Ce qu'il faudrait enseigner...

JARWAL LE LUTIN, tome 2

EXTRAIT

Le lendemain matin, Jarwal et Kalén allèrent s’asseoir au bord de la mare. Gwendoline les accompagna. Elle avait secrètement demandé à Léontine, la petite mouche bleue, d’assister à la discussion.

Elle n’avait pas parlé de ses tourments. Jarwal était déjà concentré sur ce qu’il devait apprendre.

Assis au bord de l’eau, Kalén sortit le parchemin de son outre.

« Voilà ce que tu dois comprendre Jarwal. »

 

Jarwal observa le rouleau ouvert.

« Je ne comprends pas ta langue Kalén.

-Je vais te le lire. Il te suffira de retenir certaines incantations. Le principe est très simple en fait. L’eau a une mémoire. Tout ce qui est dissout en elle reste ancré, jusqu’aux plus petites particules. Rien ne disparaît. Ce parchemin va t’expliquer comment rejoindre en toi l’eau qui te constitue. Ton enveloppe va se fragmenter pour retourner à sa source. Rien ne disparaîtra étant donné que cette eau en toi est comme une mémoire de ce que tu es. La plus grande difficulté consiste à quitter les pensées. Ce sont elles qui brisent en nous l’osmose avec le flux vital, avec l’énergie fondatrice. Il est essentiel d’apprendre à ne plus penser pour entrer dans l’énergie. Ce sont elles par contre qui te permettront de réintégrer ton enveloppe corporelle. Tu comprends ? Les pensées sont le lien entre notre âme et notre corps et notre âme est le lien entre l’esprit et la vie qu’il insère en nous. Il fallait un corps pour accueillir ce phénomène mental. L’âme en suspens est attirée par les pensées de deux adultes qui s’aiment et veulent concevoir un enfant. Si le chemin de vie qui est associé à ces deux individus convient au projet de l’âme, elle choisira ces deux adultes comme maison d’accueil. Tout commence sur cette Terre par les pensées de ceux qui vont devenir nos parents. C’est l’âme qui, la première, aime ceux qui vont devenir ses parents. Pas l’inverse. Mais dans le corps qui va recevoir notre âme, la mémoire de tout est enregistré. Nos vies précédentes, non pas dans leur parcours terrestre mais dans leur cheminement spirituel. Ce que l’âme n’aura pas réussi à atteindre dans ses vies passées, ce qu’elle a déjà accompli, ce qu’elle doit réaliser. Tout est englobé dans chaque particule d’eau. C’est là que tu vas retourner.

-Et nous réintègrerons nos corps en percevant les pensées de ton peuple vers nous, c’est ça ?

-Exactement. »

 

Gwendoline s’était assise un peu à l’écart, le dos appuyé contre un chêne ancien, elle constituait des bouquets de fleurs séchées. Elle avait promis d’en offrir à Inola.

Elle nouait machinalement les renoncules, les pieds d’alouette, les pivoines, les immortelles, les aconits, assemblant les couleurs et les formes.  

 

« Puisqu’il faut un espace liquide pour recevoir les particules qui nous constituent, je suppose que tu sais déjà où nous devrons nous reconstituer ?

-Un bassin naturel, sur la rivière qui court dans la vallée des Kogis. Nabusimaké, « là où naît le soleil », c’est là que vit mon peuple.

-Il faudra que quelqu’un soit sur place en permanence.

-Mon oncle s’y trouve.

-Bien. Je dois donc quitter mes pensées, c’est cela ?

-Si tu cherches à quitter tes pensées volontairement, tu resteras attaché à cette pensée. Ça n’est pas toi qui vas quitter tes pensées, ce sont elles qui vont sortir. Parce que tu ne seras plus disponible pour les accueillir. Chez les Kogis, on apprend aux enfants que les pensées sont comme des mouches dans la hutte. La hutte, c’est le mental qui pense. Les pensées ont trouvé une entrée et elles bourdonnent. Si le mental se concentre sur elles, c’est comme s’il leur offrait du sucre. Elles ne partiront plus, elles ont trouvé leur pitance. Il s’agit donc de ne pas s’en occuper, de ne pas les observer mais d’observer celui qui ne les regarde plus. La hutte va rester ouverte et elles finiront par partir parce que le mental ne leur aura pas offert ce qu’elles cherchent. Ça n’est donc pas une question de volonté mais plutôt d’abandon de la volonté. Il faut ne rien vouloir jusqu’à oublier cet objectif. Ce qui importe, c’est qu’il n’y ait plus de murs à l’intérieur. Les pensées, tout comme les mouches, vont se retrouver dehors. La hutte, c’est ton mental qui pense. L’esprit, c’est celui qui brise les murs. C’est lui l’architecte. Il accepte la présence du mental quand il est utile mais il peut aussi s’en séparer provisoirement. L’âme est le point de rencontre entre le mental et l’esprit. Pour retrouver l’esprit en toi, il faut aller vers la contemplation et abandonner les émotions. C’est ce que nous apprenons aux enfants.  

-Et tu sais donc déjà comment t’y prendre malgré ton jeune âge?

-Parce que les Kogis vivent en eux comme au cœur de la Nature. Ils sont dans le silence de la contemplation. Pas l’homme blanc. Lui, il fait les choses avant même de savoir qui il est. Chez nous, les enfants apprennent à être.

-Des êtres humains et pas des hommes.

-Et c’est un long chemin parce que c’est une voie exigeante. La voie de l’homme blanc est un abandon à la faiblesse.

-Ici, la voie de l’homme blanc est présentée aux enfants comme la voie du progrès. »

 

Une incompréhension sur le visage de Kalén, une stupéfaction. Comment pouvait-on égarer les enfants de la sorte ?

 

« Et lorsque je suis en dehors de mes pensées, que dois-je faire pour être ?

-Etre, tout simplement. Il n’y a rien à faire puisque tout est déjà là. Il n’y a rien à trouver. C’est ça que l’homme blanc ne comprend pas. Il s’obstine à chercher ce qui est déjà là et il ajoute sans cesse de nouvelles carapaces sur lui-même. Il s’est persuadé que son mental détient à travers les pensées le sens de l’existence. Il a succombé à la prétention parce qu’il détient la capacité à penser et à savoir que c’est lui qui pense. C’est comme s’il avait décidé d’honorer le coffre qui contient le trésor de la vie en oubliant les richesses qui s’y cachent. Tu n’auras aucun mal à ressentir ce dont je parle. C’est Izel qui me l’a expliqué. Et je sais qu’il avait raison. Tu es un lutin.»

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