Ahmad Shah Massoud.

Photo de Bertrand VITU.

 

Cet homme lâchement assassiné a parcouru toutes les grandes capitales du monde, s'est rendu au Parlement Européen pour dénoncer l'islamisme de la terreur...
Ces paroles du Commandant Massoud gardent toute leur actualité. C'était pourtant il y a 17 ans ! Il était alors le seul à affronter Al Qaida et les Talibans... pendant que les grandes puissances armaient ou soutenaient Ben Laden et ses amis au Pakistan ou ailleurs... Il entreprit alors de faire le tour des capitales mondiales pour appeler à l'aide. Mais il n'eut le soutien que de quelques ONG... C'était un grand Monsieur, qui se battait pour son peuple tout en ayant conscience qu'il se battait pour la démocratie dans le monde. Il était musulman et il défendait les droits de l'homme et les droits des femmes. Il a été assassiné le 9 septembre 2001, deux jours avant le drame du 11 septembre...

"Aujourd'hui, le monde voit et perçoit clairement les résultats de méfaits aussi inconsidérés. Le monde est plongée dans les troubles, et des pays sont au bord de la guerre. La production illégale de la drogue, les activités et les organisations terroristes y sont en hausse. Des massacres de masses à motivation ethnique ou religieuse, des déplacements forcés de populations ont lieu, et les droits de l'homme et de la femme les plus élémentaires sont violés sans vergogne. Les pays d'asie centrale ont été graduellement occupé par des fanatiques, des extrémistes, des terroristes, des mercenaires, des mafias de la drogue, et des assassins professionnel...Nous considérons comme de notre devoir de défendre l'humanité contre le fléau de l'intolérance, de la violence et du fanatisme. Mais la communauté internationale et les démocraties du monde ne devraient pas perdre un temps qui est précieux, et devraient jouer leur rôle critique pour aider de toutes les manières possibles(...) à venir à bout des obstacles qui existent sur le chemin de la liberté, de la paix, de la stabilité et de la prospérité."
AHMAD SHAH MASSOUD
8 OCTOBRE 1998

 
L'assassinat du Commandant Massoud par deux journalistes a été planifié et préparé depuis de longs mois, et dans de nombreux pays. La mort du Lion du Panchir devait permettre aux Talibans de prendre le contrôle de l'intégralité de l'Afghanistan, soutenus par leurs alliés pakistanais et par les forces de Ben Laden. Un plan maléfique qui a failli fonctionner...
Ce film nous éclaire sur les circonstances de la mort du chef charismatique de la résistance afghane. Deux ans d’enquête en Europe, en Afghanistan et aux Etats-Unis, pour recueillir des images exceptionnelles et retrouver des témoins-clé du dossier.
D’Afghanistan en Tunisie, de France en Belgique, d’Angleterre au Pakistan, le film suit la dérive de ces jeunes étudiants qui sombreront dans le fondamentalisme et finiront par accomplir leur macabre mission suicide : assassiner le Commandant Massoud. Derrière ces deux hommes-marionnettes, le grand manitou s’appelle Al-Qaïda. Car cet assassinat n’a rien d’une coïncidence. Il est lié aux attentats américains. Il en est même le prélude.
 

Ancien ministre, baroudeur et écrivain, Jean-François Deniau a bien connu le Lion du Panchir. Il l'a retrouvé dans l'ouvrage que nos collaborateurs Marc Epstein et Jean-Marie Pontaut consacrent à son assassinat

Les règles d'un bon scénario ne changent pas: un décor, un personnage, une histoire. Aucun de ces éléments fondamentaux ne manque dans l'aventure du commandant Massoud, y compris sa fin dramatique. Le livre de Marc Epstein et Jean-Marie Pontaut est un témoignage qui se lit comme un roman. Il raconte d'abord la fin. La scène se passe dans une petite pièce d'une bourgade poussiéreuse, non loin de la frontière de l'ex-URSS. Massoud reçoit un ami, Khalili, qui lui lit des poèmes persans. La nuit est tombée. L'ami voudrait dormir. Mais Massoud, sous son air si discret et ses paupières à demi-voilées, est un sentimental, un passionné. Encore... Encore des poèmes. Personne ne le sait, mais c'est sa dernière nuit. Sauf, bien sûr, les deux faux journalistes qui sont venus le tuer. 

Ce paysage du Nord est plutôt triste. L'arrivée s'y fait par l'ex-URSS en hélicoptère russe. C'est la voie des Parisiens qui veulent se faire prendre en photo avec Massoud. Rien de commun avec les sites grandioses du Panchir, de l'Hindu Kuch, du Nouristan, où Kipling avait placé la plus belle de ses aventures, L'Homme qui voulut être roi, et où nous avait accueillis un commandant roux aux yeux verts, descendant d'un des soldats macédoniens d'Alexandre le Grand. Les sommets brillent à 7 000 mètres dans le ciel bleu. Nous en avions franchi les cols une nuit de décembre gelée, déguisés en Afghans. Après avoir longuement attendu dans un gourbi de la zone tribale qu'il fasse assez mauvais pour que la neige qui tombe efface nos traces. Les armes lourdes tonnaient en notre honneur. Les noms des grands commandants, dont celui de Massoud, résonnaient dans les vallées profondes. 

En septembre 2001, tout a changé. Massoud est isolé, acculé à la frontière, avec autour de lui plus d'adversaires que d'amis. 

Militairement, la situation n'est pas bonne. Politiquement non plus. Le voyage de Massoud en Europe, en avril, où il a été invité courageusement par la présidente du Parlement européen, Nicole Fontaine, ne lui a presque rien rapporté, sinon des articles. Mais, en Afghanistan, les clans sont furieux. Tous, et pas seulement les intégristes d'Al-Qaeda. 

Une valise qui ne sera jamais fouillée

La première question que posent Epstein et Pontaut est: comment? Réponse abracadabrantesque et vraie. Les témoignages sont précis. Les deux assassins qui vont le tuer sont des faux journalistes dont l'incompétence frappe tous les observateurs, notamment les reporters français ou étrangers qui étaient dans le même circuit. Ils trimbalent une caméra vidéo dont ils ne savent pas se servir et une grosse valise qui ne sera jamais fouillée, même quand ils approchent Massoud à le toucher. Ils représentent une «agence» arabe de Londres qui n'existe pas. Aucune vérification ne sera faite. Au lieu de passer, comme tous les visiteurs, par le Tadjikistan ex-soviétique, si proche, ils viennent du Pakistan, et de Kaboul, même! Ils auraient une recommandation de Sayaf, personnalité du premier cercle de l'entourage de Massoud. Le sauf-conduit pour franchir la ligne de feu leur est donné par un autre dignitaire, le général ex-communiste Bismillah Khan, qui leur prête une voiture. L'ingénieur chargé de la sécurité de Massoud ne dit rien, ne vérifie rien. Alors que Massoud était connu pour son souci, bien justifié, de la sécurité: déplacements fréquents de rendez-vous, changements d'horaires répétés, changements de lieux continuels. 

Alors? Irresponsabilité générale et quasi-décomposition du Front uni? Ou complot, avec félonie au plus haut niveau? Epstein et Pontaut ne croient pas au complot. Les exécutants sont des membres d'Al-Qaeda, cela est indiscutable. Pour le reste, on a le droit de s'interroger sur un assassinat aussi terrible, exécuté par deux nuls (l'un d'eux s'échappera, mais sera abattu par un garde dont on n'a pas retrouvé la trace). 

Se pose la deuxième question: pourquoi avoir tué Massoud? Il est vrai que sa visite en Occident a exaspéré tous les clans. Mais il ne faut pas tomber dans l'erreur grossière du portrait souvent présenté en France d'un Massoud comme une sorte de saint laïque. Massoud est musulman, et un musulman très pieux. Sa tolérance naturelle, son charme immense, son courage le mettent quand même à part des autres. Al-Qaeda ne l'a pas assassiné pour des motifs religieux. En revanche, comme le souligne le livre, le lien avec les attentats du 11 septembre aux Etats-Unis est net. Les taliban, et surtout leurs tuteurs d'Al-Qaeda, ont calculé qu'il y aurait une riposte américaine sur les bases du terrorisme en Afghanistan. Il fallait démanteler le Front uni pour ne pas offrir une plate-forme sûre aux interventions militaires américaines. Cela montre une programmation assez stupéfiante. En plus, Massoud était un symbole. Sans grande force à cette date, mais un très grand symbole. Le cerveau, individuel ou collectif, qui dirige Al-Qaeda avait choisi les tours de New York parce qu'elles étaient aussi un symbole. 

Massoud a trop d'ennemis et trop peu d'amis. Ni les Américains ni les services pakistanais ne l'ont jamais soutenu. J'ai dû me battre à Washington, à Islamabad, à Peshawar pour qu'il reçoive un minimum d'aide. Les Etats-Unis ont même soutenu les plus extrémistes de ses rivaux, ce qui devrait au moins tempérer M. Bush dans ses leçons de morale. 

Au cours de l'été, donc avant les attentats de New York, une mission est venue voir Massoud à Douchanbe, au Tadjikistan. Conduite par Abdul Haq, avec deux Américains qui semblaient «proches des services». Pour lui poser la question: seriez-vous d'accord avec le retour du roi? Les Américains préparaient alors une solution d' «union nationale». Massoud avait fait la même réponse il y a douze ans: «A la rigueur, je peux m'y rallier personnellement, mais mes hommes ne l'accepteront jamais.» 

Un point d'intransigeance de Massoud n'a pas été assez souligné. Le commandant était avec clairvoyance et détermination partisan de l'unité nationale. Et très seul dans ce camp. Il était pour une république islamique, il l'a dit et répété. Mais pas pour le dépeçage du pays. Or, le problème principal de l'Afghanistan est celui des rivalités des voisins. Quatre empires bornent ses frontières, aussi fragiles qu'imprécises. A l'ouest, l'empire perse, qui s'appelle maintenant Iran. Au nord, l'empire russe. A l'est, l'empire des Indes, avec le Pakistan frontalier. Et, quatrième empire, la Chine, qu'on oublie trop. Les quatre empires n'ont cessé d'envahir l'Afghanistan ou d'être envahis par les Afghans. Avec Ben Laden apparaît un «cinquième empire», le terrorisme. 

Le livre d'Epstein et Pontaut raconte comment on devient terroriste. La part du hasard. Le rôle de Londres, plaque tournante. La rencontre d'un «frère» qui vous propose de sortir de votre solitude et de donner un sens à votre vie. La femme qui suit et parfois entraîne. Deuxième partie du livre, fascinante: la valse des faux papiers et passeports qui s'échangent trois ou quatre fois. Les clubs de jeunes, les entraînements progressifs, la volonté de sortir de la grisaille des jours. La foi nouvelle. Les hasards, aussi, de l'enquête (l'épisode de l'ordinateur acheté d'occasion dans un souk!). Comme nous sommes mal armés contre ce terrorisme-là... Il combine un cerveau à la tête, des conseillers techniques de premier ordre et un vaste et obscur réseau dormant. Tous les apprentis pilotes, qui aux Etats-Unis apprenaient à décoller et pas à atterrir sans inquiéter aucune autorité, sont décrits par leurs voisins comme de braves gens. En France, en Allemagne, en Belgique, ce sont des étudiants modèles. Et qui se méfierait d'un mollah ayant l'accent de Marseille? Une guerre longue, voilà ce qui nous attend. Et le juge Bruguière n'est pas près de manquer de pain sur la planche. 

Les Américains, par leur supériorité technique écrasante, ont gagné la première phase pratiquement sans combat. Mais, afin de ne pas trop risquer la vie des boys, ils ont pris une option doublement périlleuse: accepter, de fait, le retour des seigneurs de la guerre, payés et armés au nombre de combattants fournis. Et laisser faire, en pratique, le dépeçage du pays: à l'Iran, l'ouest, à la Russie, le nord, au Pakistan, l'est. Elément non de stabilité mais de conflit. Il ne faut jamais oublier que les succès initiaux des taliban étaient dus à la paix civile qu'ils apportaient et au maintien de l'unité nationale. 

La France devrait s'appuyer sur l'immense prestige et la profonde amitié nés de l'action des French doctors et autres volontaires humanitaires qui furent en première ligne. Pas contribuer à la guerre. Mais cela n'est pas l'objet du livre de Marc Epstein et Jean-Marie Pontaut, qui est déjà assez riche d'enseignements. 

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