Arrêt de travail

Mon médecin généraliste n'avait plus aucune place sur son planning, de toute la semaine. Et il me fallait un arrêt de travail pour mon Inspecteur. 

Plus en état de continuer. Fin de la partie.

Je suis donc allé voir sa collègue. 

"Bonjour, dites-moi ce qui vous amène.

-J'arrête.

-Vous arrêtez quoi ?

-D'enseigner. Avant d'en crever."

Elle me regarde.

"Je vous explique depuis le début. Il y a deux mois, j'ai décidé de démissionner avec une Indemnité de départ volontaire. Je ne veux pas collaborer avec un gouvernement qui a décidé de tuer l'école publique à laquelle j'ai consacré trente-deux ans de ma vie. Réponse des personnels du rectorat : "M Ledru, il n'y a plus d'imdemnité de départ et vous avez juste votre BAC et votre diplôme d'instituteur, vous ne pourrez bénéficier d'aucun poste de reconversion avec aussi peu. Il faut que vous retourniez à la faculté. 

-Et trente-deux ans de carrière, ça ne vaut rien?

-Non.

-Et la formation professionnelle qu'on m'a obligé à suivre, ça ne me donne rien ?

-Non. 

-Et si je ne veux pas retourner à la FAC ?

-Et bien, vous serez mis en congé longue maladie.

-Et pendant ce temps-là, je cherche une autre issue, c'est ça ?

-Oui, c'est comme vous voulez ou alors vous reprendrez votre classe à la fin de votre congé.

-Je ne suis pas un collaborateur, je vous l'ai déjà dit.

-Alors, il faut que vous trouviez un emploi dans le privé."

Alors, donc après avoir expliqué dans les grandes lignes les deux derniers mois, j'explique au médecin, qu'hier matin, à l'école, j'ai pris un coup de poignard en trop, celui qu'il ne fallait surtout pas que je prenne, la pire des choses. 

Des enfants qui font souffrir d'autres enfants. Dans ma classe. Deux parents qui vont se plaindre à la directrice que je ne protège pas leurs enfants. La directrice qui me dit que je dois être vigilant...

Plus rien, désormais, ne me tient debout.

"Vous êtes peut-être trop idéaliste M Ledru.

-Je pense au contraire que c'est le monde adulte qui ne l'est pas assez et je refuse cette molesse générale. Je travaille pour des enfants et cette mission ne devrait pas être confiée à des esprits mous et malléables. Je sais le danger d'épuisement que représente le fait de maintenir en soi une exigence quotidienne. Mais il est plus mortel encore de se réveiller un jour avec la conscience de sa propre faiblesse. Je crève aujourd'hui d'être un idéaliste. Mais je serais déjà mort depuis longtemps de ne pas l'avoir été.

-Vous ne pouvez pas à vous tout seul régler tous les problèmes que les enfants portent en eux.

-Non, je ne peux pas les régler mais je dois leur apprendre à ne pas les apporter en classe parce que ma classe est un sanctuaire où personne, absolument personne ne doit souffrir. Sinon, il ne s'agit pas d'une classe mais juste d'un autre endroit aussi sordide que le reste du monde humain. Et donc, cette fois, je n'y suis pas parvenu. Je ne reproche rien aux enfants. C'est en moi que le problème se pose. Je n'ai plus la capacité à maintenir le monde humain en dehors de ma classe. Les enfants viennent y reproduire le monde extérieur. C'est au-delà du supportable. Imaginez une barricade écroulée et un torrent de boue qui se déverse. Imaginez aussi qu'on me reproche de n'avoir pas su protéger ces enfants. Imaginez qu'on vienne vous reprocher d'avoir laissé mourir un patient alors que vous savez que vous avez fait tout ce qui était en votre pouvoir.

-Mais si vous les forcez à laisser leurs problèmes dehors, vous ne les aidez pas à les résoudre. 

-Il y a une différence immense entre le fait de disperser des problèmes sans aucun discernement et le fait de les analyser par la parole. Les problèmes, on les analyse en classe, on ne les subit pas. Vous êtes bien capables entre médecins de parler du cancer sans en être pour autant victime...Je n'attends pas qu'un problème surgisse pour en étudier les raisons avec les enfants, c'est tout le sens des débats philosophiques. 

-Bon, très bien, et pourquoi vous vous opposez à la Réforme des ryhtmes scolaires ? Ma nièce vit à Toulouse et la ville a adopté ce système depuis un an déjà et ça se passe très bien. 

-Toulouse ? En population, c'est la quatrième ville de France. Il vous faut une autre explication ? Vous imaginez le budget et les moyens en personnel, en locaux, en transport ? Alors maintenant, allez faire un tour en Lozère par exemple et puis on en reparlera. Comment justifier que les enfants vont connaître des parcours scolaires considérablement différents dans un même pays ? Est-ce qu'on ne doit pas essayer de prendre de la hauteur pour avoir une vue plus globale du problème et non pas juste se réjouir de situations de privilégiés ? Est-ce qu'il est acceptable qu'un gouvernement mette en place un système extrêmement coûteux pour les communes et qu'elle use de l'argument que c'est pour le bien des enfants et qu'il est inadmissible de s'y opposer ? Est-ce que vous connaissez la cahier numéro 13 de l'OCDE ? Est-ce que vous avez une idée claire et complète des intentions politiques et financières ? Est-ce qu'il est acceptable de dire que cette Réforme aura besoin de plusieurs années pour être au point quand on considère qu'il s'agit de la vie d'enfants de maternelle et de primaire ? Proportionnellement, cela représente vingt ans de votre vie." 

L'entretien a duré plus d'une heure.

Le constat : beaucoup de personnes parlent de ce qu'elles ne connaissent pas. 

J'ai mon arrêt de travail. 


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