Emotionnellement parlant.

Lorsque je lis les directives ministérielles sur les objectifs de l'école primaire, je suis consterné de l'absence de TOUT travail existentiel ou spirituel.

Quels que soient les gouvernements successifs d'ailleurs et le prochain ne fera pas mieux. Je n'ai aucune illusion. Manquerait plus que ça que je me fabrique des illusions...

 

Emotionnellement parlant, j'ai bien du mal à ne pas céder à la colère.

Et les émotions devraient justement être un sujet analysé à l'école primaire.

Qu'est-ce qui me met ainsi en colère ?

Depuis mon CM2, j'ai voulu être instituteur. Mon Maître s'appelait Mr Quéré et je l'aimais.

Au collège, j'ai eu Mr Pichon, un prof de Français. Lui aussi je l'aimais.

Et puis Mr Ollier au lycée, prof de Français en seconde et en première. Lui aussi, je l'aimais.

Et puis Mme Sotirakis, prof de philo en Terminale. Elle aussi, je l'aimais.

Et je sais que cette colère vient de l'outrage fait à ces enseignants hautement estimables. Ces gens-là oeuvraient pour l'humanité à travers une matière qu'ils aimaient. Ils ne cherchaient pas à produire des élèves performants mais à accompagner des êtres humains en formation. L'école n'était pas une fabrique de futurs salariés, ni même de citoyens responsables mais, avant toute chose, d'individus épanouis, éveillés, lumineux. Ces profs-là savaient que le reste suivrait. 

Aujourd'hui, on me demande de catégoriser les enfants, de les identifier, de les ficher, de les cadrer, de les formater, de dévoiler même des informations privées, intimes, de remplir des dossiers de plus en plus intrusifs. On me demande surtout de nier la personnalité et de limiter au maximum les extensions possibles de chacun.

Cette colère qui monte inexorablement, je sais qu'elle vient aussi de cet amour bafoué pour des professeurs vénérés. Car il me devient peu à peu impossible de propager à mon tour ce respect infini pour chacun.

Alors, émotionnellement parlant, cela devient parfois épuisant.

Mais je me dis aussi qu'il s'agit d'un chemin à suivre, d'une opportunité.

Si je laisse cette colère m'envahir, elle me perdra. J'entrerai dans ma classe avec un objectif d'insoumis et dès lors je ne serai pas ancré dans le don de soi mais dans la contestation envers un système.

Mais qui est en face de moi ?

Des enfants.

Pas le système.

Si je laisse mes émotions prendre la main, je m'y épuise et je n'ai plus rien à donner. A part peut-être cette colère.

Je me dois d'instaurer une priorité très simple. Ces enfants ne sont pas responsables de mes douleurs existentielles et ils n'ont pas à les supporter. Dès lors, cette émotion néfaste n'a rien à faire dans la classe, ni même dans ma vie.

Je connais les problèmes, je vois bien depuis trente ans ce que l'école devient. Je peux en parler, les dénoncer, les mettre sous les feux de mes petits projecteurs. Mais sans jamais laisser ces problèmes devenir en moi des pilleurs d'énergie.

Ce que j'ai à donner, je ne dois pas l'affaiblir par des combats émotionnels qui me ruinent avant l'heure.

"Agir dans le non-agir".

J'ai mis très longtemps à réaliser pleinement ce que cette expression pouvait signifier pour moi. Je ne dis pas que mon interprétation est universelle. Elle me convient et c'est suffisant.

Il est par conséquent aussi essentiel d'examiner les pensées que les émotions. "Qu'est-ce qui se passe en moi en ce moment ? " Il ne s'agit pas d'analyser avec méfiance mais juste d'observer. La méfiance créerait un état d'inquiétude et donc de résistance ce qui ajouterait à l'émotion une part néfaste, un système de parasites qui s'entretient et transforme l'émotion elle-même.

Il convient juste de laisser s'étendre cette émotion comme si elle était un visiteur de passage. Elle n'est pas moi mais un élément rapporté, évènementiel, provisoire. Si je m'identifie à elle, si je la considère comme une part de moi, je ne suis plus observateur mais dépendant d'elle. Je et elle se mêlent. Et je ne suis plus. Le problème vient de la charge énergétique diffusée par cette émotion, par cette pensée corporelle, par ce ruissellement de colère ou de joie. La fréquence vibratoire de l'émotion lorsque celle-ci prend le pas sur l'observation amplifie la pensée et le phénomène interne se renforce.

Le mental adore ces situations. Il y trouve un terreau favorable à son expansion. Les pensées se nourrissent des émotions et les émotions fabriquent de nouvelles pensées. Le mental va même s'efforcer d'entretenir cette anarchie intérieure en multipliant les pensées, soit pour résister aux émotions, soit pour les amplifier. La résistance aux émotions, lorsqu'elles se révèlent désagréables, n'est pas une issue. Elle génère de nouvelles pensées émotionnelles. Ce chaos interdit toute observation. L'individu n'est plus qu'un flot d'excroissances mentalisées. La paix est exclue de ce champ de bataille.

La pensée est d'ordre intellectuel et l'émotion d'ordre physique. Lorsque les deux entités agissent de concert, et que la conscience en est bannie, l'individu est en sommeil. Il rêve son existence et ne contrôle rien. A celui-là, tout arrive mais il ne fait rien. Il est sans cesse en réaction. Il réagit mais n'agit pas. Pour agir, il faut être dans le non-agir. C'est là tout le paradoxe.

Le non-agir est un état d'observation neutre. Le fait de ne pas générer de résistance conduira l'émotion à s'éteindre d'elle-même. Elle ne sera pas niée pour autant mais elle ne trouvera pas d'ancrage dans le mental. Parce que ça n'est pas le mental qui l'observe mais la conscience. Il ne s'agira dès lors qu'une bougie qui finira par épuiser sa réserve de cire. Les pensées émotionnelles se débrouilleraient pour reconstituer le stock...Ce qui importe, c'est d'oeuvrer au silence intérieur. Imaginez que la bougie s'est éteinte. Vous êtes dans le noir mais cette obscurité est une lumière intérieure. Vous décidez vous-mêmes des éblouissements et de leur durée.

Lorsque je suis ému par la beauté des montagnes, lorsque je suis dans ce silence intérieur, rien ne vient s'interposer. Je laisse l'émotion s'étendre et je l'honore. L'instant le plus beau n'est pas l'euphorie mais le retour à la paix. Car c'est dans le silence qui suit que la conscience se révèle. Je suis celui qui a rétabli l'obscurité lumineuse. Aucune lutte intestine, juste l'observation.

Si je cherchais à amplifier cette émotion réjouissante, si je cherchais à l'associer à des pensées discursives, à la prolonger par des raisonnements, des exagérations, des embrasements inventés, je me conditionnerai  à vivre la même illusion lorsqu'une émotion néfaste jaillira dans une autre situation.

Il n'y a pas de choix à opérer. Ca serait l'établissement d'un mensonge. Et de toute façon, si je m'abandonne à l'euphorie des émotions joyeuses, je m'abandonne symétriquement et simultanément au désastre des émotions douloureuses. 

On se retrouve de nouveau dans l'image de la balance et des deux plateaux. Je ne peux pas consciemment désirer remplir le plateau des bonheurs et vider celui des malheurs. C'est une tricherie irréalisable. 

Je peux par contre tenter de m'installer au milieu de la balance et apprendre à observer les déséquilibres, l'alternance des situations favorables ou défavorables, sans jamais mêler ma conscience aux pensées émotionnelles qui accompagnent ces troubles de l'existence. 

blog

Ajouter un commentaire

Code incorrect ! Essayez à nouveau