Lynchage médiatique

Voilà le courrier que j'envoie mardi à diverses personnalités parisiennes...

 

"Monsieur.

 

Je vous adresse ces trois exemplaires de mes romans car je revendique le droit au lynchage médiatique. En effet, je ne suis qu’un instituteur perdu dans une petite vallée des Alpes, je ne connais personne dans le gotha des people, je n’ai pas accès aux médias et, comme de surcroît, je suis pétri de principes moraux, je suis condamné à rester incognito et à continuer à vendre mes écrits dans des volumes misérables.

Je réclame par conséquent le droit à bénéficier de ce lynchage médiatique si puissant pour les ventes, cette reconnaissance de tous, cette mise en lumière, l’intégration à cette masse frénétique des stars conspuées mais rentables.

 

Je n’ai pas de femme de ménage à disposition et même si c’était le cas, une agression sexuelle proférée par un instituteur n’intéresserait personne d’autre que le correspondant local du journal régional. Insuffisant pour doper les ventes de mes romans. Je pourrais à la rigueur agresser la dame qui fait le ménage dans ma classe le soir, quand l’école est déserte et qu’elle manie avec dextérité le manche…à balai. Je pourrais facilement la menacer de la faire renvoyer si elle venait à se plaindre. Je lui suis supérieur tout de même. Mais voilà, j’ai des principes moraux intangibles et je n’arrive pas non plus à me faire à cette idée d’une quelconque supériorité sociale. C’est tellement stupide.

 

Bon, alors, je pourrais m’en prendre à mes élèves et pratiquer des attouchements sexuels. Jamais, ils ne se plaindraient, ils auraient trop peur. Mais rien que d’avoir écrit ça, j’ai envie de vomir. Et je n’ai même pas d’histoire de pédophilie à dénoncer, ni actuelle, ni ancienne. Et d’ailleurs, si jamais, je venais à être informé de quoique ce soit de ce genre, je déclencherais aussitôt un tsunami policier et judiciaire. Ça me semble tellement évident. 

Toujours ces principes moraux qui me condamnent à rester incognito.

 

Je pourrais peut-être proférer des paroles racistes envers les enfants maghrébins de ma classe mais, moi, je ne suis pas un politicien et je serais certainement condamné, je perdrais mon poste et je ne pourrais plus subvenir aux besoins de ma famille. De toute façon, je respecte ces enfants tout autant que les autres.

 

Je pourrais éventuellement entrer en string dans un magasin et brailler comme un goret dans un mégaphone ou encore mieux pendant la montée des marches au festival de Cannes, là où je serais filmé mais c’est tout simplement ridicule et c’est une des grossières erreurs de l’évolution des espèces de n’être pas parvenu à tuer tous ceux qui postulent volontairement au ridicule et à l’outrage. Le problème de la surpopulation aurait été réglé.

 

Je pourrais aussi raconter dans mes romans mes turpitudes adultères et révéler au grand jour, la vie privée de mes amantes mais je n’en ai pas étant donné que j’aime infiniment la femme qui partage mes jours et que je me satisfais de contempler la beauté ineffable de la gente féminine. Et d’ailleurs, il aurait fallu que je sois déjà un célèbre ex présentateur du journal de TF1 pour que ça ait une incidence réelle sur la vente de mes romans.

 

Voilà  d’ailleurs, le fond du problème. Pour exploser les scores des écrits, aussi insignifiants soient-ils, il faut déjà être célèbre. Je n’ose imaginer les ventes des prochains livres de tous les protagonistes de ces différentes affaires. Leurs ignominies sont si bien mises en scène.

 

Alors que moi, simple instituteur, ma vie ne sera jamais étalée au grand jour, c’est trop insignifiant. Je n’aurai jamais l’aura de ces puissants, je n’aurai jamais cette couverture médiatique.

 

Et mes principes moraux me condamnent à l’anonymat.

 

Je pourrais essayer de passer dans une télé réalité mais je ne suis pas une blonde à forte poitrine, ni un ancien sportif, ni un éphèbe, ni un macho décérébré, ni un border line, ni un acteur délaissé, enfin rien de tout ce qui remplit les castings. Juste un instituteur totalement basique.

 

C’est pour toutes ces raisons que je réclame votre indulgence et souhaite par-là bénéficier de toutes les critiques les plus virulentes, que mes écrits soient vilipendés, qu’ils soient jetés en pâture dans les griffes les plus acérées de vos chroniqueurs les plus acerbes, qu’ils abandonnent toute retenue et profitent de cette opportunité pour mettre en lumière leurs talents. Je suis tout disposé à subir les pires outrages et à en remercier les auteurs.

Je ne cherche pas la reconnaissance du milieu littéraire mais juste l’étalage au grand jour de mes insuffisances d’écrivain. Ce lynchage médiatique sera pour moi un fabuleux tremplin. Comme pour tous les autres.

 

Mes principes moraux m’interdisent toute autre voie.

Je compte sur votre rage.

 

Recevez Monsieur l’assurance de mes sincères salutations.

Commentaires (6)

Thierry
  • 1. Thierry | 17/06/2011

Bonjour Michel
Merci pour ce commentaire. On verra comment "Paris" prend les choses, les courriers sont partis :)
Bien cordialement

michel
  • 2. michel | 17/06/2011

J'ai beaucoup aimé ton papier et ton humour
très cordialement

Thierry
  • 3. Thierry | 13/06/2011

Bonsoir Domoviv.
Le système médiatique, j'en suis immanquablement une victime mais j'ai la liberté de le dénoncer et ça, c'est l'opportunité d'une issue de secours. Je ne la laisserai pas passer...

domoviv
  • 4. domoviv | 13/06/2011

Cris du corps
à fleur de coeur.
Mais qu'il est doux d'être libre et non emprisonné dans le système.

Thierry
  • 5. Thierry | 13/06/2011

Hello Max, content de te revoir :)
Tu as signé avec un éditeur ?
Faudra que tu m'envoies un lien vers ton bouquin quand tu l'auras, je le mettrai ici et sur ma page FB.
Amitiés
Thierry

Max

De mon côté, puisque je pense exactement les mêmes choses que toi, je vais me contenter de ne rien envoyer à personne. Mes historiettes n'auront pour unique mérite que celui de leur existence au grand jour. Les liront celles et ceux qui le voudront. Si je les partage avec une lectrice ou un lecteur et qu'on arrive à en parler de vive voix, j'aurai atteint mon objectif. Certes mon éditrice fera alors noire mine, mais l'approximation du bonheur ne commence-t-elle pas à deux ?...

A bientôt, Thierry !

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