Andreï Tarkovski (2)

 

"Les relations sociales se sont développées de manière telle, qu'en n'exigeant plus rien d'eux-mêmes, en s'affranchissant de tout effort moral, les hommes ont dirigé tous leurs griefs vers les autres et vers l'humanité en général. On demande aux autres de se résigner, de se sacrifier, de prendre part à l'édification de la société, sans jamais vouloir vraiment participer soi-même à ce processus, déclinant toute responsabilité pour ce qui se passe dans le monde. Toutes les raisons sont bonnes pour justifier ce détachement, ce refus de sacrifier ses intérêts égoïstes en faveur de tâches plus élevées, intérieurement plus importantes. Personne n'ose ni ne désire porter un regard lucide sur lui-même, endosser la responsabilité de sa propre vie ou celle de son âme. Sous prétexte que "nous tous", c'est à dire l'humanité toute entière, sommes dans le processus de construire une certaine "civilisation", nous nous sommes imperceptiblement détournés de la moindre responsabilité personnelle et chargeons les autres de tout ce qui peut se produire. De ces prémisses découle un conflit toujours plus inextricable entre la personne et la société. 

Autrement dit, nous vivons dans une société qui a été créée par des efforts communs mais par ceux de personne en particulier où les griefs de chacun sont dirigés vers les autres, en aucun cas vers soi-même. 

Cette situation a abouti à ce que l'homme ne peut devenir un instrument des idées et des ambitions des autres ou être un meneur d'hommes lui-même, formant et exploitant l'énergie et les efforts d'autrui, sans regard pour les intérêts de chaque individualité prise séparément; C'est comme si l'idée même de la responsabilité personnelle avait disparu, sacrifiée sur l'autel d'un "intérêt public" mal compris, au service duquel l'homme aura acquis le droit de se sentir délié de toute responsabilité à l'égard de lui-même.

 

Dès le moment où nous confions à d'autres le soin de résoudre nos propres problèmes, le fossé qui sépare le processus matériel du precessus spirituel ne cesse de s'élargir. Nous vivons dans un monde d'idées que d'autres ont élaborées à notre intention et où nous n'avons le choix qu'entre, nous développer selon leurs normes, ou nous en écarter et entrer en conflit avec elles d'une manière toujours plus désespérée. Situation aussi aberrante que terrible. 

 

Je crois que la seule voie possible pour surmonter ce conflit entre l'individuel et le collectif est de retrouver un équilibre entre LE SPIRITUEL  et le matériel.

Que signifie par exemple : "Se sacrifier pour la cause commune?"  N'est-ce pas l'expression même du tragique conflit qui existe entre la personne et la société ? 

Si l'homme n'est pas intimement convaincu de la part de responsabilité qu'il a lui-même dans l'avenir de la société, s'il ne ressent que le droit de disposer des autres, de diriger leurs destins de l'extérieur et de leur imposer sa vision de leur rôle dans le développement social, alors les désaccords entre l'individu et la société ne peuvent que prendre un caractère de plus en plus fondamental. 

le libre arbitre est la garantie de notre capacité à évaluer les phénomènes sociaux, ainsi que notre propre situation au milieu des autres et de pouvoir faire un libre choix entre le bien et le mal. 

 

Tout contre le problème de la liberté surgit en effet celui de la conscience morale. Si tous les concepts élaborés par la conscience collective sont bien le produit de l'évolution, celui de la conscience morale n'a par contre rien à voir avec le processus historique. Le concept de conscience morale et le sentiment que nous en possédons est quelque chose d'immanent, de spécifique à l'homme, à priori, qui vient comme ébranler les assises de la société mal fondée qui est aujourd'hui la nôtre. la conscience morale empêche la stabilisation de cette société et va parfois à l'encontre des intérêts de l'espèce, voire de sa survie. En termes d'évolution biologique, la catégorie de conscience morale est parfaitement absurde. 

Aujourd'hui, il est évident pour tout le monde que les conquêtes matérielles n'ont pas été synchronisées avec un perfectionnement spirituel. La conséquence fatale en est que nous sommes devenus incapables de maîtriser ces conquêtes et de les utiliser pour notre propre bien. Nous avons créé une civilisation qui menace d'anéantir l'humanité.

Devant une catastrophe aussi globale, la seule question qui me semble importante, au plan thérique, est celle de la responsabilité personnelle de l'homme, de sa disposition au sacrifice spirituel, sans lequel il ne saurait être question d'un principe spirituel. la capacité au sacrifice dont je parle et qui doit devenir la forme organique et naturelle d'eixtence de tout homme doué de quelques qualités spirituelles, ne peut être perçue comme une fatalité malheureuse, ni comme une punition qui serait imposée par on ne sait qui. Je veux parler de l'esprit de sacrifice, de l'essence même du service envers le prochain, reconnu comme unique forme possible d'existence et assumé librement par l'homme au nom de l'amour. 

Or, de quoi est faite la relation qui prévaut aujourd'hui entre les hommes ? De l'esprit d'accaparement aux dépens des autres, de la volonté d'obtenir le plus possible sans renoncer au moindre de ses intérêts. 

Le paradoxe pourtant de cette existence est que plus nous cherchons à humilier nos semblables, plus nous nous ressentons dans ce monde comme insatisfaits et frustrés. Tel est le prix de notre "péché", du refus de choisir de plein gré, en la préférant à toute autre voie, la voie véritablement "héroïque" de notre dévéloppement intérieur."

 


 

À mes yeux, la conscience morale n'est pas immanente mais éducative et comme elle répond à une intention de maintien de l'ordre social et de la croissance matérielle qui l'accompagne, elle ne peut contribuer qu'au développement de cet égoïsme étrange qui consiste à défendre ses droits contre les autres si nécessaires et qui rend par là-même pérenne la structure matérielle de la société, dite "moderne"...

La conscience morale est devenue une aberration au service d'une destruction planétaire de la Vie. 

Il convient par conséquent de l'abandonner pour une conscience universelle....Celle des Peuples Racines, celle des civilisations qui n'ont jamais perdu de vue que l'individu est le Maître de lui-même dans le creuset d'une Nature originelle qu'il ne peut renier. Et que dans cette Nature originelle se trouvent également tous les êtres qu'il se doit donc de respecter et d'aimer autant qu'il le fait pour lui-même...

Il ne s'agira donc pas de croissance matérielle mais de développement spirituel. En osmose avec l'ensemble de la Vie.

 

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Commentaires (2)

Thierry
  • 1. Thierry | 16/08/2015

La notion de "sacrifice" dans notre culture judeo chrétienne porte une connotation très lourde mais chez Tarkovski, je pense qu'il ne s'agit pas de se crucifier ^^ mais de sacrifier (ou de se défaire) de notre attachement matérialiste éducatif. Et c'est un vaste chantier :)

Vandooren Marie Noelle
  • 2. Vandooren Marie Noelle | 16/08/2015

Merci de cet aperçu Thierry , je pense que je vais le lire ce bouquin .... je ne suis pas tout à fait d'accord , la notion de sacrifice m'interpelle , mais oui , il y a une dynamique que je comprends . nous sommes peu de chose et nous pouvons subir ... mais nous sommes un tout aussi , terriblement important ... Je suis fan de SF , l'une des nouvelles que j'ai lue autrefois finissait en faisant de chaque atome de notre corps , un univers à part entière ( ils ont repiqué l'idée dans l'un des Men in Black) j'aime bien cette idée

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