Le formatage de l'école

Je me bats depuis très longtemps avec le fonctionnement qui fait qu'un enfant ne va travailler qu'en fonction de la note qu'il va obtenir, de la peur de la sanction, de la peur du redoublement, de la peur du regard des autres, du jugement des parents...J'ai dit aux enfants cette semaine q'ils allaient écrire eux-mêmes leur dernier bulletin, celui qui va être lu par les profs à l'entrée en sixième, je leur ai demandé d'écrire une appréciation sur l'ensemble de leur travail pendant leur annnée de CM2. La première chose qui ressort, c'est leur moyenne générale, c'est la première chose à laquelle ils pensent. Et pourtant, pendant un an, j'essaie de leur faire comprendre que ça n'est pas l'essentiel, que leur évolution personnelle est bien plus importante mais cette pression sociale, ce fonctionnement chiffré, cette obligation de résultats visibles, présentables, restent pour eux la seule norme importante. Il y a heureusement des cas à part...Une petite a écrit qu'elle avait beaucoup aimé discuter et qu'elle voyait bien qu'elle arrivait mieux maintenant à exprimer des pensées profondes, qu'elle n'avait jamais autant parlé de l'amour, de la mort, de la vie, de l'Univers, de la beauté de la Nature, du bonheur de sentir son corps, de l'importance d'avoir une amie (elle dit de son amie que c'est son soleil)...
Les enfants subissent une pression énorme pour "apprendre un métier", pour "gagner sa vie", réussir ses études pour avoir de l'argent, pouvoir consommer, acheter la dernière audi, le nouvel i pad, ou un i phone (ils connaissent très bien ces engins à la mode), ils sont déjà dans la peur du chômage, la peur de l'avenir, la peur de la vie. Ils vivent dans une peur constante dès l'école maternelle. Il faut "réussir"...Avoir de l'argent...Cet embrigadement est une abomination, un formatage dont la puissance est sans fin, l'idée aussi que la compétition est une loi humaine, qu'il faut être le meilleur, même dans le sport la notion de jeu passe au second plan, le foot est un modèle surpuissant, gagner des fortunes en tapant dans un ballon, et se payer des call girls, une ferrari, une maison avec piscine, leurs modèles n'est pas le sportif mais l'homme riche, quand je parle des aventuriers qui ne gagnent pas un centime, n'ont pas de sponsors, ils s'en détournent, c'est un combat constant pour essayer de leur faire voir une autre vie, d'autres valeurs, un homme et non une réussite sociale...Toutes ces années de soumission passive construisent des citoyens, pas des hommes libres.
Ca fait longtemps que je me demande ce que je fais là-dedans...Est-ce que ça sert à quelque chose ? Est-ce que je m'illusionne pas en espérant apporter une observation lucide ? Quelques pistes de vie pour qu'un équilibre se fasse.
Mais quand j'entends des enfants en fin d'année scolaire me demander si l'exercice que je leur donne va être noté, je vois bien que rien n'est fait...Est-ce que j'aurai un bon salaire ? On en est toujours là...

A la prochaine rentrée je vais entrer en guerre totale contre mon inspecteur et les profs du collège. Ils veulent des notes chiffrées, un bulletin scolaire avec une moyenne générale.
Ils n'en auront plus. J'irai jusqu'au blâme administratif si nécessaire. Je suis assez soutenu par quelques parents pour obtenir des témoignages devant l'inspecteur d'académie si je suis convoqué. Puisque j'apprends aux enfants à ne pas être soumis, autant que je donne l'exemple jusqu'au bout.
 
Après 27 ans d'enseignement, je peux dire qu'il était beaucoup plus intéressant de travailler il y a dix ans en arrière. Même si l'esprit de compétition existait, il n'y avait pas tout ce qui s'est greffé depuis. Désormais, la reconnaissance passe bien davantage par le "crétinisme" que la performance, le désir d'apprendre, cette envie de se projeter en avant. Le leader est un "négationniste"...C'est effroyable. "NTM" est bien plus reconnu que "Rimbaud". Les poètes engagés brûlent des bagnoles et cassent du flic, ils violent des filles dans les caves et se shootent à la colle, font des bras d'honneur et n'ont aucun honneur. Ce monde part en vrille. Je le vois tous les jours en entrant dans ma classe. Et je m'y épuise au-delà du raisonnable.
 
On a eu cette semaine une nouvelle qui nous a assommés...
Le nouvel instit en charge d'une classe de 29 CM1 à la rentrée n'a jamais mis les pieds dans une classe, n'a reçu aucune formation mais il a un master en biologie...La belle affaire...Un enseignant de l'école va être nommé d'office par l'inspecteur pour servir de "formateur"...Ils n'ont pas parlé de rétribution bien entendu. L'objectif pour moi est clair. L'état va casser l'école laïque pour qu'un maximum de parents se tournent vers l'école privée. On va fermer les IUFM (déjà fait à Chambéry). Des économies gigantesques pour l'état.
Je connais des enseignants qui sont partis. Et il était grand temps pour eux. Ils se détruisaient. Pas d'autre solution.

En septembre j'aurai 30 élèves de CM2...Pour 2000 euros par mois. 27 ans de carrière. Plus de mille enfants. Il me reste 15 ans à faire.

Commentaires (2)

Thierry
  • 1. Thierry | 24/03/2012

Tout est fait pour que les enseignants soient conditionnés. L'Etat ne cherche pas à créer des individus éveillés et dès lors il serait néfaste que les enseignants le soient. Par conséquent, ce sont les plus formatés qui profitent des promotions, des inspections de complaisance, des revalorisations de carrière...Mais ils existent aussi ceux qui luttent, dans l'ombre...

Oz
  • 2. Oz | 24/03/2012

Alors là, chapeau. Enfin quelqu'un qui se bat pour un enseignement véritable. Marre de ses profs conditionnés et soumis au système qui ne remettent rien en question, qui ancrent des opinions toutes faites dans la tête de leur élèves, et surtout qui ne le apprennent pas à réfléchir, qui ne comprennent pas que certaines choses doivent être mise en place dès le plus jeune âge pour que l'élève puisse réellement découvrir la vie sans être conditionné par des besoins créés par la société.

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