LES ÉVEILLÉS : réécriture

Anita berchenko, fondatrice des éditions du 38 souhaite publier l'intégralité de mes romans.

J'ai donc décidé de reprendre "Les Eveillés". 

Je sais qu'il est inabouti. Je sais que lorsque je l'ai écrit, les émotions étaient trop intenses pour que je puisse simultanément ne pas perdre de vue l'écriture elle-même. 

Je sais qu'il ne s'agit pas de mon écriture actuelle mais principalement d'une libération existentielle. 

Je dois reprendre ce texte et le passer par le filtre assidu de la forme. Le fond est posé et ce fut si difficile par moments que les mots n'ont pas été ajustés, que les phrases sont alourdies par ce flot chaotique d'émotions réveillées.

Ce livre est intégralement personnel. De la première à la dernière ligne. 

Je l'ai écrit pour être en paix.

Une thérapie solitaire.

 

Rien de bien extraordianire à ce sujet mais j'ai fini par comprendre en l'écrivant pour quelle raison j'aimais autant les musiques répétitives. 

Elles ressemblent parfois à la mélodie hypnotique d'un électrocardiogramme, la nuit, quand vous veillez un proche. 

Les quelques notes de piano au début de ce morceau. Puis les violons, comme des respirations, des souffles ténus.

J'ai véillé mon frère, cliniquement mort, pendant des semaines. Il y a très longtemps.

Ces musiques révèlent les empreintes fossilisées dans ma mémoire, les sons, les odeurs, les lumières, les silences, quelques mots parfois. Toutes ces nuits de veille.

Des tristesses immenses puis des élans surpuissants d'énergie. 

Des douceurs ineffables aussi. J'étais assis dans le fauteuil basculant, une couverture sur les jambes. J'écoutais la vie de mon frère dans son corps détruit. Cette machine qui battait la mesure. 

Comment était-il possible qu'un coeur batte encore dans un tel chaos ?

J'ai aimé la vie dans ces nuits de silence. J'ai aimé sa force, sa ténacité. J'espérais même pouvoir l'aider dans sa tâche. Il m'est arrivé de ne plus voir mon frère dans sa forme humaine mais uniquement cette vie insérée. 

Il m'est arrivé même de ne plus m'éprouver vraiment, de perdre conscience de mon être et de n'être plus que ce rayonnement.

Je sais que tout ce que j'écris prend sa source dans ces nuits silencieuses. C'est là-bas que mon esprit s'est ouvert et pendant trente ans, j'ai pensé à l'inverse que j'y avais perdu une partie de moi-même. Et parce que je ne comprenais rien de tout ça, il a fallu que moi aussi, je goûte aux affres de la douleur et de la souffrance.  Mon corps n'a pas subi trois hernies discales accidentales : je les ai fabriquées. Inconsciemment et minutieusement fabriquées.

On devrait toujours chercher la cause des choses puis analyser intégralement leurs effets. Ne pas chercher à comprendre revient à se condamner à une double peine, puis une triple, puis une autre encore. Si nécessaire. 

La vie ne peut pas être figée. Puisqu'elle était encore active dans le corps de mon frère alors que la médecine le condamnait à mourir dans les heures à venir, c'est que moi qui dispose de tout mon potentiel physique et cérébral, je dois comprendre, je dois chercher, je dois grandir, je dois honorer l'existence, enlacer cette vie en moi.

2014 02 25 18 28 29

"Cinq jours après l’opération de la boîte crânienne le pansement de Christian avait été retiré.

Il avait suivi les mains de l’infirmière qui dévidait lentement le ruban sali.

Christian n’avait toujours pas repris conscience. Juste de brèves remontées agitées. Suivies de plongées abyssales. On leur disait que c’était les effets de l’anesthésie ajoutés au traumatisme.

Les compresses collées par des suintements gras se déroulaient comme des peaux détachées de la chair.

Le besoin impérieux de s’appuyer contre le mur, de sentir dans son dos une masse solide.

La peau plissée dissimulait un creux immonde, un vide effroyable, comme un trou couvert par une toile fripée. L’insignifiance de ce qu’il avait imaginé. Le cerveau à fleur de peau, une mince pellicule flétrie devant servir de carapace.

Le chirurgien était passé. Il était très satisfait. C’était une première pour l’hôpital. Et « une belle réussite. »

Il avait imaginé son frère découvrant dans un miroir « cette belle réussite », ce visage ravagé, ce crâne mutilé, cette cicatrice boursouflée qui dessinait d’une oreille à l’autre un liseré immense. L’empreinte ineffaçable d’un désastre consommé.

C’est cette nuit-là qu’il avait rencontré la mort.

Pendant son tour de veille. Il était dans le fauteuil. Ce n’était pas qu’un rêve. Impossible qu’une telle précision puisse se mêler à des sensations aussi fortes. Il n’a d’ailleurs jamais rien oublié. Rien. Et pourtant, quand elle est arrivée, il dormait. Un simple rêve aurait succombé à l’acide du temps.

Le froid. Il l’avait senti remonter en lui comme un liquide dans la masse cristallisée d’un sucre. Impossible de l’arrêter, un envahissement inéluctable, le souffle glacé qui gagne les fibres, fige les membres, il s’était lové dans une demi conscience, cherchant à se recouvrir de la couverture, puis les frissons s’étaient immiscés dans son bassin, son périnée, le bas de sa colonne, l’impression d’une présence à ses côtés, quelque chose d’indéfinissable, comme une vapeur, une pesanteur collante sur ses yeux, l’incapacité de s’extraire du sommeil, de s’arracher à cette étreinte qui l'enserre, le froid qui se répand dans sa poitrine, l’intuition que cette vapeur étrange vise le crâne, que cette ascension sans reflux a pour objectif d’envahir son esprit, que la citadelle doit tomber sous les assauts polaires, il tremble, la peur s’installe, une étreinte autour de sa gorge, le froid qui l’encercle et ruisselle en lui, comme un fluide doucereux qui l’endort, l’entraîne, épuise ses résistances, il se sent couler comme une pierre, toujours ce froid qui l’immobilise, l’alourdit, pèse sur sa conscience, cette nuée qui s’infiltre désormais par les narines, il en sent les effluves discrètes, comme un poison langoureux, il suffirait d’ouvrir les yeux, ouvrir les yeux, c’est pourtant si simple, cette impuissance effroyable, cette horreur qui le raidit, ce dégoût et cette honte, il s’était recroquevillé, des tremblements sur les lèvres, l’impression d’une lutte perdue, la découverte répugnante de son insignifiance, toutes les faiblesses intimes qui nourrissaient des détresses invalidantes, ouvrir les yeux, c’était pourtant à la portée de n’importe qui, cette honte et ce dégoût de lui-même, cette fragilité immonde qui l’étouffait depuis si longtemps, elle était là, dans toute sa rage, elle l’étranglait, elle l’étranglait.

L’air qui siffle dans le tuyau rétréci d'une trachée artère, une quinte de toux, le bruit qui résonne dans sa tête, le râle de la vie qui s’en va, un gargouillis hideux, quelques chapelets de bulles, une asphyxie comme une étreinte fatale, la vie qui se retranche dans les derniers bastions de son esprit agonisant, le froid qui le fossilise, il sent qu’il part, la terreur, la terreur qui l’inonde, le remplit, le pénètre, le fiel gluant qui ruisselle dans ses veines, cette semence assassine, le dégoût de sa faiblesse...

Non, c'est impossible, insupportable, inacceptable.

Lutter, il doit lutter, s’échapper, il concentre son énergie dans le creuset de son esprit, une boule ardente, il y puise des désirs de survie, des volontés de jaillir, de s’arracher du piège, de briser l’enceinte, il se concentre, se concentre et il ouvre les yeux en hurlant, comme deux volets repoussés par des mains puissantes, l’intrusion désirée de la lumière, il déplie les jambes, repousse furieusement la couverture, il se lève, il titube en râlant, il balance les bras pour repousser l'ennemi invisible qui s'acharne.

Il s’approche du lit, Christian qui étouffe, la bave aux lèvres, une crise d’angoisse qui l’emporte, les yeux révulsés, la terreur, la terreur, l’horreur qui le broie, les douleurs qui le submergent, son frère qui se noie dans la boue de son désespoir, il est trempé de sueur, il lutte, il n’en peut plus, et ce cri rauque, ce cri infini, ces larmes qui jaillissent, ces sanglots qui encombrent sa trachée artère, ses mâchoires bloquées qui ne peuvent même pas s’écarter, il étouffe, il se noie …

« Christian, respire, respire, je suis là, Christian, regarde-moi, ne pars pas, je suis là, Christian ! »

Il sait que son frère étouffe, qu'il va mourir, que son cœur ne pourra pas tenir.

Il se lève, il sort dans le couloir désert et il hurle.

« Charlotte ! Charlotte !! »

Elle arrive en courant, il la laisse passer, elle se penche au-dessus du visage défiguré.

« Christian, écoute-moi, je vais te donner un calmant, ça va aller tout de suite. Je reviens. »

Elle sort de la chambre.

Il la remplace.

« Christian, reste là, ne pars pas, tu m’entends, tu vas t’en sortir, tu vas t’en sortir, Christian ! »

Charlotte revient. Elle a une seringue. Elle enfonce l’aiguille dans le cathéter et injecte le liquide.

« C’est un calmant. Ça va aller, Christian. Ça va aller. »

Elle enserre la tête qui se balance de droite à gauche, elle plonge ses yeux au cœur de sa souffrance, elle caresse ses joues, sa voix est un baume d’amour, un lien qui le retient.

« Ça va aller, Christian, on est là, on est avec toi, on va s’occuper de toi, je t’ai donné un calmant, ça va passer. »

Il a les jambes qui tressautent, les doigts crochés autour des barres qui encadrent le lit, un râle lugubre dans la gorge, les yeux exorbités, figés sur l’horreur intérieure, le regard lointain, vers un monde inhumain.

Elle serre délicatement la tête immobile contre sa poitrine.

« On va te laver un peu, Christian, tu es en nage. »

Il pleure, il ne bouge plus, il la fixe, comme un point d’ancrage contre le courant mortel.

« On est là, Christian, on est avec toi. »

Ce regard halluciné. Comment pourrait-il l’oublier ? Combien de fois il a revu en lui ces yeux torturés, le reflet de l’enfer ? Dans quel chaos Christian avait-il été jeté ? Il imaginait des champs de batailles jonchés de cadavres mutilés.

« Charlotte …

Oui, Yoann ? »

Il doit se libérer, expulser par les mots partagés ce venin létal, se purifier, extraire de son esprit cet envahissement barbare.

«  Elle était là.

-- Qui ça ? »

Silence. Les mots comme des glaires dans sa gorge.

«  La mort … La mort Charlotte. Je l’ai sentie. Elle était là. »

Elle le regarde. Il est au bout du lit. Il a les mains serrées sur les montants métalliques, les avant-bras qui tremblent.

« Je reviens, Christian. »

Elle s’approche, elle l’enlace, le serre contre sa poitrine.

« Je m’étais endormi. Elle était dans mon rêve mais je n’arrivais pas à sortir, je n’arrivais pas à me réveiller, c’était affreux, tu sais comme quand tu tombes et que tu n’arrives pas à ouvrir les yeux … Mais là, c’était pire. J’étouffais. Pourquoi est-ce que, moi, j’étouffais alors que c’est Christian qui partait ? J’ai l’impression que la mort voulait m’empêcher de l’entendre. Tu te rends compte, elle a essayé de le prendre et elle est venue dans mon rêve pour faire son sale boulot. Putain, je la hais !

- C’était un rêve Yoann. Ne crois pas tout ça. Tu es juste très fatigué, tu es toujours sous tension, c’est normal que tu fasses des cauchemars. Ne t’inquiète pas, ça va aller maintenant. Christian va dormir et tu dois te reposer. Tu sais, les cauchemars de Christian, c’est un bon signe aussi même si c’est effrayant à voir. Son cerveau fonctionne, il a des réactions, une vie profonde. C’est pour ça aussi que maintenant on peut augmenter les doses de calmant. On ne pouvait pas prendre ce risque avant. Je vais chercher de l’eau et un gant, on va le laver un peu et changer ses draps, ils sont trempés. »

La mort était là, il le sait, ça n’était pas qu’un cauchemar.

 

 

 

Commentaires (4)

Thierry LEDRU
  • 1. Thierry LEDRU | 23/01/2019
Travailler un roman sous le coup de l'émotion serait regrettable et ne profiterait pas à la plume. Quand le cœur et l'esprit sont "envahis d'herbes sauvages, entourés de broussailles", notre faculté (ou "don") ne peut "servir à révéler ses richesses, ni ses beautés et sa distinction".
Ah, chère Plume, que voilà exactement ce que je pense et que je vais tenter de réaliser.
Progresser avec la machette dans la jungle émotionnelle mais certainement pas tout raser :)
laplumefragile
  • 2. laplumefragile (site web) | 23/01/2019
Nul besoin de me remercier. J'apprécie ton blog et surtout t'écrire, échanger, raconter, explorer... Tous ces verbes du premier degré que tu as cités dans l'autre billet, ils sont évocateurs de ce que nous sommes, et je pense effectivement qu'il faut s'y raccrocher fermement pour ne pas tout laisser tomber et pour continuer ce que nous aimons faire avec ardeur, hardiesse et vigueur.

Je comprends tout à fait la nécessité de vouloir réécrire cet ouvrage avec toute la lucidité dont tu disposes à présent. Je m'interrogeais juste sur cette entreprise qui transformera forcément le produit initial et qui ne véhiculera peut-être plus l'essence même du texte original (quand bien même il serait chaotique, empreinté d'un pathos absolu).
Mais ce que tu dis et la façon dont tu justifies cette réécriture, c'est exactement ce que dit V. Woolf dans Une chambre à soi, quand elle parle du rapport à l'écriture. Travailler un roman sous le coup de l'émotion serait regrettable et ne profiterait pas à la plume. Quand le cœur et l'esprit sont "envahis d'herbes sauvages, entourés de broussailles", notre faculté (ou "don") ne peut "servir à révéler ses richesses, ni ses beautés et sa distinction".

Après, faut-il tout jeter dans une écriture dominée par une colère, tristesse, peur ou mélancolie ou tout autre forme émotionnelle ? Il faut parvenir à conjuguer liberté d'expression, assouvissement d'une passion et probité, rigueur et clairvoyance afin de ne pas se perdre dans un récit qui finirait par manquer cruellement de discernement.

f.
Thierry LEDRU
  • 3. Thierry LEDRU | 22/01/2019
"comment revivre sans les revivre ces douleurs intestines "
Parce que le temps est passé et avec lui la compréhension de tout ça. Ce qui me permet d'écrire sans être submergé jusqu'à en perdre le fil des mots. Il ne s'agit pas d'effacer les émotions mais de les rendre parfaitement saisissables. Il ne faut pas que le chaos de mon esprit, à cette époque, confère au livre lui-même un effet chaotique de par une écriture inaboutie. Je ne suis plus l'homme qui a écrit ce livre, il y a longtemps. Il est donc indispensable que l'homme d'aujourd'hui écrive avec lucidité et clarté ce qu'il n'est plus. Mille mercis Plume fragile pour ce passage qui m'éclaire ;)
laplumefragile
  • 4. laplumefragile (site web) | 22/01/2019
Comment retourner dans ces méandres ? comment revivre sans les revivre ces douleurs intestines ? Comment réécrire une écriture viscérale qui t'a pris aux tripes sous une autre forme que celle-ci ? Est-ce que The tumbled sea pourra si bien se prêter à cet écrit renouvelé ? Ou bien est-ce que la mélodie d'un cœur qui s'est ouvert au cours de ce traumatisme aura changé ?

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