A CŒUR OUVERT : Les Kogis

Je relis encore une fois ce roman avant de l'envoyer à l'éditrice. 

Je ne m'en souvenais plus mais les Indiens Kogis y sont de nouveau mentionnés. 

A quel point ils m'ont marqué. Sans jamais les avoir rencontrés. Juste par les livres et des documentaires. 

Ils sont l'humanité à laquelle je crois. 

 

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"Les jours suivants, Diane confia l’épicerie à Madame Boulard et à son mari.

Elle emmena Paul visiter tous les lieux qu’elle aimait. Toujours cette solitude adorée et ce silence des hauts lieux.

Col de la Chaumoune. Ils avaient laissé la voiture au début de la piste et ils avaient marché deux heures avant d’atteindre la crête.

« Plénitude de l’unité », ton livre, tu en as un exemplaire ?

- Oui, bien sûr et « Le voyage intérieur » aussi mais je ne les mets pas dans ma bibliothèque. Je n’arrive pas à les ranger près de Krishnamurti, Prajnanpad ou Harding. Rien de comparable. Je ne suis qu’une béotienne qui tente d’éclaircir ce qu’elle porte. Ces gens-là éclairent le monde entier.

- De quoi parlent tes deux autres livres ?

- C’est toujours la démarche spirituelle. « Plénitude de l’unité » est une tentative d’identification de tout ce qui nous perturbe et qui pourtant nous appartient, tout ce qui vient entraver le bien être intérieur et qui demanderait une haute vigilance pour s’en libérer. Beaucoup de gens se plaignent de la difficulté de leur existence mais ils oublient d’observer les prisons qu’ils se fabriquent. « Le voyage intérieur » parle de l’exploration du soi lorsque les prisons sont identifiées et que l’individu s’en est extrait, pas nécessairement dans les faits mais au moins par l’entremise de la conscience. Là encore, beaucoup de gens refusent cet état de plénitude parce que ça leur semble totalement vide. Personne ne nous a enseigné à avancer dans ces horizons gigantesques. Ne serait-ce que le silence intérieur, lorsque les pensées se taisent et qu’il reste à découvrir la présence de l’énergie vitale. La clameur matérielle est un étouffoir du silence existentiel. Et ce monde moderne adore le bruit. J’ai beaucoup lu sur les Peuples premiers, ceux que les Occidentaux traitent encore de sauvages ou de primitifs. Le silence, l’immobilité, l’arrêt de toute activité inutile, ce sont des attitudes essentielles chez ces Peuples. Je te passerai un livre sur les Indiens Kogis, tu verras à quel point leur vie est éloignée de la nôtre.

-Où vivent-ils ?

-En Colombie, dans une chaîne de montagnes qui dominent l’Océan, la plus haute chaîne côtière de la planète. Le gouvernement colombien leur avait proposé de cultiver du café mais lorsqu’ils se sont aperçus que l’argent gagné par certains créaient des envies chez les autres, ils ont tout abandonné. La Terre est leur Mère, le clan est leur Père. Nous sommes très loin de cette vision de la vie.

- Tu es allée là-bas ?

- Non. »

Un voile dans ses yeux. Il décela une douleur.

« Tyler et moi, on devait y aller à son retour de Grèce. On avait prévu d’y rester six mois, de faire un film, on avait pris contact avec un guide là-bas, il connaissait le Mamu d’un clan, un chef spirituel.

- Je suis désolé Diane.

- Tu n’y peux rien Paul. Je vivrai avec tout ça jusqu’à la fin de mes jours, même si je sais que ce passé est une prison.

- Les prisons qu’on se fabrique.

- Oui, et qu’on connaît très bien en plus sans pour autant parvenir à en détruire les murs.

- Tu n’imagines pas l’épaisseur des murs de la geôle dans laquelle je vivais. Et toutes ces décorations artificielles que j’avais élaborées pour ne rien voir, c’est bien pire que tout.

- Je ne sais pas si c’est pire, Paul. Parfois, je me demande si les gens insouciants n’ont pas raison.

- Regarde ce qui m’est arrivé. Le retour de bâton est violent quand on ne comprend rien.

- Si c’est peut-être vrai pour toi, quelle explication peut-on donner à la mort de Tyler ? Il n’y en a pas. Il vivait dans une lucidité totale. »

Tout l’amour qu’elle lui portait encore. Comme un cri en elle. Il entendait le rugissement de douleur dans ses yeux figés.

« Je ne sais pas, Diane. Juste une épouvantable malchance.

- Je ne crois ni au hasard, ni à la chance, ni à son opposé. Je n’ai aucun espoir et je ne suis donc jamais désespérée. Tout ça, ce sont des illusions humaines. La vie n’en a pas besoin. Elle a son projet, son intention, son objectif. »

Une voix âpre, presque dure, comme une colère à peine contenue.

Elle croisa son regard. Perdu.

Elle s’approcha, le força à s’arrêter et l’enlaça.

« Je m’excuse, Paul, je n’ai aucune raison de te parler comme ça. Tu n’y es pour rien. Ce sont mes combats.

- Je le sais bien, Diane. Ne t’inquiète pas pour moi. »

Ils arrivèrent sur la crête dénudée, juste un parterre d’herbes rases. Ils s’assirent, silencieux, les regards lointains, une plongée au plus profond, symétrie des voyages, les horizons infinis de la terre et les explorations intimes.

Contemplation.

Paul glissa sa main dans celle de Diane.

« Je n’aurais jamais imaginé ça.

- Quoi donc, Paul ?

- Une telle rencontre. Toi et la terre. Le même amour en fait, c’est ça que je réalise.

- Explique-moi.

- T’expliquer ? Je n’ai jamais rien su expliquer en dehors des chiffres de ma société.

- Tu n’en es plus là. Tu es devenu ce que tu portais en toi. »

Il la regarda. Oh, ces yeux.

Il n’avait jamais vu les yeux d’Alice. Des filtres trop épais. Ils reflétaient uniquement les possessions dont elle rêvait.

Les yeux de Diane s’ouvraient sur un univers d’étoiles.

« Je pense que l’amour réel pour une personne contient le même amour que pour cette terre, la nature épargnée, celle des êtres et celle du monde. J'ai compris ça ici.  Lorsque je montais seul sur une colline, j’éprouvais une telle paix, une telle sérénité, un silence intérieur aussi vaste que celui de l’altitude. J’aurais aimé monter à quatre mille mètres. Aujourd’hui, je comprends les alpinistes. Eh bien, je ressens la même paix avec toi. Comme un détachement, une absence de trouble, une ouverture spirituelle, le saisissement de l’instant, rien, aucune pensée, aucune inquiétude, aucun remord, aucune attente. Comme lorsque je suis assis ici. La même paix. L’amour. Peut-être que les gens ne savent plus aimer parce qu’ils sont loin de la terre. Juste une supposition. L’euphorie des villes, l’agitation, le bruit, le commerce des désirs, la multiplication des manques inventés, même les relations amoureuses sont à l’image de ce chaos. Une surenchère permanente. Cette impression maintenant qu’on ne peut aimer que dans l’abandon de tout, jusqu’au vide, jusqu’à cette absence de soi, se laisser envahir par l’inertie. C’est sûr que ça va à l’opposé de ce monde moderne. Pas assez rentable. Rien à vendre, la perte des consommateurs, un cauchemar. »

Il s’aperçut qu’il parlait en fixant un point lointain, un mont arrondi qui se découpait sur le ciel, comme des paroles lancées dans l’azur.

« Saint-Exupéry disait que les gens qui s’aiment ne passent pas leur temps à se regarder. Ils regardent le même horizon, intervint-elle.

- Et bien, je suis d’accord avec lui puisque tu es dans cet horizon. Puisque l’amour que je porte à cette terre est le même que celui que j’ai pour toi. Je te regarde en contemplant ce monde.

- Et tu oses dire que tu ne sais pas parler ? »

Un rire bref, presque gêné.

« D’où ça vient tout ça ? demanda-t-il.

- Et à quoi ça te servirait de le savoir ? Ce qui importe, c’est que ça soit là.

- Oui, c’est vrai, Diane, mais c’est tout de même effrayant de réaliser qu’on peut passer à côté de soi à ce point. J’ai cinquante-trois ans.

- Cinquante-trois ans d’apprentissage tout simplement.

- Tu veux dire que tout était déjà là ? Qu’il fallait que la croissance se termine ?

- Elle n’est pas terminée.

- Et pourquoi est-ce que ça passe par une telle rupture, pourquoi les choses ne se font-elles pas en douceur, en toute conscience ?

- Parce qu’il n’y a plus de conscience. Parce que l’ego a pris le dessus. Alors, il faut une révolte.

- Il faut que tu m’expliques ce que tu entends par ego. »

Elle s’allongea, les yeux tournés vers le ciel. Il l’imita.

« L’ego, c’est quand tu ne vois plus le ciel. Non pas le voir avec tes yeux, non pas l’identifier avec des noms de nuages mais le voir comme s’il était en toi et comme si tu y étais évanoui, liquéfié, comme si tu n’étais même pas une particule de vapeur d’eau, rien, le vide immense en toi. Si tu ne peux plus ressentir cette disparition et que tu vois le ciel comme un beau paysage, alors, c’est que tu es identifié à ton ego, c’est que tu n’existes que pour toi-même et que tout ce que tu vois, c’est pour valider ton existence. Tu ne regardes pas le ciel, tu prends juste forme à travers le plaisir que tu éprouves en regardant le ciel. Pour aimer le ciel, il faut oublier que tu regardes l'idée que tu te fais du ciel. Il en est de même d’ailleurs pour la plupart des humains dans la relation amoureuse. Ils aiment l’autre pour le sentiment d’exister à travers cet amour. Et si l’amour s’étiole, chacun en voudra à l’autre de ne plus lui permettre d’exister à travers l'image qu'il a de l'amour. Combien sont-ils les humains qui aiment ? Pas ceux qui pensent aimer mais ceux qui aiment. Les Kogis, par exemple, ne regardent pas le ciel, ils le vivent. Comme toi maintenant. »

Une idée folle. Aller là-bas. Partir.

« Il faut que tu me passes des livres sur ces Indiens.

- Ce soir, promis.

- Et tes deux autres livres aussi.

- Tu ne vas pas lire toute la soirée et toute la nuit tout de même ? »

Il roula sur le côté et glissa une main sous sa chemise de lin.

« Non, aucun risque, répondit-il. J’aime infiniment vivre l’amour avec toi. Tout autant que de vivre sur cette Terre. »

 

 

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