissenlit, une sauterelle, un ver de terre, un grain de poussière.

Non pas regarder avec leurs yeux, écouter avec leurs oreilles, non pas user de leurs sens mais apprendre à ressentir sans rien saisir de connu, totalement vidés de tout pour qu'enfin la réalité les emplisse.

 

Mais pourquoi perdre tout ce temps, et pourquoi perdre en route ceux et celles qui ne recontreront jamais l'intersection leur permettant de changer de voie ? Combien d'individus perdus en route en les conduisant sur un chemin tout tracé, intentionnel, matérialisé, scientifiquement prouvé, religieusement adoré, socialement reconnu.

C'est effrayant. Et ce que je fais vivre à ces enfants est effrayant.

 

C'est pour ça que j'écris les histoires de Jarwal le lutin.

Je sais aujourd'hui qu'il s'agit de me purifier, de me laver de ces souillures dispensées depuis si longtemps. Et que je continue à propager parce que je n'ai socialement pas le choix...

 

C'est pour ça aussi que je dis désormais que c'est Jarwal qui m'écrit. Il me libère d'un fardeau, il m'aide à rester debout.

Il trace pour moi une autre voie.

J'ai autre chose à donner aux enfants que des cartes du monde et des frises historiques, des classifications scientifiques et des règles de langage. Juste des concepts.

C'est insignifiant.

 

Je n'espère rien par rapport à l'existence de Jarwal. Il ne sera peut-être pas lu, jamais découvert. Mais je sais ce qu'il me donne et je l'aime infiniment.    

Commentaires (2)

Thierry
  • 1. Thierry | 01/04/2011

Merci Françoise pour cet enthousiasme et cette vue exacte de ce que j'essaie de mener à bien. Jarwal est là, au coeur de cette osmose qui nous relie.

Lajotte Françoise
  • 2. Lajotte Françoise | 01/04/2011

Tu n'es pas seul à l'aimer tellement. Il est cet être en nous qui demande à vivre, celui que l'on sent juste et vrai, celui qui nous parle de l'amour qui vibre en nous pour chacun et pour toute cette nature autour de nous, qui nous rappelle que seul celui-ci est pure intelligence.
Je remercie infiniment son père qui lui cède humblement la parole.
Mon très très grand voeu: qu'il soit lu, lu, lu, car il est un cadeau extraordinaire et précieux pour chacun.
Cadeau de ta part et pour toi-même aussi car, bien que tu saches qu'il sera loin d'être facile de le "propager", tu lui restes totalement fidèle, hors complètement de l'idée de le rendre "commerciale" et "rentable" car ce serait dès lors le nier, le tuer et, de toutes façons, il se tairait d'emblée, il serait sans message et au contraire de te purifier t'infecterait. Tu ne serais plus toi, tu mourrais à toi-même... Impossible n'est-ce pas?
Qu'on se le dise: Jarwal n'est pas une historiette bien mignone, Jarwal est une invitation (non pas une injonction dogmatique et soi-disant morale!)à retrouver conscience et à partir de là... Je vous laisse le lire!
Françoise.

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