Noirceur des cimes

 

 

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Mon deuxième roman publié chez ALTAL EDITIONS en 2007.

 

http://www.masse-fr.com/critiques/noirceur_ledru.html

 

 

 

http://www.livresenmarches.com/2007/09/08/noirceur-des-cimes-roman-de-thierry-ledru/

 

http://www.skitour.fr/librairie/136-noirceur-des-cimes.html

 

http://www.critiqueslibres.com/i.php/vcrit/15643

Noirceur des cimes de Thierry Ledru
La note: 10 etoiles

Visites : 931 

aventure et spiritualité

Ils sont quatre amis alpinistes. Ils veulent gravir le K2, un sommet himalayen, par une des voies les plus techniques. L'engagement est total et la retaite quasiment impossible. Ils doivent passer par le sommet pour rejoindre une descente connue mais néanmoins redoutable.
Luc, un des protagonistes n'a pas pu empêcher Sandra, sa compagne, de le suivre jusqu'au camp de base. Leur amour s'étiole.

Luc est un homme simple, charpentier de son état. Il veut devenir guide. Sandra, sa compagne, fait des études de philosophie, et prépare même un essai sur la quête spirituelle. Elle aimerait fonder une famille et que Luc abandonne les hauts sommets. Elle n'est pas passionnée de montagne. Elle a accompagné Luc jusqu'au camp de base, pour profiter de la tranquillité et travailler sur son livre.

Luc grimpe. D'étranges ressentis l'envahissent peu à peu, des révélations prennent place, des voyages intérieurs l'entraînent dans des réflexions inhabituelles.
Luc a décidé de se séparer de Sandra : elle est trop intellectuelle pour lui, et il ne comprend pas bien ce qu'elle lui raconte. Sandra, de son côté, a également décidé de se séparer de Luc : elle s'est rendu compte que la montagne occupe toute sa vie, et ne lui laisse aucune place.
La fin de l'ascension tourne mal... Le temps se gâte, il neige, des avalanches se déclenchent...
Des pensées assaillent Luc. Il comprend beaucoup de choses. Il se découvre lui-même.
Sandra pense également beaucoup. La radio qui les unit étant souvent silencieuse, elle s'aperçoit qu'elle est tout de même très proche de Luc, qu'elle peut l'aider en le soutenant par la pensée.

Les voies intellectuelles qu'ils suivent deviennent similaires, elles les rapprochent, les âmes se dévoilent dans l'âpreté des conditions de vie, dans l'incertitude constante et les angoisses qui s'accumulent...
En chacun l'être réel finira par se révéler dans la noirceur des cimes...

Ce n'est ni un livre d'alpinisme ni un essai philosophique mais le mélange des deux. Pas besoin de connaître la montagne pour suivre. Les descriptions sont suffisamment claires pour se représenter ce que les alpinistes endurent. Pas besoin non plus d'avoir une agrégation de philosophie pour suivre les réflexions des deux personnages principaux.
Autant dans le fond que la forme, ce livre est une réussite. Une belle écriture.Et des interrogations qui nous renvoient à nous-mêmes.

 


 

 

Un chouette commentaire d'un journaliste réputé dans le milieu montagnard.



"Le titre est vraiment bien choisi, aucune tromperie: on est gâté concernant la noirceur. Obsédante, tellement elle est présente. Dans chaque mot, ligne, image, évoquée ou descriptive, elle nous trempe jusqu'aux os comme la pluie les Juillettistes à Chamonix. Le décor; côté jardin le K2, côté cour le camp de base; deux protagonistes: un alpiniste dans le jardin, sa compagne dans la cour; deux quêtes : une profondeur de soi et un sommet. Attente, angoisse, introspection, vent froid, harassement psycho-physique: ces éléments tourbillonnent sans relâche et font régner une ambiance en fin de compte très particulière dans ce roman. On se retrouve happé par la constance des tensions que vivent les protagonistes et face à leurs efforts pour surmonter tout ceci, il se génère un partage assez intense; on vit donc en lisant, même confortablement installé sous un palmier du sud pacifique, une expérience qui paraît très proche, dans l'état d'esprit, de celle qu'on peut tâter de la main et du crampon quand on s'engage dans une semblable expédition: résister, douter, s'accrocher, ne pas fléchir... j'ai apprécié, tout en ayant parfois douté du bien fondé de l'effort que je me voyais produire pour atteindre le but... Je vous le dis, on se croirait en grande course. Ou au camp de base."

Marc Minoggio. Fédération française de la montagne et de l'escalade


 
http://www.viabooks.fr/critiques/avis-de-pascalemadeleine-sur-noirceur-des-cimes-28615
 
 

L’histoire : Quatre personnages partent à l’ascension du mythique sommet, le K2, la compagne de l’un d’entre eux les attend au camp de base. Sandra, n’est pas là uniquement pour accompagner son compagnon. Elle poursuit une quête spirituelle, et désire finaliser l’écriture d’un essai philosophique. Très vite, elle s’apercevra que la solitude est propice aux questionnements existentiels.

            Dès le début, le lecteur mesure la difficulté de l’entreprise, même pour des alpinistes aguerris. La montagne est le lieu de tous les dangers.

            Thierry Ledru nous entraîne au fil des pages dans un voyage charnel et spirituel. La montagne est pour ainsi dire personnifiée en une figure étrange et sombre (Noirceur des cimes) qui chercherait à incorporer les alpinistes. Sandra, de son côté est face à une solitude qui lui fera douter d’elle, qui remettra en cause sa vie de couple, la relation même.  Se pose alors la question : l’amour est-il un leurre, purement intentionnel ou peut-il devenir inconditionnel ?

            Le lecteur est confronté aux questionnements, aux doutes des cinq personnages, Tanguy, Luc, Etienne et Axel. Au fil des accidents, des drames, les défenses de chacun vont tomber ; les interrogations, les incertitudes, les ambivalences vont assaillir les quatre hommes face aux épreuves. Les silences sont pesants.

            Le récit est un voyage au bout de soi, où la montagne n’est finalement qu’un prétexte, l’âme se confronte à l’égo, l’intime se révèle dans la souffrance. Il plonge dans les abymes des esprits tourmentés par la fatigue et la douleur. Chacun se dévoile à lui-même. Les problèmes techniques se multiplient, se mêlent aux souffrances physiques des quatre hommes. L’auteur relaye les sentiments paroxystiques des quatre alpinistes, ceux de Sandra. Le lecteur se sent comme aspiré, ses propres interrogations s’enchevêtrent dans celles de Luc, de Sandra.

            Les techniques d’escalades sont décrites avec une précision de professionnel, ce qui donne parfois un aspect un peu trop technique, vite dispersé par la force évocatrice de l’écriture.  L’auteur aime et connaît la montagne, ça se voit, ça se sent.

            Au final, le constat est simple : la solitude, le drame mènent à la véritable conscience, lorsque l’être est débarrassé de la claustration dans laquelle il s’est lui-même enfermé.    Le récit est porté par une écriture forte et affinée, dont on ressort le souffle coupé.


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 INTERVIEW

 

Ecrivain savoyard, passionné de montagne, Thierry Ledru a publié en novembre 2007 "Noirceur des Cimes" aux éditions Altal, une quête initiatique sur fond de hauts sommets

 

Comment avez-vous attrapé le virus de l'écriture ? Qu'est-ce qui vous a donné envie de raconter des histoires ?
Thierry Ledru : Lorsque j'avais seize ans, mon grand frère Christian qui en avait dix-neuf a eu un accident de voiture. La gendarmerie a appelé mes parents. C'était la nuit. On a foncé à l'hôpital. Quand on est arrivé, un interne nous a dit : « Il est cliniquement mort. » Je suis rentré dans la chambre. Je n'ai pas reconnu mon frère. Et j'ai dit : « Je sortirai de cette chambre avec Christian et il sera vivant. » J'ai passé trois mois dans cette chambre. J'ai écrit chaque évènement dans un cahier, mes pensées, mes détresses, l'évolution de mon frère, la mort, Dieu, l'amour, la peur, la souffrance. Mon frère s'en est sorti. Pour la médecine, il représentait une énigme. Il n'avait plus de boîte crânienne au niveau du front. Ils ont mis une prothèse. C'était une première médicale.

Je me suis occupé de mon frère pendant deux ans. Jusqu'à ce qu'il puisse reprendre l'escalade avec moi. Il avait déchiré le cahier de l'hôpital sans le lire. Une déchirure pour moi aussi. Tout ça est très complexe. Un déni de l'évidence pour sa part. Une blessure spirituelle pour moi. Je ne pensais pas pouvoir retrouver ce que j'avais écrit dans cette chambre. Mais j'avais découvert la force incommensurable de l'écrit. Cette acuité, cette autopsie des pensées. Je ne pouvais plus m'en passer.

Au lycée, je me suis mis à écrire comme un forcené, comme un écorché. Un prof de français et un prof de philo m'ont dit qu'un jour je serais édité. Que mes mots étaient des « scalpels. » Bien choisis, n'est-ce pas ?...Tout avait commencé au milieu des scalpels. Je ne choisissais rien en fait. L'écriture s'imposait à moi parce qu'elle était vitale. J'adorais la philosophie. J'aurais aimé être professeur mais je voulais devenir indépendant financièrement et soulager mes parents qui continuaient à subvenir aux besoins de mon frère. Comme j'aimais beaucoup les enfants, j'ai décidé de devenir instituteur. La formation était payée et moins longue que celle de professeur.

Je vivais déjà une passion exclusive pour l'escalade et l'alpinisme. J'espérais devenir guide de haute montagne. Mais à vingt-quatre ans, j'ai eu une première hernie discale. L'opération a été un échec. Et on ne devient pas guide de haute montagne avec un dos détruit. Dépression. Lourde, très lourde. Et encore les mots pour me sauver. J'ai écrit en quelques mois « Vertiges », mon premier roman. L'histoire d'un alpiniste qui redescend son compagnon sur son dos, comme un fardeau à rendre aux hommes. Je ne comprenais pas encore le symbolisme de l'histoire entre mon frère et moi. Ca viendrait plus tard.

Voilà pour mes débuts dans l'écriture. Rien de bien joyeux. C'était une thérapie, une nécessité surtout, une bouée de sauvetage.

Parlez-nous de cette quête intérieure que vous poursuivez en écrivant ?
Thierry Ledru : L’écriture de « Vertiges » a été un déclic. J’ai d’abord pris conscience de l’importance de la nature dans ma vie, de tout ce qu’elle m’apportait, de la sérénité et de « l’éveil » que j’y trouvais. La haute montagne surtout. Parce qu’elle m’offrait la possibilité de me découvrir, d’explorer mon potentiel. Simultanément à ces défis physiques que je multipliais à mon niveau, j’accompagnais cette démarche d’une réflexion constante. Les relations humaines, l’amitié, l’amour, la mort, le sens de l’existence, cette nécessité de « pousser la machine, » de ne pas accepter les limites. Mais cette opération manquée sur ma colonne vertébrale continuait à me faire souffrir…Je devais m’en accommoder mais c’était une souffrance morale plus encore que physique.

L’écriture continuait à m’offrir un baume salvateur, un cataplasme sur mes douleurs existentielles.

J’ai écrit « Jusqu'au bout. » Un retour analytique sur mes expériences de vie. J’avais besoin de comprendre, un besoin viscéral et je savais que l’écriture avait cette force que les échanges humains ne m’apportaient pas.

Puis ce fut « Ataraxie. » La mort encore, la souffrance, Dieu, le Bien, le Mal, des questions existentielles qui me torturaient sans relâche. J’aurais bien eu besoin d’une psychothérapie. Je préférais écrire. Lorsque j’écris, il m’arrive de ne plus être « là », de ne plus être un mari, un père, un instituteur…J’entre dans une dimension d’une profondeur inouïe et en même temps dans des horizons inaccessibles dans le cadre de la vie sociale. Rien n’existe autour de moi, le monde a disparu, les êtres ont disparu, le jour a disparu, le temps n’est plus. C’est comme un puits au fond duquel scintille une lumière inconnue. Comme si la noirceur était lumineuse… La « noirceur des cimes » viendrait plus tard, c’était inéluctable.

J’ai quitté la Bretagne pour venir m’installer dans les Alpes, en Haute Savoie. J’avais absolument besoin du spectacle des montagnes. J’ai rencontré Nathalie. Nous vivons ensemble depuis. Nous avons trois enfants.

Mon frère est mort à trente-neuf ans d’une rupture d’anévrisme. Un choc effroyable, destructeur. Je ne l’avais pas revu depuis plus d’un an. Une énorme culpabilité. Mes parents n’étaient pas là et injoignables. Je suis allé en Bretagne pour m’occuper de son corps, de l’administration, de préparer la crémation, prévenir la famille…J’ai enfin réussi à contacter mes parents pour leur dire : « Christian est mort. ».

Je ne pouvais pas échapper à la quête spirituelle. C’est mon chemin de vie, je devais l’accepter.

A trente-neuf ans, cette hernie discale mal opérée et qui me faisait souffrir s’est réveillée avec une violence inimaginable. Je « portais » toujours mon frère et mon dos n’en pouvait plus mais je ne l’avais pas encore compris.

Personne ne voulait m’opérer. Les risques étaient énormes. Mais j’allais perdre ma jambe gauche. Un chirurgien s’est lancé et ça a marché. Du moins, c’est ce que tout le monde a cru pendant quelques années. Mais ce travail en moi n’était toujours pas fait. Je continuais à écrire. Je retravaillais « Une étrange lumière » et « Plénitude de l’unité » dont aucun éditeur ne voulait. D’autres histoires aussi. Un petit lutin auquel j’avais donné vie et dont je racontais les histoires à mes enfants quand nous allions marcher en montagne. Des textes « philosophiques », des réflexions qui me concernaient. L’être réel, le moi, le Soi, le mental, le temps psychologique, la mort, la douleur, la peur, l’intention, le désir, l’imagination, l’amitié, les autres, l’âme…

A quarante deux ans, trois hernies d’un coup. Mon médecin n’avait jamais vu ça. C’est toujours là, en moi, cette douleur effroyable. Personne ne pouvait rien. Je faisais des rêves étranges. Hallucinations à cause de la morphine, de la douleur ou autre chose…J’allais mourir. Vessie bloquée, les reins en danger, paralysie de la jambe, douze kilos perdus, des cauchemars aussi, des visions inexprimables, ma femme et mes enfants effondrés. Un calvaire.

Une opération de la dernière chance : sortir les intestins, visser une plaque sur la colonne, ouvrir le dos, visser une autre plaque et boulonner les deux. 50% de risque pour le fauteuil roulant, 25% paralysie de la jambe gauche, 25% je remarche à peu près. J’ai refusé. Prolongement du calvaire.

Et puis Hélène, une médium magnétiseuse.

La première séance, quatre heures.

Je suis sorti en marchant.

Trois mois après je reprenais le ski.

J’ai écrit « Les Eveillés » pour essayer de comprendre…

Je ne pouvais pas échapper à cette quête spirituelle. Tout ça n’était qu’un chemin à prendre. Ca ne dépendait pas de moi.


Comment est née l’idée de « Noirceur des cimes » ? L’intrigue se passe en montagne. C’est un cadre idéal selon vous pour révéler les êtres et plus particulièrement votre personnage de Sandra ? Comment la voyez-vous ? Comment pourriez-vous la décrire ? Pour un amoureux de la montagne, que représente le K2 ? Qu’est-ce que la noirceur des cimes ?
Thierry Ledru : Tout ce que j’avais vécu avait eu des conséquences multiples. J’avais besoin de transposer tous ces ressentis dans le cadre de la montagne.

Dans « Noirceur des cimes », la montagne n'est qu'un prétexte. L'histoire aurait pu se dérouler dans d'autres endroits mais la montagne a cette force de révéler les âmes. Et c'est un milieu que je connais très bien. Je ne suis jamais allé en Himalaya mais toutes mes lectures me donnaient les informations dont j’avais besoin. Le K2 est un sommet mythique que tous les alpinistes connaissent. Je voulais une montagne à la mesure des « révélations intimes que les protagonistes allaient éprouver. Un tuteur redoutable.

"Noirceur des cimes" n'est pas uniquement un livre d'alpinisme mais également un livre à visées philosophiques. Le mental et ses pensées anarchiques, le poids du passé, les traumatismes refoulés, les situations amoureuses lorsqu'elles sont chargées d'intentions, la quête spirituelle, la découverte de l'être réel, la divulgation de l'être social, les imbrications relationnelles qui conduisent l'individu à vivre des situations qui ne lui correspondent pas...

Le drame, à mon sens, peut devenir un tremplin. Il s'agit d'y chercher ce qui peut permettre à l'individu de s'extraire de ses conditionnements sociétaux, historiques, éducatifs. Le drame a ce pouvoir de tout briser, de pulvériser les repères, les habitudes lorsque ces comportements irréfléchis sont des enfermements, des aveuglements, des anesthésiants. L'enjeu, c'est l'accession à la conscience. Un état d'éveil.
De toute façon, l'individu concerné n'a pas le choix. Soit il sombre, soit il s'élève et use de cette situation pour entrer dans une autre dimension, un autre regard, une autre "réalité".

D'un point de vue littéraire, il est extrêmement important pour moi que le lecteur soit totalement plongé dans l'ambiance, qu'il se sente impliqué, qu'il puisse vivre à la place des personnages, ressentir en lui les émotions, que les descriptions réveillent en lui des échos personnels, qu'il se sente concerné, proche, attaché. Que la vie des protagonistes fasse partie de la sienne. J'essaie dès lors d'avoir une écriture cinématographique dans laquelle je travaille sur les cinq sens mais également sur l'intuition, l'indiscernable, ce qui n'est pas identifiable, qu'on ne peut nommer mais que l'on connaît tous. Les ressentis qui sont au-delà des choses connues, au-delà de la raison, au-delà du mental.

En installant cette histoire à 8000 m d’altitude, j’espérais créer également un cadre oppressant, stimuler l’imagination des lecteurs qui ne connaissent pas ce milieu et en même temps rester crédible envers les alpinistes.

Ce travail d’écriture m'a permis d'approfondir et de clarifier ce que j'ai vécu et d'en retirer l'essentiel. Les mots sont des scalpels qui permettent d'autopsier l'âme, d'en arracher les vieilles peaux, d'exciser les tumeurs. A mes yeux, rien ne peut avoir cette force. Et ce que je vis aujourd'hui est le résultat de cette démarche. Je l'entretiens désormais parce qu'elle est vitale. L'enjeu c'est la conscience, la lucidité, la vigilance

"Noirceur des cimes" est aussi un livre sur l'Amour. L'Amour entre les individus et l'Amour pour la Nature. Mais de quel Amour s'agit-il ? L'Amour inconditionnel ou l'Amour intentionnel ? L'amour intentionnel est issu du mental et il est au service de l'égo. Il souffre de tous les fonctionnements instaurés par l'histoire temporelle de l'individu, ses refoulements, ses traumatismes, ses éducations modélisées. L'Amour inconditionnel est un état constant, une vibration initiée par une conscience libérée du Temps psychologique.

L'amour intentionnel est le reflet des tourments de l'égo qui se projette dans un avenir illusoire à travers des espoirs, des attentes, des projets, un futur idéalisé et illusoire ou établit un ancrage invalidant sur un passé disparu. Cet amour là n'est que le reflet de notre incapacité à vivre l'instant présent dans un état de clairvoyance. Il est le symbole même de l'anarchie de nos pensées, du capharnaüm psychologique qui caractérise l'égo. L'amour intentionnel se construit sur nos identifications, l'assemblage hétéroclite de nos rôles sociaux. Ceux-ci correspondent à nos traumatismes enfouis, à notre histoire personnelle, nos conditionnements sociétaux. Il n'y a aucune liberté dans cet état de "sommeil éveillé". Il n'y a pas de conscience mais un état hallucinatoire.

Il ne s'agit donc pas d'Amour mais d'une construction mentalisée qui nous offre une continuité rassurante dans nos schémas de pensées. L'égo créé les problèmes et s'efforce ensuite de les résoudre et par ce subterfuge assure son propre maintien.

Il y a les prisons que l'on accepte mais pire encore celle que l'on se fabrique. L'amour mentalisé est une prison aux murs gigantesques. Seul l'individu ayant accompli une quête intérieure, une épuration spirituelle, qui sait ce qu'il est en dehors de tous conditionnements, qui a conscience des manipulations de l'égo, seul celui-là a la capacité de faire de l'Amour véritable un espace à découvrir et non des murailles à constituer.

Luc et Sandra sont amenés à détruire jour après jour leurs propres geôles, à autopsier avec lucidité leurs propres errances. Ils n'ont pas le choix. Ca ne leur appartient pas. Les évènements imposent ce cheminement intérieur.

"Il faut briser la coquille pour atteindre le noyau" a écrit Maître Eckart.

C'est un livre sur l'accession à la liberté et donc sur la possibilité de vivre totalement l'Amour, à être dans une dimension de conscience qui permet l'acceptation, l'agir dans le non agir.

Les deux protagonistes vont être dépouillés de leurs carapaces par l'exigence et la rudesse de leurs conditions de vie et dans cette situation douloureuse, ils vont réaliser que les conditions de vie ne sont pas la vie, que l'importance des regards n’est pas la vie mais une interprétation. La conscience de la vie est bien plus profonde. Les pensées ne font pas la vie, elles ne font que la commenter. La noirceur des cimes est là pour illuminer les tréfonds ignorés. Quand on perd ses repères dans l’obscurité opaque des conditions de vie, il existe l’opportunité de passer à un autre état. C’est une chance à saisir. Il faut mourir pour renaître.

C'est aussi un livre sur la solitude et tout ce qu'elle apporte. Les regards, les attentions ou l'indifférence qui jalonnent l'existence sociale contribue à l'identification dont l'égo se remplit. Les rôles que nous tenons apparaissent comme des piliers alors qu'ils ne sont que des paravents. Ils cachent l'être réel, celui qui que nous sommes quand il ne reste que le Soi qui n'est pas le moi. Le moi, c'est l'égo qui se couvre d'oripeaux. Le Soi, c'est l'esprit libre de toutes entraves. Et dans cette liberté peut prendre forme la conscience réelle de la vie, de notre connivence cellulaire avec l'Univers du Vivant. C'est la vibration essentielle, celle qui nous fait ressentir la vie en dehors des conditions de vie. L'individu entre dans une dimension spirituelle détachée de la dimension sensorielle dont l'égo se sert pour se préserver.

La solitude devient dès lors un cheminement possible vers l'être intime. Lorsque s'ajoute à cette situation particulière l'usage immodéré des forces physiques, il se créé un état de plénitude parce que les résistances sont liquéfiées par l'épuisement. L'individu entre dans une sorte de béatitude qui ouvre les portes de l'esprit. Les émotions prennent le pas sur les ressentis. Les ressentis sont issus des cinq sens alors que les émotions émergent d'une zone plus profonde mais elles sont encore sous le joug de l’égo. Il faut briser les carapaces pour parvenir à une dimension spirituelle. C'est un autre espace intérieur illimité et d'une acuité extraordinaire.

Il est malheureusement consternant de constater que l'homme a besoin d'être confronté à une situation dramatique pour parvenir à s'engager dans une démarche spirituelle. Quand il est inscrit dans un fonctionnement routinier, l'expression elle-même l'amuse, il s'en moque ou bien elle lui fait peur. Cette réaction cache évidemment une introspection qu'il refuse, qu'il juge inutile. Il est plus simple de continuer à rester "endormi". Sandra, l’universitaire, vit dans cet état léthargique en usant de son intellect. Elle est performante dans son domaine mais elle n’a rien acquis de l’essentiel.

La vie sociale dans le foisonnement d'idées anarchiques et superficielles qui la caractérisent ressemble à un état de sommeil dans le sens où même si nous maîtrisons nos actes nous n'avons pas su développer une conscience du jeu d'influences que nous subissons et qui conditionnent ces actes. Nous ne nous offrons pas assez de recul, de temps d'observation, nous rejetons l'élévation. C'est pour cela que le drame devient inévitable.

Il survient lorsque l'enfermement dans nos conditionnements est si étouffant que l'être réel succombe et se doit de se révolter pour survivre. Il ne s'agit pas de hasard mais d'une nécessité que nous créons par notre aveuglement, les conséquences des dysfonctionnements liés à ce mental auquel nous nous soumettons.

"Nous sommes comme des noix. Pour être découverts, nous avons besoin d'être brisés." Khalil Gibran.

Il est possible de scinder l'individu en trois entités distinctes. "Le corps physique" est fait de matière dense et il réagit à la conscience sensorielle. Ce corps physique est celui que nous éprouvons constamment et dont il est difficile de s'extraire dans des conditions de vie habituelles. Ce corps physique représente l'enveloppe du "corps mental", la deuxième entité.
Il s'agit cette fois d'une entité faite de pensées et d'émotions. Luc, le héros de l'histoire, lorsqu'il souffre de la morsure du froid (sensation du corps physique) éprouve la peur (émotion du corps mental) des doigts gelés. Ces deux entités sont indissociables et s'entretiennent. Le troisième corps est la manifestation spirituelle de l'être, le Soi. C'est "le corps spirituel."

Il n'est pas enfermé dans le corps physique mais connecté avec le Tout. Le corps physique n'est qu'un abri occasionnel. Le "corps spirituel" ne meurt pas. Il baigne dans une félicité éternelle. Il n'est pas possible de l'identifier en usant des critères inhérents aux deux autres corps. Ce Soi se situe au-delà même du plan de l'inconscient. Il n'appartient pas à l'être mais au Tout, à l'Univers du Vivant, et lorsque les barrières du mental sont brisées par les conditions extérieures de vie et que l'égo perd tous ses repères, cette dimension ouvre ses portes.

Luc et Sandra vivent ce voyage intérieur et cette osmose avec la Vie.

C'était le but essentiel de ce livre.

Le Soi.

Vous avez reçu le prix Plume de l’espoir et le prix du roman au festival du livre du Queyras pour votre premier roman « Vertiges ». Comment avez-vous vécu cette première reconnaissance ? Comme un vrai bonheur ou une pression supplémentaire pour faire aussi bien ensuite ?
Thierry Ledru : J’écris dans le cadre d’une démarche personnelle. Par conséquent la plus belle récompense, c’est de parvenir à transcrire ce que je porte et à l’éclairer à la lumière des mots.

Ces deux récompenses, je les ai donc reçues comme un « supplément », la prise de conscience aussi que mes textes pouvaient émouvoir les lecteurs, qu’ils n’étaient pas qu’une introspection opaque mais qu’ils pouvaient éveiller des ressentis similaires. Ce fut un grand bonheur, tout simple, l’occasion de rencontrer des lecteurs.

Je ne me suis pas mis pour autant en tête de devoir faire aussi bien, avec un objectif de « récompense. »

Je devais écrire « Noirceur des cimes » parce que c’était nécessaire. Comme des balises à poser sur mon chemin. Je n’ai jamais cherché à écrire avec une intention dirigée vers les lecteurs.

Ne pas se trahir, ça me paraît indispensable.

 

 


 

EXTRAIT

 


Elle est sortie tôt le matin pour regarder monter la première équipe des Polonais. Lech faisait partie du groupe et en le regardant partir, elle avait réalisé qu’elle n’aurait plus l’occasion de parler en français.
Elle reconnaît maintenant, dans l’abri de sa tente, que leurs échanges restaient bien trop superficiels pour qu’ils soient compatibles avec une vie monacale. L’allusion la fait sourire. Elle est fière désormais de cette situation. Elle va écrire, réfléchir, mettre à profit ce retrait obligatoire, cette exclusion de la vie sociale, ce retranchement à l’intérieur de soi, cette exploration de territoires vierges, cette quête de l’Illumination, cette recherche de l’essentiel. Le flot d’expressions qui survient lui confirme la richesse intime de son état. Elle en est bouleversée. Le sentiment d’avoir basculé dans un nouveau paradigme, une vision décalée, un système à part, la nourrit d’une joie inexprimable, inconnue, singulière. Elle n’a aucun repère dans ce qu’elle éprouve et l’impression de « bien naître » lui revient à l’esprit. Elle est nouvellement née à un état de lucidité. Elle s’imagine s’extirpant d’une carapace humaine, accédant enfin à une nudité spirituelle, comme si l’accession du corps à la lumière du premier jour condamnait aussitôt l’esprit à l’enfermement. Ne devrions-nous pas dans notre parcours terrestre nous concentrer prioritairement à la libération de cette entité secrète emmurée par l’enveloppe insignifiante qui absorbe une bonne part des attentions de notre égo ?
Elle lève la tête vers les pentes empruntées par les Polonais mais le plafond nuageux est descendu et ils ne sont plus visibles depuis longtemps. Elle imagine les grimpeurs écrasés par des sacs monstrueux se hissant péniblement sur des roches glissantes, s’enfonçant dans des tapis de neige fragiles.
Le vent est tombé et elle est surprise par la vitesse à laquelle les conditions météorologiques peuvent changer. Les conditions de vie aussi d’ailleurs. Encore une fois, à cette idée, un sourire lui vient aux lèvres. Elle s’aperçoit que toutes les circonstances extérieures, tous les évènements les plus simples, deviennent désormais des occasions de nourrir quelques idées antérieures, quelques réflexions inachevées. Que son esprit semble percevoir le monde comme un tremplin à une introspection permanente. Le vivant qui nous entoure serait-il un stimulant de l’esprit et l’esprit stimulé parviendrait-il à percevoir le vivant avec plus d’acuité ? La perdition des âmes serait-elle liée à notre dispersion habituelle dans la multitude des contacts superficiels ? La vie en société étoufferait-elle le Maître intérieur, le Moi immuable pour ne laisser apparaître qu’un égo manipulateur et narcissique ? Elle pense aux ashrams et aux monastères et convient, en imaginant la paix de ces hauts lieux, qu’elle n’est sûrement pas loin de la vérité. Elle est un peu effrayée par ces pensées qui se succèdent, par la direction qui paraît s’imposer. Elle reconnaît n’avoir sans doute jamais poussée aussi loin, hors de toutes études livresques, sa propre analyse. Le vivant qui l’entoure se fond en elle, la nettoie peu à peu de ses inquiétudes temporelles, de ses habitudes communautaires, de ses dérives frivoles de citadine influencée. Elle le sent et, progressivement, elle l’accepte. Elle ne peut plus nier désormais avoir atteint une autre dimension, avoir ouvert une porte sur des horizons inconnus qui l’attirent avec la force d’un aimant puissant.
Elle lève de nouveau les yeux et, le regard errant sur les sombres pentes chaotiques, une immense bouffée de chaleur lui monte aux joues. Sans Luc, elle ne serait pas venue ici et elle n’aurait peut-être jamais franchi ce seuil. Elle lui doit cette découverte ou en tout cas une part. Cette révélation la consterne. Elle ne pensait pas lui devoir autre chose que des moments de doute, de déprime, de colère, de honte. Elle ne pouvait même plus clairement définir les raisons de sa présence dans ce camp, à attendre quelqu’un qui ne s’intéresse pas à elle et voilà que l’explication jaillit. Elle aimerait savoir si ses propres réflexions l’ont menée à cette conclusion ou si tout cela était déjà inscrit dans un destin à vivre. Cette nouvelle idée est apparue avec une telle brutalité qu’elle lui semble avoir été donnée, murmurée à l’oreille, insérée de force dans un esprit buté.
S’étaient-ils rencontrés pour parvenir à cela, était-ce un chemin tout tracé ou doit-elle féliciter son intellect d’avoir réussi à sublimer une situation douloureuse ? Sommes-nous responsables de nos découvertes ? Elle s’étonne de cette interrogation aux connotations mystiques mais elle ne la rejette pas. Elle veut se laisser entraîner par les horizons qui se dévoilent. Ils n’avaient rien à faire ensemble et ils s’étaient pourtant engagés dans une vie commune. Pour quelles raisons ? Etaient-ils maîtres de tout cela ? Cherchaient-ils simplement à mettre fin à leur vie de célibat, à répondre à des désirs physiques, à correspondre par cette vie de couple à l’image que les autres s’attendaient à recevoir ou devaient-ils répondre à une intention extérieure ? Son parcours universitaire n’aurait pas favorisé un tel dépouillement, elle en est certaine. Elle aurait eu besoin d’un temps infini pour absorber tous les livres lus, tous les enseignements rencontrés et parvenir peut-être à l’orée de la vieillesse à saisir dans tout cela sa propre vérité. Cette vie avec Luc l’avait placée dans l’urgence, dans une souffrance obsédante, réductrice, une fièvre continuelle, apaisée parfois par des étreintes fugaces, des sourires menteurs, des complicités inventées. Cette relation avait contribué à l’arrachement progressif des couches protectrices de l’être jusqu’à ce que le coeur pur apparaisse. Luc, inconsciemment, avait favorisé et accéléré ce déshabillage. « Il faut casser la coque pour faire sortir l’intérieur car si tu veux le noyau, tu dois briser la coquille. » Maître Eckhart l’avait écrit. Elle est heureuse de saisir pleinement ce que l’homme d’église voulait exprimer. Simultanément à ce bonheur, un doute survient. Qu’aurait-elle compris de cette situation si auparavant elle ne s’était pas nourrie de tant de livres ? Aurait-elle pu en retirer l’essentiel ? Ses études étaient-elles destinées à cela et non prioritairement à devenir universitaire ? Cet intellect, dont elle se méfie désormais, n’a-t-il pas permis, à travers tous les enseignements qu’il contient, l’élaboration salvatrice d’un prolongement inespéré ? Ses connaissances ne l’ont-elles pas sauvée d’une rupture désastreuse, d’un échec inutile, d’une fin dérisoire ? Ce qu’elle entrevoit, dans toutes les réflexions qui s’enchaînent, elle le doit à ce mental qui l’a pourtant également trompée, conduite vers des entêtements infatués, des conflits stériles, des brisures répétées. Ne risque-t-elle pas de rechuter au moindre relâchement?
Elle se sent un peu perdue soudainement et elle craint que tout n’aille trop vite. Comme si le franchissement d’un seuil conduisait aussitôt à une nouvelle porte mais que le battant à pousser se révélait toujours plus lourd. L’impression que tout cela n’est pas qu’une errance hasardeuse mais un dessein qui lui échappe s’inscrit fortement en elle et sa petitesse dans le cadre écrasant des montagnes qui l’entourent prend une dimension bouleversante. Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des nécessités. Elle distingue dans cette conclusion l’obligation de se laisser porter et de saisir chaque instant qui se présente. Elle comprend davantage le « lâcher prise » qui lui plaisait tant. Elle n’en avait saisi que la part intellectuelle sans avoir jamais éprouvé « physiquement, » au plus profond de ses fibres, l’absolue réalité. Nous ne pouvons rien tenter de dominer sinon l’instant présent qui nous est offert. L’enseignement essentiel tient dans cette phrase. Le reste n’existe pas.

Elle est sortie. Sur le plateau regroupant les tentes des diverses expéditions, l’activité est intense. En marchant sans but, elle laisse ses regards dériver sur les diverses personnes qu’elle voit s’agiter et se demande si chacune d’entre elles a conscience de la vanité de cette effervescence. D’avoir accueilli pleinement cette vision de la vie immédiate insuffle en elle une paix profonde, un soulagement libérateur. Ne plus lutter, c’est se donner la possibilité de vivre…Sa liaison avec Luc ne lui apparaît plus comme une entrave mais comme un chemin. Elle s’en étonne et simultanément cela la tranquillise. Elle cherche déjà le moyen de le lui faire comprendre et se dit aussitôt qu’elle n’a pas à s’inquiéter. Il le ressentira si elle sait garder en elle ce calme qui l’habite. Elle veut rester confiante et se reprend aussitôt en reconnaissant qu’elle ne doit rien vouloir. Elle admet que ce qu’elle découvre n’a rien de superficiel ou d’aisément accessible et réclame une exigence de chaque instant. L’abandon complet des habitudes néfastes. L’hypothèse d’une ascèse spirituelle la submerge d’une onde de chaleur. Elle a l’impression physique de grandir et elle s’en amuse.
D’un pas léger, elle s’éloigne sur le plateau en contemplant les paysages intérieurs qui l’invitent. Ne plus lutter, c’est se donner la possibilité de vivre. Le désespoir est une voie d’accès. Espérer, c’est toujours refuser ce que le présent propose, c’est se projeter follement dans un espace temporel que l’égo vénère. « Je voudrais mourir totalement désespéré, » avait écrit André Gide. Trompés par la perception erronée d’un mot mal aimé, beaucoup avait vu dans cette phrase l’aveu d’un homme déprimé alors qu’il s’agissait de la preuve d’une vie accomplie, la conclusion sereine d’un être apaisé, qui n’a aucun regret et plus aucune envie, nourri de la conscience d’avoir usé jusqu’au bout le temps présent qui lui a été proposé. La construction d’un projet ne doit pas aliéner l’individu à des suppositions multiples et incontrôlables. Elle pense à la tension extrême qui habitait Luc depuis des mois. Parviendra-t-il au moins à profiter pleinement de quelques instants ? Ou restera-t-il l’esclave de la construction mentale de cet égo qui étouffe la conscience ? Trouvera-t-il les ressources intérieures à cette béatitude qu’elle connaît alors qu’il ne dispose pas des références culturelles dont elle s’est abreuvée depuis des années ? Elle craint que son parcours ne soit qu’une errance interminable.


Ils se sont assoupis un long moment. Les bourrasques de vent glacé ont tiré Luc de cette absence agitée où son corps alourdi par des fatigues pesantes s’était réfugié. Entre chaque rafale, il écoute avec appréhension la respiration saccadée d’Etienne qui continue à tousser malgré le sommeil profond dans lequel il est enfoui. Sa gorge semble encombrée de glaires qui l’étouffent. D’inquiétants gargouillis rythment les souffles qui s’échappent péniblement.
Les flocons frappent la tente avec force et Luc imagine la dureté des conditions extérieures. Ils ne pourraient pas faire cinquante pas dans cette tourmente. Sans l’abri précaire de la tente, ils seraient déjà morts de froid. Il sait qu’ils doivent boire mais la lourdeur de son corps le maintient dans la chaleur protectrice de son duvet. Il lui faut de longues minutes pour réussir à sortir un bras, à regarder sa montre, à secouer doucement Axel.
« C’est quelle heure ? demande celui-ci après quelques bougonnements.
-Treize heures trente.
-Putain de temps ! On sortira plus aujourd’hui.
-Faut espérer que ça va pas mettre trop de neige, tu sais que ça donne ici.
-Ca, pour descendre rapidement, y’a pas mieux qu’une avalanche. On sera vite rendu au camp de base.
-Ca va toi, t’arrives encore à faire de l’humour !
-Ouais, noir, l’humour, très noir…Fais chier. Il nous fallait juste une journée de beau et on se tirait d’ici. Tu sais que plus bas, si ça se trouve, le temps est tout à fait acceptable. A deux cents mètres près, la différence peut être énorme. Là, on est coincé pile où il faut pas.
-Ouais, je sais.
-Putain, t’entends la respiration d’Etienne ? Ca, si c’est pas un œdème pulmonaire, je sais pas ce que c’est…Faut qu’on descende, putain. C’est le seul moyen de le sauver.
-Tu sais bien que si on sort, dans une heure il est mort. »
La conscience d’un piège puissant les mure dans le silence. Plus rien à dire. Plus rien à faire. Sinon attendre. Et espérer même si c’est inutile et n’influence en rien les conditions météorologiques. Luc le sait mais il ne peut s’empêcher de laisser dériver son imagination qui entrevoit la fin de la tempête, le retour du soleil, l’essoufflement du vent, la rencontre avec une expédition montant vers le sommet et leur apportant un soutien salvateur. Quelques heures d’accalmie suffiraient. Juste quelques heures pour rentrer en vainqueur du K2. Les journaux, les sponsors, sa formation de guide, l’obligation pour son père de reconnaître son talent, ses capacités, son avenir…Tout prendrait une nouvelle dimension.
L’idée le réchauffe quelques instants puis soudainement l’image de Tanguy le frappe. Il s’en veut aussitôt de l’avoir déjà relégué au second plan, d’avoir rejeté son souvenir dans une mémoire fugace, fragile, lointaine. Un puits d’oubli empli de peur. Celle de sa propre mort. Il le sait.


Elle est retournée à la tente. Allongée dans son duvet, elle écrit. Elle veut garder une trace de tout ce qui vibre en elle, de cette conscience nouvelle qui a pris forme et cherche à s’étendre. Elle tente de mêler ses connaissances à ce qu’elle ressent et d’établir des liens lui permettant de solidifier les pensées fragiles qu’elle a peur de perdre. Le philosophe Pascal expliquait qu’on ne vit jamais pour le présent mais un peu pour le passé et beaucoup pour l’avenir. « Nous ne vivons jamais, nous espérons de vivre. » Elle a retrouvé ce texte dans un de ses carnets et il lui apparaît maintenant avec une clarté absolue. « Nous ne vivons jamais… » La sentence lui avait semblé exagéré, elle avait vu une tournure intellectuelle, ignorant la terrible justesse de la formule. Espérer, se projeter, imaginer, attendre ou se souvenir, regretter, se repentir, se morfondre, toutes les constructions mentales nous éloignent de la vie, de l’immédiate réalité que nous ne devrions jamais délaisser. Toutes les dispersions qui nous animent sont des obstacles au lieu d’être des chemins. Rien d’utile n’en ressort. Elle ne trouve comme explication à cet aveuglement qu’une volonté inconsciente de se détourner de l’idée de la mort. Etre impliqué dans l’instant présent incombe paradoxalement que l’individu soit également confronté à l’idée angoissante de sa fin. Le passé, au contraire, confère une identité installée et le futur comporte une projection dans la durée. Par conséquent, ces deux menteurs autorisent l’égo à se libérer d’une possible disparition immédiate. Si je suis là, il est donc possible que dans un instant, je n’y sois plus. Le passé comme le futur sont de puissants palliatifs hallucinogènes. Nous oublions de vivre l’instant présent par peur de la mort. Succombant dès lors à l’ennemi que nous redoutons et que nous cherchions à vaincre en usant de notre intellect. Abandonner tout espoir place l’individu dans l’impossibilité de se disperser dans les illusions temporelles et lui permet de saisir dès lors l’absolue splendeur de l’énergie qui vibre en nous. « Nous sommes tous résignés à la mort; c’est à la vie que nous n’arrivons pas à nous résigner. » Elle se réjouit de retrouver en elle cette citation de Graham Greene et de la comprendre enfin.
Elle écrit avec une énergie décuplée, souffrant presque de ne pas pouvoir suivre de la main la vitesse de ses pensées.
Elle conçoit l’alpinisme comme un désir profond de se plonger dans un présent intense, de porter à ébullition les forces concentrées, sans se soucier d’une mort acceptée. Elle imagine que tous les grimpeurs montant vers les cimes cherchent à atteindre un état de lucidité, une connivence absolue avec leur être profond, une béatitude libérée des lourdeurs quotidiennes. Luc est inscrit comme elle dans une démarche ascétique mais il n’en a peut-être jamais pris pleinement conscience. Elle devra le lui montrer, lui faire comprendre clairement les raisons essentielles de cette passion dévorante, lui prouver surtout qu’il dispose déjà des réponses qu’il espère trouver sur les sommets, qu’il n’est pas nécessaire d’éprouver ses forces sur des montagnes incertaines pour atteindre des altitudes éthérées et purificatrices. Le chemin est intérieur. Elle sait néanmoins qu’il ne servira à rien de l’inonder de paroles ésotériques, qu’il n’y percevra qu’une humiliation supplémentaire, qu’elle devra simplement lui faire part de sa propre quête, de ses découvertes, de ses révélations et opposer sa félicité à son entêtement. Elle convient d’ailleurs n’avoir jamais su s’y prendre et avoir cherché stupidement, dans des confrontations répétées, l’établissement de sa propre contenance, comme si sa supériorité intellectuelle pouvait installer en elle une réalité existentielle, comme si sa domination sur l’esprit entier de Luc pouvait favoriser l’éclosion de sa propre unité. Elle sent monter en elle une réelle empathie à l’égard de Luc, une compassion qui l’émeut. Elle s’en veut de s’être laissée emporter, d’avoir perdu durant ces années conflictuelles un temps précieux. L’idée que tout cela pourtant était nécessaire la soulage. Les mensonges de l’égo sont des douceurs redoutables et le Moi immuable ne peut s’en délivrer qu’à travers la souffrance. C’est la marque de notre petitesse. Nous n’avons pas accès naturellement à la sagesse. C’est un chemin de croix.

 

 


Etre là. Il sait que c’est sa seule chance. Le reste n’est que l’intrusion de la mort qui veille. Non. Il se corrige. La mort n’a aucune réalité. Elle n’en a pas car il est vivant. Là et maintenant. Et la mort est sans volonté, l’idée elle-même n’est qu’une invasion anarchique autorisée par un esprit volage. C’est lui qui créé l’idée de sa mort. Pour Axel, Tanguy et Etienne, la mort est une réalité mais pour lui, à l’instant, elle ne représente rien sauf s’il laisse ses pensées établir la domination de la peur. Il se demande immédiatement si les pensées n’entretiennent pas elles-mêmes cette peur mais il ne comprend pas les raisons de cette trahison. Il n’entrevoit comme explication que l’incomplétude des hommes, la tyrannie des conditionnements acceptés, par faiblesse, par lâcheté, par impotence. Nous sommes des invalides de l’esprit. La conclusion le révolte. Il ne veut plus baigner dans ces miasmes fangeux. Son chemin de croix est une délivrance. Si pour les gens communs sa situation est un cauchemar, il sait désormais que le cauchemar n’est pas là, que la vie des vallées est une bauge excrémentielle. Et qu’il n’en fait plus partie. Il saisit alors à quel point la vie protégée des hommes est une oppression, que l’humanité en arrachant les individus à la précarité des jours a privé chaque être de la quête intérieure, que la tranquillité quotidienne est un poison soporifique, une privation spirituelle et que l’apologie des sens est une arme de destruction massive au service des superviseurs cachés qui manipulent les foules extasiées. Il découvre, là, dans un désert minéral, toute l’ignominie des existences bafouées, toutes les dérives répétées par des milliards d’individus décérébrés, esclaves fidèles des plaisirs sensuels, des futilités érigées en objectifs planétaires, vassaux consentants de leurs maîtres extérieurs, sous les regards scrutateurs des suzerains déifiés, des pourvoyeurs de rêves, les fabricants de mirages, les manufacturiers d’idéaux, les gardiens des geôles spirituelles, les décorateurs de vitrines religieuses, les gourous cravatés des marchés financiers. C’est une immense colère qui l’envahit, nourrie par la lucidité, ciselée par la vision macroscopique qui l’élève au-dessus de la mêlée fangeuse, libérée des miasmes pestilentiels des esprits gangrenés. Encore une fois, il se demande s’il est raisonnable de descendre.
Il s’assoit dans la neige et réalise à ce moment qu’il s’est engagé sans y penser dans le manteau instable, qu’il n’a même pas cherché à établir un itinéraire sécurisé, que ses pensées l’ont arraché à la nécessité de se préserver. Et c’est aussitôt un tourbillon effréné qui l’emporte, une clairvoyance ultime qui l’inscrit dans la réalité. Nous ne nous appartenons pas, nous errons dans des univers anarchiques de pensées incontrôlées, toutes mêlées dans un cloaque agité de luttes internes. Education modélisée, histoire personnelle, conditionnements sociétaux, enseignements forcenés, culture aseptisée, médiatisation légiférée, nivellement organisé, objectifs imposés, adoration fanatique des idoles, épuration mentale des masses, embrigadement des enfants incrédules, rebelles pourchassés, enfermés, humiliés, contamination des peuples primitifs, glorification assidue des égos, célébration des apparences, panégyrique exalté des profits, mondialisation armée, planétarisation des idées, il ne veut plus parler de liberté. Pourquoi est-il là d’ailleurs ? Il aimerait le comprendre, dans sa plus parfaite vérité, hors des subterfuges futiles, hors des considérations narcissiques. Et il redoute aussitôt n’avoir en fait aucune autre raison…Il est enfermé dans des schémas de pensées intégrées dans son esprit, infiltrées par des années de soumission passive, enluminées par des activités négligeables mais socialement reconnues. Il ne parvient même pas à retrouver une seule période de sa vie durant laquelle il aurait essayé de progresser d’un point de vue spirituel, d’analyser clairement toutes les influences qui l’ont formaté. Sa colère étouffe le dégoût de lui-même.
Il entame une diagonale en visant une longue arête faite de brisures, de brèches, de névés et de chaos rocheux. Elle lui semble praticable et de toute façon plus sûre que ces pentes mouvantes, collées par des miracles fragiles. Le froid ne le lâche plus. Il ne parvient plus à s’en libérer. Il a dépassé le point ultime à partir duquel son organisme se détériore, sans relâche, sans rémission possible. Il connaît chacun des symptômes. Il se déplace plus lentement, comme si les courants intérieurs faiblissaient et ne permettaient plus la même vivacité, comme si les énergies coulant dans ses muscles se solidifiaient inexorablement et le condamnait à une prochaine fossilisation. Il imagine un court instant son corps dur comme la pierre, ancré à la montagne, serti dans un écrin granitique.
Il s’arrête sur un îlot rocheux. Il enlève son sac. Difficilement. Les gestes les plus simples deviennent pénibles. Les tensions musculaires engorgent les fibres de toxines corrosives. Il sort le thermos de thé et le paquet d’abricots secs. Sans l’abri du sac, la sueur gèle aussitôt dans son dos.
C’est la peur qui mène le monde. L’idée l’a frappé alors qu’il portait le gobelet à ses lèvres. Et c’est parce qu’il est libéré de la peur que son esprit est aussi vif. La peur. Quelle peur ? La peur de quoi ? Il suit le parcours de l’eau tiède dans son ventre vide et l’évidence s’impose. La peur de mourir. Toutes les dérives de l’humanité sont justifiées par cette angoisse primale. L’homme n’a rien pu faire contre cette issue. Le groupe humain a accumulé les progrès, s’est arraché par des efforts millénaires à sa condition précaire et de proie nue est devenu prédateur cuirassé. Mais il n’a rien pu faire contre la mort sinon tenter de l’oublier sous des subterfuges multipliés. Et cette amnésie fabriquée, alimentée, glorifiée, mondialisée est le point d’achoppement qui condamne l’humanité à une éternelle errance. La futilité guide nos pas. Et elle nous prive de la liberté. Nous sommes enfermés dans l’enceinte de notre peur. Ce refus de la lucidité, de la confrontation, de la vigilance, de la clairvoyance, cette frénésie quotidienne, ces priorités fabriquées, nos exigences matérielles, nos quêtes amoureuses, nos loisirs infantiles, tout est fait pour ne pas penser, tout est fait pour oublier, tout est fait pour maintenir en état les murs décorés de nos geôles, inventer sans cesse de nouvelles calligraphies adorées. Il se demande si finalement l’alpinisme n’est pas un bagne comme les autres, si la passion qui le dévore n’est pas aussi pernicieuse que toutes les autres dérives. Elle ne l’a jamais amené vers les territoires intérieurs. C’est la mort de Tanguy, d’Etienne et d’Axel qui a brisé les murs.
C’est la mort qui lui a permis de venir au monde. Et toutes les questions que sa présence a éveillées.
Vieillir n’est rien quand sur le chemin il s’agit de naître. Voilà la liberté. Il s’agit de l’acquérir. Elle ne nous est pas donnée à la naissance. Notre accession à la vie est un enfermement et sans la vigilance et la quête spirituelle nous ne sommes que des décorateurs mais nullement des architectes d’intérieur. L’insignifiance de nos priorités est un boulet que nous tirons, avec plus ou moins d’énergie, mais sans jamais nous attaquer à la chaîne. Elle n’est pourtant pas indestructible. La détermination et la constance, la clairvoyance et l’humilité sont des limes redoutablement efficaces. Il sait désormais ce qui lui reste à faire. Il va couper les passerelles qui relient son égo à son âme. Luc n’est rien, celui-là peut mourir, c’est un fantôme sans matière réelle, un ectoplasme trompeur. C’est l’esprit qu’il convient de libérer. Il réalise à quel point le savoir et la compréhension sont deux choses différentes. C’est la compréhension qui lui est proposée, le savoir n’est qu’une illusion entretenant l’hallucination collective, du vide jeté dans du néant, de la dispersion agitant le tourbillon des jours, un garnissage narcissique. Sandra n’est pas sur une voie lumineuse, elle est aveuglée par les néons multiples que l’humanité a allumé pour se rassurer dans les noirceurs qui l’effrayaient, pour éclairer faussement son parcours trompeur, l’entraîner vers des horizons séduisants, des chimères mirifiques, des labyrinthes infinis qui accroissent inlassablement son égarement. Il fallait accepter les luttes intérieures, ne pas refuser les combats. Il admet pourtant que la culture de Sandra ait pu lui dévoiler quelques horizons éblouissants à travers les brumes et que c’est lui qui n’en a pas voulu. Il cherche à retrouver dans sa mémoire appesantie par l’immense fatigue des paroles salvatrices. Elle en connaît tant et il s’est tellement enfermé dans ses croyances. Il a honte soudainement de son entêtement, de cette obstination maintenue, de cet obscurantisme insipide. Il se voit désormais comme un adepte de l’Inquisition, un bourreau aux oreilles obstruées, un tortionnaire infatué, destructeur des idées révélatrices, consolidateur infatigable des murailles carcérales. Il voudrait s’excuser, là, immédiatement et témoigner à Sandra de son affection, de sa reconnaissance pour cette énergie qu’elle a déployée pour lui pendant des jours et des nuits, de ce désir qu’elle avait de l’arracher aux miasmes léthargiques. S’excuser de tout le mal qu’il lui a fait. Il se promet de l’appeler quand il s’arrêtera pour la nuit. La prochaine nuit…L’échéance le terrorise et le fait se lever.
Descendre, descendre, il ne veut plus s’arrêter. Le repos, c’est la mort.

Rochers verglacés, vires étroites, névés fragiles, couloirs encombrés de blocs tremblants, il serpente consciencieusement, lentement aussi, ne relâchant pas son étreinte sur l’attention vitale. Il devine pourtant dans son esprit ankylosé des sentiers qui se dessinent, des itinéraires rayonnants qui l’appellent. Il sent s’installer de nouveau une distanciation entre la part de son esprit qui assure sa survie et celle qui lui parle de la vie. Les raideurs de son corps éreinté n’influent pas sur ses libertés intérieures.
Il n’y a de prisons que celles que l’on accepte et pire encore celles que l’on se fabrique.
A cette distinction entre son mental appliqué à ne pas commettre d’erreurs et cet esprit qui s’aventure dans les territoires flamboyants de l’accomplissement personnel vient s’ajouter l’entité capable d’observer ce phénomène étrange. Il s’aperçoit alors des limitations qu’il avait lui-même fabriquées et l’extraordinaire euphorie d’accéder enfin à la liberté le bouleverse.

Il repense à l’itinéraire qu’il a suivi depuis la disparition d’Axel. Il sent qu’il doit continuer à tirer vers l’est pour tenter de retrouver la descente originelle. Il ne sait pas ce qu’il va rencontrer plus bas et il ne croit pas qu’il lui soit possible d’atteindre la base de la montagne par une nouvelle voie. Tous les parcours ont été tentés et il n’a jamais entendu parler d’un autre trajet. L’inquiétude le taraude lorsqu’il laisse s’installer en lui l’image d’un obstacle insurmontable, la nécessité de remonter les pentes, de chercher pendant des heures un itinéraire praticable.
Il lève les yeux et s’aperçoit que la lumière s’est intensifiée. Les rayonnements solaires sont de plus en plus diffusés dans la masse fragilisée des nuages. C’est comme une épaisseur qui s’évapore, une marée qui se retire. Les brumes spectrales succombent graduellement sous l’ardeur de la lumière qui coule depuis la haute atmosphère. Il devine dans l’image des similitudes personnelles. Les conditions extérieures et ses luttes physiques ne sont que les reflets de sa décantation spirituelle. Ce monde est un miroir. Une étrange connivence l’envahit, comme une reconnaissance envers un ami qui vous soutient. Il ne voit plus dans cet univers minéral un adversaire inflexible mais un maître exigeant.
Les coups qu’il reçoit sont les gestes affinés d’un ciseleur adroit qui taille dans la masse brute de l’être pour atteindre le diamant caché, l’âme ignorée, le cœur spirituel. L’image l’a surpris comme un coup de tonnerre. Se pourrait-il que tout cela soit issu d’une volonté extérieure ? Est-il entre les mains d’une entité supérieure, un architecte consciencieux qui aurait décidé de sculpter le bloc informe qu’il était jusque là ? L’idée le dérange. Il ne serait donc pas libre. Il ne serait qu’une marionnette sur une scène épique, un pantin manipulé, un acteur dans une pièce tragique. Sa liberté se limiterait à sa capacité à répondre aux exigences du metteur en scène, à jouer son rôle comme si sa vie en dépendait. Et c’est justement le cas. Il est en sursis. Qu’il vienne à décevoir le concepteur de l’histoire et il pourrait être exclu du spectacle. Ce parcours terrestre ne serait dès lors qu’un théâtre intraitable, une arène sanglante où les combattants resteraient à la merci de l’empereur. Dans le scénario présent, il serait le seul rescapé.
Dieu.
Il n’a pas trouvé d’autre nom. Il n’a aucune connaissance dans le domaine sinon les quelques copeaux dérisoires des enseignements émétiques du catéchisme. Ses parents n’avaient eux-mêmes aucune conviction, rien à transmettre mais des soucis de reconnaissance sociale. Dans les petites vallées savoyardes, la participation à la vie religieuse cimente la communauté. Il s’en était retiré.
Et c’est un vide immense qui s’ouvre désormais sous son esprit démuni.
Il songe à Sandra. Ses études lui proposaient au moins des pistes de réflexions, des prolongements raisonnés, des comparaisons entre diverses versions. Il ne possédait aucune base sur laquelle fonder un début de construction, rien que du sable instable, le sol mouvant de ses ignorances. C’est sur le corps immense de la montagne qu’il a pu bâtir le socle favorable à son émancipation. Cette enceinte minérale a permis d’enclencher en lui le cisaillement de la chaîne qui limitait son envol. L’incarcération l’a privé de ses repères et simultanément elle a brisé le carcan de ses certitudes. Plongé dans un instant sans avenir il a découvert la force de la vie immédiate et cette énergie libérée lui a permis de se prolonger. Il lui reste à préserver cette dimension épurée, l’espace illimité du moment présent, la clarté indescriptible de la présence à soi. Même si le destin a une emprise réelle sur son parcours, il possède au moins la liberté de l’exploiter totalement, d’en saisir la quintessence, de ne rien manquer, d’engager son esprit dans cette soumission constructive. Est-il son propre maître ? A quel niveau se situe la liberté ? Il ne parvient pas à dénouer l’écheveau compliqué de ses interrogations puis il réalise que la liberté prend déjà forme dans les questionnements répétés, que ces doutes l’arrachent à l’insignifiance des jours frivoles, à l’étourdissement des actes futiles, à toutes les dérives qui comblent de leur fadeur anxiolytique les abîmes existentiels. Les prisons que l’on accepte…Nos conditionnements, l’éducation reçue, les traditions, l’Histoire familiale, la culture endoctrinée…Toutes les prisons. Et celles que l’on se fabrique…Sa passion pour la haute montagne, cet enfermement dans cet espace étroit dès lors que les objectifs ne sont pas accompagnés par la quête spirituelle, dès lors que l’obsession n’est qu’une limitation au lieu d’être un envol. Il a manqué l’essentiel, il s’est laissé aveugler, il s’est perdu en route…Et les sanctions sont tombées, il ne pouvait en être autrement et il est le seul responsable.
Il aimerait s’arrêter pour appeler Sandra. Il a entendu la radio biper dans son sac mais il n’a pas eu la force de répondre. Il sait qu’une cassure dans sa descente obstinée favoriserait l’intrusion sournoise des somnolences mortifères. Sa clairvoyance et l’effervescence de son esprit sont des déferlements émancipateurs et les seules chaleurs qui lui restent. Son corps est engagé dans un délabrement inéluctable mais son esprit, débarrassé des pesanteurs ancestrales, y puise la lucidité qui lui avait toujours échappé.
Mourir à soi-même pour renaître.
L’expression s’est imposée. Il l’accueille avec un sourire intérieur.
Il repense à Sandra et à sa capacité à vivre chaque instant de la journée comme un accomplissement personnel, à trouver dans chacun de ses actes des raisons à son bonheur. Elle lui avait expliqué qu’il ne dépendait que de lui de considérer la vie quotidienne comme la possibilité de progresser au lieu de souffrir à la répudier, comme l’opportunité d’appliquer des serments de clairvoyance, d’expériences appliquées, de présence perpétuelle. Rien n’était pénible dès lors que l’esprit s’engageait totalement dans l’exploitation de l’instant, qu’il s’impliquait sans relâchement à extraire de chaque situation la conscience épurée de celui qui vit. Aller chercher du pain lui permettait de marcher sur le trottoir en visualisant intérieurement son allure, à ressentir les fibres musculaires, les flux d’oxygène, la douceur de la lumière, à percevoir les horizons lointains au-dessus des toits, les visages multiples des gens affairés, d’écouter les voix, les bruits de la ville, d’absorber chaque ressenti et d’en constituer une collection inestimable, un trésor personnel qu’elle entretenait amoureusement. Elle était passionnée par la vie mais ce flamboiement ne la consumait pas. Il nourrissait son illumination. Il n’avait jamais su percevoir ce bonheur. La vie quotidienne l’emplissait d’un profond dégoût. Ou plutôt il avait constitué lui-même ce vomi infâme. Il était son propre virus, sa propre maladie. Il avait gâché tant de choses…L’humanité elle-même n’était pas cette tumeur maligne rongeant l’Univers du vivant. Là aussi, il s’était trompé. Il n’en avait perçu qu’une vision, celle qui le confortait dans son aversion, celle qui répondait à l’identification factuelle sur laquelle il s’était construit, celle qui l’avait enfermé dans ses propres dérives. Il s’était cru le rebelle quand il n’était que son propre geôlier. L’humanité n’était responsable de rien. Elle n’était que l’amalgame tentaculaire et anarchique des individus égarés, le miroir gigantesque des dérives solitaires. En limitant ses regards aux représentations multiples du Mal, il s’était fourvoyé dans une impasse, luttant constamment contre des murailles infranchissables en ignorant que des brèches étaient déjà constituées, que des individus obstinés, emplis de compassion, de solidarité, de respect, d’attention, de lucidité avaient déjà franchi les premières lignes et avançaient dans les territoires de l’âme en répandant sur leur passage un message d’amour qui convainquait immanquablement certains combattants à déposer les armes. L’égo, lui-même, entretenait les différentes factions, les mercenaires, les armées officielles, manipulant ces groupes soumis et trouvant dans cette perversion immonde sa propre identification. Ces luttes internes étouffaient sous des monceaux de cadavres l’âme épuisée par tant de massacres, tant de folie, tant de génocides. Seul, un regard chaleureux vers le Bien lui permettait de ne pas sombrer définitivement, de ne pas mourir sous les coups répétés.

Il avait enfin laissé la lumière s’infiltrer et les noirceurs des cimes avaient servi d’étincelle.

 

Un chemin de croix.

Noirceur des cimes (1)

Noirceur des cimes (2)

Noirceur des cimes. (3)

L'ego, le mental, les pensées.

Dieu.

 

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