Vertiges.

"Il perçoit de temps en temps un mugissement lointain, semblable au souffle du vent dans les grandes bouées amarrées et que le marcheur attentif distingue parfois, comme la plainte tenace d'animaux titanesques. La montagne respire. Il en est sûr. Et les déplacements d'air que son grand corps occasionne s'étirent dans le silence de la nuit qui est un bourdonnement constant, si faible qu'on cesse de l'entendre dès qu'un flocon se pose. Mais lui, il l'entend bien. Il retient son souffle et écoute celui des montagnes. C'est splendide... Il écoute... Une fois qu'il a bien senti le rythme, il y calque sa respiration. Inspiration, expiration, doucement, sur le tempo de la Terre... Alors, en douceur, il se fond dans la masse.

Il n'est plus là et pourtant il se voit. Il flotte au-dessus de son abri. Il monte et descend sur la houle qui respire. Maitenant, il ne se voit plus mais il se sent. Il ne voit pas le paysage, il le vit. Il s'est fondu dans un ailleurs, un autre moi, une enveloppe nouvelle, un univers illimité. Il ne comprend pas ce qui se passe mais il n'en est pas troublé. Il est au-dessus de lui, physiquement mais sans la sensation de son corps.

Il est bouleversé par la misère apparente de son état et par la précarité de son refuge mais l'espace est si beau et le souffle des montagnes en lui est si doux que la plénitude l'envahit. A chaque inspiration, il se liquéfie dans le manteau neigeux, il se solidifie dans le grain de la pierre, il s'évapore dans les nuées glacées. Il n'est plus là et pourtant il perçoit son corps avec une acuité extraordinaire.

Il est dans son corps qui est dans le corps de la montagne qui est lui...

Il entend des sons graves, très bas, presque indistincts, une espèce de murmure répétitif, une mélopée inconnue. Il n'essaie pas de comprendre avec des mots. Tout est déjà en lui. Il entend la Terre. Oui, c'est ça. Il entend la Terre et il la comprend. Il sent étrangement que c'est normal puisqu'il respire en elle, qu'il est dans son souffle et que l'air le nourrit. Il sait qu'il ne regarde pas le monde mais qu'il en fait partie. Il n'est pas lui, il est le monde et le monde se constitue aussi de lui, il n'est pas une particule séparée du reste, il est l'ensemble, l'ensemble n'est pas divisible et pourtant il sait qu'il est multiple...

Il n'a pas envie de redescendre. Il comprend tout ici mais ne pourrait rien en dire. Des galaxies entières s'engouffrent dans son être ouvert et rejoignent les particules étoilées qui le remplissent. Il perçoit l'énergie de ses cellules, électrisées par l'Univers qui le visite. Son étincelle n'a jamais été aussi lumineuse.

Tout en lui est dans le Tout. Et le constitue...



...

A la première tentative, les jambes ne se sont pas pliées. Pourtant, l'ordre était clairement énoncé dans sa tête. Au deuxième essai, le genou droit a cassé la gangue de glace qui le fige et a retrouvé, au plus profond de sa mémoire de genou, un mouvement de flexion. Il est très fier de cette victoire... Il en appelle au deuxième genou, lui expliquant qu'il ne peut pas rester ainsi à la traîne de son compagnon, que lui aussi doit montrer qu'il est capable de vaincre l'impossible, qu'il n'y a qu'un délai d'obtention, que la vie est la plus forte... Il sent des mots jaillir, une allégresse extraordinaire qui le bouleverse... D'où vient-elle cette force, que fait-elle encore là ?

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