Les Éveillés (roman) 2

Humilier la Mort.
Cette journée de voile.
Ses parents lui avaient offert une semaine de stage dans un club près du Conquet. Ils s’occupaient des visites à l’hôpital. Inutile qu’il continue ses veilles.
« Tu en as déjà tellement fait, Yoann. Il faut que tu profites aussi de tes vacances d’été. »
Il avait déjà son diplôme de chef de bord. Une première sortie avait montré aux
responsables du club qu’il pouvait prendre en charge un voilier avec des débutants.
C’était le dernier jour. Un des deux bateaux à moteur chargé de l’assistance était tombé en panne. La sortie avait pourtant été maintenue. Un moniteur avait décidé d’accompagner les trois voiliers des stagiaires dans un autre dériveur. Des vieilles caravelles rénovées, lourdes, peu maniables. L’énervement de cette panne mécanique les avait détournés d’une autre priorité. La météo. Personne ne l’avait étudiée. C’était la première année du club. Des gérants sans expérience. Des jeunes étourdis de rêves.
Ils étaient partis. Sortie du goulet de Brest, direction sud-ouest. Ciel mitigé, des chapelets de cirrus étirés, beaucoup de vent en altitude, une houle croisée, assez délicate à manœuvrer. Les voiliers étaient suffisamment secoués pour que ses trois passagers ressentent rapidement les effets du mal de mer. Deux jeunes filles en vacances, une vingtaine d’année, un père de famille qui avait laissé sa tribu sur la plage. Tous les trois néophytes. Il avait essayé de les intéresser à la progression du bateau, leur passer les commandes, gérer la grand-voile puis le foc mais les deux filles avaient finalement décidé de se poser au fond de la coque et de ne plus s’occuper de rien. La nausée ne les lâchait plus. Elles préféraient discuter des garçons du camping pour refouler les remontées de bile. Le père de famille restait concentré sur le foc. Silencieux.
Le ciel s’était couvert à une vitesse affolante. Une barre noire gonflant sur l’horizon. Comme une avalanche sombre déboulant sur les flots, un concentré de forces vives. Il aurait voulu faire demi-tour mais le moniteur dans son voilier avait continué à les mener vers le large. Et puis le bateau à moteur s’était arrêté. Net. Cent mètre devant eux. Vraiment pas un bon jour. Il avait regardé les deux jeunes essayer de le redémarrer. Il était passé à leurs côtés.
« Saloperie de moteur. Et Jeannot, Jeannot !!! Fais demi-tour, le moteur est noyé !!! Jeannot !!! Putain, il entend rien ce con !!! »

Une intuition.
Il avait viré de bord, refusant de poursuivre le voilier de tête. Les deux autres caravelles avaient continué, préférant sans doute essayer de garder le contact avec la sécurité toute relative du moniteur.
Quelques minutes avaient suffi pour que le vent se renforce considérablement. La masse noire s’était rapprochée avec la furie d’un prédateur. Il se souvient très bien du regard inquiet du père de famille qui luttait avec le cordage de sa voile gonflée.
« On va rentrer, lui avait-il dit. On ne va pas les attendre. »

La houle, comme des collines en mouvance, le voilier ballotté sur les pentes. La remontée devenait délicate, la vitesse à peine suffisante pour franchir la crête, la descente prenait des allures de toboggan, le creux paraissait vouloir les engloutir. Les filles s’étaient tues, pétrifiées par le changement incroyable de l’Océan, la disparition quasi-totale de la côte, le claquement de la bordure des voiles, le sifflement aigu de l’air dans les drisses, rien à voir avec la balade tranquille qu’elles avaient imaginée.
Il leur avait demandé de se déplacer sur tribord pour équilibrer la gîte. A chaque descente dans les creux, elles recevaient des paquets d’eau froide, des embruns qui les fouettaient. Leurs visages angoissés, celui du père de famille. Il ne les a jamais oubliés. La prise de conscience brutale qu’il tenait leur survie dans ses mains. Plus de bateau de secours, le voilier du moniteur hors de vue, le vent qui ronflait comme une tuyère d’avion, le ciel ballonné de cumulus distendus, dégueulant des nuées grasses puis des flopées de grains serrés, des pluies épaisses, des rafales imprévisibles, le bateau qui partait en surf sur les pentes mobiles, le grondement des masses furieuses, l’adrénaline qui montait, cette impression de puissance, l’impossibilité de perdre le combat, la force dans son corps, la certitude que lui au moins s’en sortirait, aucune peur, un immense plaisir, une lutte qui irradiait dans ses muscles des frissons de bonheur, l’envie de rire, il se retenait, l’eau noire de l’Océan, des dentelles d’écume qui ourlaient les crêtes brisées, la puissance de la houle qui les soulevait, les projetait dans des vallons sombres, l’horizon disparu, puis l’ascension délicate vers le col devant eux, le bateau qui se dressait, il voyait le père de famille cramponné au pied du mat, les deux filles se serraient l’une contre l’autre, plus un mot, les yeux hagards, les corps pétrifiés, il pensait à tous les récits de marins dans les mers du Sud, les quarantièmes rugissants, le bonheur qu’ils devaient éprouver, cette confrontation avec soi-même, l’Océan comme témoin, le haut de la vague, l’étrave qui basculait, un instant au-dessus du vide, et le plongeon dans le gouffre liquide, il ne pensait pas que l’Océan puisse changer aussi rapidement, le vent devenait hurlement, les autres voiliers avaient disparu, même du haut des crêtes il ne les voyait pas, la force indomptable de la houle l’empêchait de virer à tribord, le voilier courait vers des falaises contre lesquelles il commençait à voir les rouleaux écumeux se briser, il fallait tourner, il ramenait la barre, il sentait dans le bois des vibrations sourdes, la coque frissonnait sous les efforts, des raideurs de squelette torturé, des craquements lugubres, cette puissance de l’Océan, il n’en revenait pas, et toujours cette joie étrange qui ne le lâchait pas, le danger comme une sève euphorisante, les falaises qui se rapprochaient, impossible de maintenir le cap vers la baie où se cachait le port, les vagues les repoussaient immanquablement vers la côte rocheuse, le regard de l’homme à l’avant, il s’était retourné, ses yeux effarés, remplis de cette angoisse de l’incertitude, de la projection effrayée vers une issue redoutable, l’imagination qui s’emballe, il ne tenait plus sa voile, l’accélération soudaine du voilier, une rafale incroyable, le bateau qui gîte, l’eau qui s’engouffre, les écoutes lâchées, la poulie de la bôme qui casse, la barre horizontale qui passe au-dessus des têtes comme une guillotine, l’étrave qui plonge au fond du creux, les filles qui hurlent, la vitesse, la vitesse, l’eau noire qui bouillonne, le sifflement aigu dans les drisses, les falaises à deux cents mètres, il lâche le gouvernail, à quatre pattes il avance vers le pied du mat, il passe le bout par-dessus la bôme et la fait coulisser vers l’arrière, des gestes sûrs, précis, rapides, il revient s’asseoir, il règle la voile, les filles qui hurlent, l’eau qui s’engouffre, le père tétanisé à l’avant, des paquets de mer qui l’assaillent, un creux, une crête, un creux, une crête, et la force en lui, cette énergie phénoménale, il ne comprenait pas cette absence de peur, juste ce désir de lutte et puis là, l’idée, la révélation, l’illumination.
Humilier la Mort.
Cette envie de crier sa force.
Cette joie incommensurable du défi, de l’ultime défi.
« Je fais une dernière tentative pour virer vers le port. Si ça ne marche pas, on saute à l’eau et chacun se débrouille. Vaut mieux ça que d’arriver sur les falaises. »
Les filles qui hurlent, le père qui se retourne.
« Je ne veux pas mourir. Ma famille. »
Les épaules tombantes, le corps assommé par l’abandon de l’esprit.
Lui, il savait qu’il ne mourrait pas, il savait que la Mort ne pouvait rien contre sa force, contre cette joie qui le propulsait au-dessus du drame, elle ne pouvait pas l’atteindre, il était au-delà de la Mort.
« Mettez-vous tous à gauche quand je vous le dirai. On va avaler plein de flotte mais en gîtant à fond, on arrivera peut-être à tourner. Si ça le fait, il faudra écoper, enlevez vos chaussures pour balancer le maximum d’eau le plus vite possible. »
Les filles qui hurlent.
« Et fermez-la !!! Si vous voulez que ça marche, il faut m’écouter !! »
Il avait attendu de franchir la crête et en profitant de l’accélération il avait déclenché le virement.
« Allez, tous à gauche !!! »
Un ordre.
Ils avaient obéi.
Le bateau qui gîte, qui résiste au mouvement de l’eau, la coque qui dérape, la barre qui vibre dans ses mains rivées au bois, les jambes assaillies par les flots qui se déversent, les voiles qui gémissent, l’écoute enroulée autour de son poignet, il sait qu’il doit la libérer s’il saute à l’eau, il réfléchit à une vitesse stupéfiante, une lucidité qui le bouleverse, le bateau qui tourne, les filles qui écopent, le père qui vomit sur ses genoux, la bouillie bileuse qui se répand dans l’eau avalée par la coque, les filles qui écopent, tête baissée, furieusement, en pleurant, le père qui s’y met, l’énergie, l’énergie, et sa force, ce magma qui le transporte au-dessus de la peur.
Humilier la Mort.
Ce bonheur inoubliable.
Le voilier qui remonte la houle, les filles qui rient nerveusement en sanglotant, le père qui regarde les falaises qui s’éloignent, l’étrave qui fend les crêtes, ses mains cramponnées à la barre, les embruns qui le giflent, le goût délicieux du sel sur ses lèvres, le ciel noir comme une nuit en avance, le bonheur, immense.
Illumination.
Le monde était là pour l’aider dans son combat. La Nature n’était pas qu’un terrain de jeu. Il ne l’avait jamais regardée correctement, il avait limité ses regards à l’apparence, juste un stade immense, l’erreur était flagrante, il avait besoin d’un partenaire, il venait de le trouver.
Un tel bonheur, toute cette chaleur dans son ventre, cette clairvoyance en lui, des frissons à en pleurer, l’impression d’être ouvert à la vérité, de tout comprendre, en quelques instants, de voir se dessiner l’intégralité du parcours à venir.
La Nature comme partenaire.

Un bateau de pêche les avait récupérés. Il rentrait avec deux collègues, des caseyeurs, ils tiraient déjà le moniteur, les deux autres voiliers, le bateau à moteur. Ils les avaient trouvés en perdition.
L’arrivée à la plage, ses parents qui l’attendent, leurs visages inquiets, ils tirent les bateaux sur le sable, les deux filles et le père, les jambes flageolantes, les moniteurs qui s’excusent, honteux, désemparés.
Il s’en moque, il n’est pas là, il a pris son envol, il le sait, l’essentiel s’est révélé.
Un regard vers le large.

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