Ce qui est là.

Finalement, il suffit que je relise ce que dit Jarwal pour être en paix...


JARWAL LE LUTIN,  tome 2

Que serait le prochain millénaire ? Ils en avaient longuement parlé. Ni l’un, ni l’autre ne parvenait à imaginer ce que le Progrès apporterait comme nouvelles dérives. Comme autres désolations.

 

« Je sais à quoi tu penses mon amour, murmura Gwendoline.

-Oui, je sais bien.

-Nous faisons ce que nous pouvons.

-Et nous ne pouvons rien faire de plus. Ce qui importe, c’est que nous soyons fidèles à nos valeurs et que nous ne sombrions pas dans les pensées sombres au point de tout abandonner.

-L’avenir n’est qu’une illusion de nos pensées, c’est ça ?

-Oui, mon amour, acquiesça Jarwal. Le Temps n’existe pas. Ni le passé, ni le futur. La vie est là et maintenant. Il est inutile de regretter l’harmonie ancienne, ni craindre les temps à venir. Demande à un arbre ce qu’il fera demain. Il sera incapable de te répondre. Les humains sont les seuls à se fourvoyer dans ces angoisses malsaines. Nous ne devons pas les imiter.

-Mais si nous ne tentons pas de prévenir les calamités, elles surviendront immanquablement.

-Pas si nous nous appliquons dans l’instant présent. Il ne s’agit pas de vouloir préserver ce qui reste en imaginant que ça peut disparaître mais d’honorer ce qui est là. Et parce que cette Nature se sentira aimée, elle œuvrera elle-même à son maintien. L’idée d’un temps à venir est la mort préméditée de l’instant qui est là.

-Oui, mon prince, tu as raison. Je dois penser à aimer ce qui est là. »

 

Ils arrivèrent au bord de la mare aux chevreuils et abandonnèrent les pensées. Ils s’installèrent, côte à côte au bord de l’eau et laissèrent l’immobilité de l’étendue couverte de nénuphars envahir leur esprit silencieux. Une eau limpide sur un fond de galets.

Des hydromètres et des gerris glissaient sur la surface lisse, tournoyant autour des tiges de potamots, cherchant allègrement quelques denrées à saisir. Un foisonnement d’insectes au milieu d’une végétation luxuriante. Quelques libellules chassant sans répit, une aeschne bleue scintillant dans un rayon de soleil, un papillon vagabondant dans des arabesques sautillantes. Le murmure léger du filet d’eau glougloutant à l’extrémité de la mare et vidant le trop plein. 

 

« Je t’aime Jarwal.

-Moi aussi Gwendoline. Et je suis immensément heureux que la vie nous ait réunis.

-Tout à l’heure, tu disais que nous devions œuvrer à vivre l’instant présent mais il me reste toujours cette obligation que je m’impose à tenter d’améliorer la situation, à protéger cette nature que j’aime.

-Bien sûr et je ne le conteste pas. Je pense simplement qu’une fois que tu as fait ce que tu penses être juste, il est inutile de t’alourdir de la projection temporelle qui voudrait que tes actes aboutissent. Ce qui importe, c’est que tu agisses. Le reste n’est pas de ton domaine. Il est celui de la vie.

-Inutile que je m’inquiète envers mes actes dès lors qu’ils sont justes, c’est bien cela ?

-Dès lors que tu penses avoir fait ce que tu penses être juste. C’est encore différent.

-Parce que les conséquences de mes actes ne seront pas forcément justes, c’est cela ?

-Exactement. Mais là encore, dès lors que tu as agi en ton âme et conscience, dans une absolue lucidité, tu n’as pas à te reprocher la tournure des évènements. Par exemple, nous avons replanté des arbres après cette tempête mais en le faisant, nous avons peut-être perturbé la pousse des arbres qui avaient survécu, nous avons créé une injustice en aidant nos graines avec des potions de croissance. Les arbustes qui n’en ont pas bénéficié vont peut-être se retrouver dépassés par ces nouvelles pousses et ils vont devoir lutter pour user de tout leur potentiel. Nous avons agi par amour pour la forêt. Mais en voulant rétablir une communauté d’arbres, nous avons peut-être troublé un ordre naturel. Ce qui était bon à nos yeux ne l’était pas forcément pour tous. La forêt nous le montrera et nous devrons en tirer les leçons. D’ailleurs, je m’inquiète peut-être inutilement. Il est dès lors vain que j’y pense. La vie sera le juge de paix. C’est toujours ainsi. »

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