Courir

 

Aujourd'hui, à la descente du sommet du jour, j'avais cette musique qui tournait en boucle dans les écouteurs du MP3 et c'est à "l'image" de ces instants là-haut. 

J'ai dansé sur les chemins de pierre, j'ai crié mon bonheur, j'ai lancé mes jambes, j'ai posé mes pieds là où ils devaient être pour ne pas tomber, j'ai posé les pointes de mes bâtons là où ils devaient être pour ne pas tomber, j'ai scruté chaque pierre pour ne pas tomber, j'ai sué et soufflé, une heure trente sans aucune pause, la puissance, juste le bonheur de la puissance.

Oh, bien sûr, des milliers de coureurs iraient plus vite que moi mais ça n'a absolument aucune importance. Je vais à la vitesse qui me réjouit.

Ce plaisir du corps en action, encore une fois, pour la millième fois, je pense qu'il est impossible de vivre pleinement tant que cette jouissance n'est pas éprouvée, tant que le corps n'existe pas pour autre chose qu'une activité quotidienne, répétitive, intentionnelle et bien souvent pour des objectifs matériels. 

Que faisons-nous de nos corps ? À quels moments vivons-nous réellement en lui, avec lui, au plus profond ? Juste pour lui, sans aucun objectif autre que cette rencontre intime. Lui et nous.

Combien de fois sur une semaine, un mois, un an, éprouvons-nous sa puissance, ce miracle de la force, le souffle des poumons, la brûlure des muscles, les battements cardiaques, l'intensité de cette complexité vivante ?

Combien de gens mourront sans connaître d'eux autre chose que les dysfonctionnements physiques et ce regard méfiant, inquiet ou même détestable sur ce corps qui les empêche d'exister comme ils le souhaitent ? 

J'ai une sciatique, des douleurs permanentes dans les orteils du pied gauche, comme s'ils étaient brûlés de l'intérieur, une excroissance osseuse sur la colonne vertébrale, la maladie de Dupuytren, une vésicule biliaire qui ne fonctionne plus et lance, comme un point de côté incessant, des organes emplis de nodules, des pathologies qu'il faut chercher dans les annexes du Vidal... etc etc etc... mais tout le reste fonctionne, mes jambes peuvent pousser à la montée et absorber les chocs à la descente, mon souffle est bon, mon coeur est un piston infatigable, mon plaisir à suer est un carburant inépuisable, je peux rester concentré pour analyser le terrain à chaque seconde et savoir où poser mes pieds, mes bras jouent avec les bâtons de randonnée, mes abdominaux tendus protègent mon dos et je ris tout seul quand cette force m'anime et ruisselle, je ris et je bénis ce corps.

Courir n'a aucun sens, courir ne sert à rien. Et encore moins en montagne. Il n'y a aucune urgence, pas de rendez-vous, pas de raison professionnelle, pas de compétition, rien à "gagner" mais tout à perdre si ça n'est pas fait. 

Qu'est-ce que ce "tout" ?

Là : 

JUSQU'AU BOUT

EXTRAIT

Il écrivit toutes ses réflexions puis il décida d’aller courir. Il devait entretenir son corps désormais. Avec attention et rigueur. Se muscler, gagner en endurance, en puissance, en résistance, supporter la douleur, le froid, la faim, la soif. Le bonheur absolu des samouraïs. Il deviendrait comme eux. L’esprit et le corps unis dans une même lutte. La joie qui montait en lui, comme un magma brûlant, dense, vigoureux, une fièvre élévatrice. Il se sentit presque grandir. C’était fabuleux. Il fallait courir pour libérer cette puissance.

Il sortit et reçut la lumière du soleil comme un don.

 

Il quitta son sous-pull. Son torse devait se nourrir des ondes divines. Il aurait aimé courir nu mais les esprits pervers n’auraient pas compris.

Il partit sur la route.

Dès les premières minutes, il chercha à se concentrer sur le rythme de ses foulées, la musique de son souffle et de ses pas, le tempo de son cœur, se coupant du monde extérieur, n’acceptant que les rayons solaires et la brise fraîche, sans objectif précis, il s’enfonça dans les forêts, traversa le plateau granitique de la Pierre Levée, suivit un temps le ruisseau du Ninian, rejoignit une route qu’il ne chercha pas à reconnaître, refusant de construire un parcours, limitant le travail de son esprit à la précision de ses gestes et quand il sentit que les muscles des jambes durcissaient, que le ventre et le dos supportaient de plus en plus difficilement les chocs répétés, il s’interdit de penser à un probable retour et, peu à peu, il sentit s’installer en lui la mécanique hypnotique de la course, s’engloutissant à l’intérieur de lui-même, insensible à toutes les sensations extérieures, ne vivant que dans l’infini profondeur de son propre abîme, il ne distingua de son corps que le passage rapide devant ses yeux d’un pied puis d’un autre, le premier disparaissant, immédiatement remplacé par le second et cela sans fin, et il trouva magnifique la mélodie répétitive de ses pas sur le corps de la Terre, comme des étreintes répétées, un don d’énergie partagée, il buvait à la source de vie et s’enivrait de jouissance, cette alternance rapide et saccadée et cette absence de volonté, le corps agissant indépendamment de tout contrôle, sans crainte et donc sans fatigue, le cerveau, submergé de douleurs ayant abandonné l’habitacle, s’évaporant dans un ailleurs sans nom, il la trouva magnifique cette musique en lui, chaque foulée se répercutant dans l’inextricable fouillis de ses fibres musculaires, dans les souffles puissants jaillissant de ses poumons vivants, comme une alarme infinie qui retentit, un appel à la vie, un cri de nouveau-né qui emplirait le ciel et gonflerait les nuages, ses perles de sueur comme des semences inondant la Terre, les râles de sa gorge comme des mots d’amour et il comprit pleinement, par-delà les pensées, que les poumons, le cœur, le sang et les cellules n’existaient que dans ces instants d’extrême exploitation, que les jours calmes étaient des jours morts, des jours sans éveil, des jours d’abandon et de faiblesse, des heures disparues dans le néant de la mort, des pourritures rongeant l’extase, des impuissances de verge éteinte, des mollesses de cadavres agités dans l’attente des vers, c’était inacceptable et il ne l’accepterait jamais, sa vie devait être comme cette course, sans cassure, sans déchet, sans seconde évaporée, un cri de vie dans le silence des cimetières, une rage aimante comme un hommage, il plongerait son âme dans le calice du monde jusqu’à noyer les derniers résidus des morales apprises, il couvrirait la Terre de son corps embrasé, il emplirait le vide de son amour enflammé, il sentit les larmes couler, c’était si beau ce moment de vie, enfin la vie.

Il courut si longtemps qu’il ne sut pas quand il rentra.

 

COURIR, COURIR, encore et encore

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