Au bout de la route.

 

 

 

"Je ferais mieux de me taire en fait".

Voilà l’idée qui tourne dans ma tête depuis quelques temps. De quoi est-ce que j’essaie de parler sur mon blog ? C’était la première question…Alors je me suis dit que j’essayais de parler de l’évolution spirituelle… Du changement de conscience, du basculement dans une dimension parallèle et tout ça et tout ça…

 

Mais ces mots sont les outils d’un système de signes qui relie un monde signifiant (le monde réel) à un monde signifié (le monde représenté.)

 

Ce langage crée, à côté du monde réel, un monde représenté. Et dès lors, ces mots ne sont pas la réalité mais une représentation mentalisée de cette réalité. Et moi-même, je peux finir par croire que cette représentation est la réalité alors qu’elle n’est que ma version de la réalité, une version indéfiniment et cruellement insignifiante étant donné qu’elle est issue d’un esprit incomplet, formaté, éduqué, réactif…

 

C’est ce dernier mot le pire d’ailleurs. « Réactif »… Je ne pense pas, je ne réfléchis pas, je réagis à un état d’esprit qui lui-même est soumis à des événements exogènes, à des conditions de vie qui entraînent des tourments et par conséquent des réflexions sur l’Éveil. C’est ma condition humaine qui m’amène à penser à la condition humaine. Très bien, on pourrait se dire que c’est normal et sain mais si je regarde sincèrement la « réalité » de ce phénomène, je vois bien qu’il n’y a pas de liberté dans ce processus et que les conclusions que je peux émettre ne sont pas le reflet d’une réalité intangible, éternelle, universelle mais simplement un état des lieux, l’observation d’une enceinte, celle de la réalité illusoire de mon existence. Je ne suis pas dans une dimension épurée mais dans l’analyse de ma geôle.

 

Lorsqu’on parle de la réalité, on parle toujours de la représentation qu’on se fait de la réalité et ça n’est jamais qu’en fonction de notre architecture intérieure. On s’imagine dès lors parler avec des mots d’un phénomène qui n’a pas de représentation possible, qui n’est pas de l’ordre du signifié. Il y a une tromperie originelle alors qu’on s’intéresse à l’origine. C’est vouloir remonter à la source de la réalité alors qu’on est emporté dans le courant des pensées et des représentations qu’elles génèrent. Le signifié ne peut pas être le signifiant, la carte n’est pas le terrain, le mot Amour n’a pas d’Amour pour lui-même, la pensée de l’Eveil n’est pas l’Eveil, les paroles sur la Réalité n’ont aucune réalité.

 

Bon, alors comment s’en sortir ? Tout ça ne sert donc à rien. Je ne parviendrai jamais à être satisfait de ce travail justement parce qu’il s’agit d’un travail. Tout ça n’est qu’une illusion prétentieuse qui me glorifie, qui me valorise…

 

« Ah, mais moi je réfléchis, je pense, j’évolue, je ne suis pas un bœuf qui marche dans l’encadrement de ses œillères, piqué aux fesses par le bâton d’un guide que je ne connais même pas… »

 

Si, si, en fait, c’est exactement ça… La seule différence, la seule évolution, c’est que je suis plus ou moins parvenu à avoir une vision macroscopique de l’attelage, je parviens à me voir, ce bœuf sur un chemin chaotique, avec le sillage derrière lui, comme une traînée qui l’alourdit et qui ne disparaît jamais dans la masse du Temps, et ce chemin devant lui qui n’a aucune réalité étant donné qu’il n’existe que dans les circonvolutions de mon cerveau, je vois le guide aussi, une espèce de géant impassible qui se contente à intervalles réguliers de piquer mon arrière train…Il n’a aucune émotion, aucune intention, aucun projet, il se contente de maintenir le mouvement perpétuel. Le flux vital en quelque sorte.

 

J’aime bien d’ailleurs, malgré ma lourdeur initiale de bœuf, prendre cet envol et planer ainsi au-dessus des horizons. Bon, quand je retombe, ça fait toujours un peu mal mais je m’accroche à l’idée que l’envol existe.

 

Et c’est là que de nouveau, je fais souffrir le bœuf…Car, tout de même, quelle est cette entité qui parvient ainsi à prendre de l’altitude et à observer les mouvements de l’existence sans en souffrir, juste cette observation épurée, sans émotions, d’où vient cette félicité, cette béatitude, ce bien être, ce « bien naître » ?

 

Y aurait-il un signifiant que je ne parviens pas à signifier ? Y aurait-il une réalité qui n’a pas de mot et qui ne doit pas en avoir au risque de l’alourdir et de la faire retomber au sol ? Y a-t-il dans la démarche spirituelle une condamnation de l’envol ? Lorsque je retombe et que je réintègre le corps buté du bœuf, c’est que les mots dans l’esprit libéré ont créé une masse qui n’a pas de réalité et cette illusion a tout brisé, a tué la légèreté, comme un oiseau abattu en plein vol.

 

La démarche spirituelle serait une illusion édulcorée, elle n’aurait aucune réalité mais ne représenterait qu’un monde de signifiés. Des boulets aux pattes ou des œillères encore plus grandes.

 

Mais tout ce fatras de mots n’est sans doute qu’une illusion supplémentaire et les résidus d’une désillusion devant l’illusion de tout ça.

 

Finalement, la plus belle démarche spirituelle consiste sans doute à ne pas en avoir. Car l’intention qu'on projette devant soi est une ancre qu’on traîne et un bœuf est déjà suffisamment lourd comme ça.

 

C'est cela que je cherche à traduire désormais dans le roman en cours, KUNDALINI. Il n'y aura pas de "connaissances" spirituelles et tous les "enseignements anciens" seront ignorés. Je ne veux décrire que le chemin qui n'existe nulle part, qui n'a aucune mémoire, aucun balisage, aucune carte... Je préfère errer dans mes insuffisances que de croire que je les efface en adoptant des "réalités" anciennes.

Il y a des matins où j'aimerais me lever en ne sachant rien et retrouver au plus profond de mes fibres cet émerveillement originel de l'esprit qui découvre pour la première fois le lever du jour. Quels sont les souvenirs ancrés dans la mémoire des premiers jours ? Cette puissance de feu qui investit les neurones, les fibres, les particules... Parfois, j'ai connu des embrasements de nouveau-né, des émotions de lave qui coulaient dans mes veines et j'ai ri toutes mes larmes dans un bonheur étrange.

Il existe un instant dans notre vie où nous découvrirons tous un espace totalement inconnu, une dimension jamais éprouvée, une vision fondamentalement neuve, sans résidus. Quelles que soient les "connaissances" qu'on aura pu tenter d'absorber, il se passera inévitablement , dans le laps de temps d'un battement de paupières un basculement total.

A l'instant de notre mort. Et ce sera comme le premier lever du jour devant les yeux d'un nouveau-né.

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