Entre miracle et aveuglement

« Au lieu de réduire nos consommations, nous préférons croire au miracle »

  • PROPOS RECUEILLIS PAR AURORE LALUCQ

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Pour prendre le virage d'une économie économe en ressources, nous misons tout sur les progrès techniques. A tort, selon le philosophe Dominique Bourg, professeur à l'université de Lausanne.

Quels sont les objectifs à respecter en termes de réduction de nos consommations de ressources ?

Il y a deux limites à notre consommation de ressources. La première découle de la quantité d’une ressource donnée accessible à un coût énergétique acceptable. La seconde procède des effets indirects de l’exploitation de ces mêmes ressources : par exemple, l’exploitation des énergies fossiles, parce que provoquant le changement de la composition chimique de l’atmosphère, est en passe de faire basculer le système Terre vers un état inédit, hostile à l’habitat humain, l’anthropocène.

Les limites en matière de ressources ne sont pas absolues mais relatives, ce qui les rend plus difficilement identifiables. Nous n’exploiterons jamais par exemple, contrairement aux dires de Max Weber, la dernière goutte de pétrole. Il nous faudrait en effet probablement plusieurs barils pour l’extraire de quelque recoin des profondeurs de la Terre. C’est aujourd’hui 10 % de l’énergie primaire au monde qui sont consacrés aux activités extractives et le coût énergétique de ces extractions croît de façon exponentielle, tant nous devons nous enfoncer dans les profondeurs des sous-sols, parfois jusqu’à plus de 600 mètres pour certains métaux. Et aller chercher sur la Lune des métaux semi-précieux n’améliorerait pas le coût énergétique global de nos activités extractives.

Les secondes limites, celles relatives à l’état actuel du système Terre - en matière de climat, de biodiversité, d’acidification des océans, d’usage des sols, de l’eau, de cycles de l’azote et du phosphore, etc. - sont beaucoup plus dangereuses encore pour nous. Rien ne nous empêche en effet de les franchir, ce à quoi nous nous employons d’ailleurs avec une vigueur étonnante. Le problème est que les conséquences du franchissement de ces limites n’apparaissent que longtemps après que nous les ayons franchies. Il faut par exemple attendre plusieurs décennies avant qu’un degré de concentration des gaz à effet de serre déploie ses premiers effets, et au moins un siècle pour qu’il les développe en grande partie. En d’autres termes, ceux qui franchissent ne sont pas ceux qui passent à la caisse.

"Créer, partager et stimuler", tels sont les principes de Kelle Fabrik, Fab Lab dijonnais fondé en 2012 où sont mis à la disposition de tous, à condition d’adhérer à la structure (25 euros), des outils allant du simple marteau à l’imprimante 3D. Après le do it yourself (fabrique-le toi-même), la tendance du do it with others (fabrique avec les autres) s’enracine en France via ce type de structures.

A Kelle Fabrik, chacun peut fabriquer ou réparer ce qu’il veut grâce à des outils mutualisés. Ce qui permet de lutter contre l’obsolescence programmée, de valoriser ce qui autrement partirait à la poubelle... Ce laboratoire de fabrication stimule la créativité des particuliers, des élèves ou des entreprises souhaitant venir y travailler. Il facilite l’accès du plus grand nombre aux travaux manuels, contribue à diffuser un savoir technique et à transmettre des connaissances aux bricoleurs présents.

De quoi également permettre à des entrepreneurs locaux d’accéder à des outils onéreux et réconcilier esprit d’entreprise et lien social. L’initiative séduit aussi des entreprises de taille conséquente : Kelle Fabrik collabore ainsi avec la SNCF sur le challenge trainDroïd, un programme de prototypage dédié aux collaborations "homme-machine".

Notons que l’affaire climatique commence à prendre un tour tragique. Les choses se déroulent plus vite et/ou plus mal qu’on ne s’y attendait. Le relatif plateau des années 2000-2010 a été une surprise, explicable par le réchauffement en profondeur des océans. L’actuelle accélération du réchauffement depuis 2014, et plus encore depuis 2016, est tout aussi surprenante. Août aura été le 16e mois d’affilée le plus chaud jamais enregistré et nous avons atteint une température moyenne de près de 1,3 °C supérieure aux valeurs préindustrielles. Si elles devaient être confirmées, différentes études concernant le rôle des nuages ou encore des données paléoclimatiques pourraient nous amener à rehausser la sensibilité du système climatique à nos émissions. La fonte des masses glaciaires est plus rapide que prévu et pourrait s’avérer irréversible.

Si la nécessité de limiter notre consommation de ressources fait aujourd’hui consensus (à de rares exceptions près), les moyens d’y parvenir diffèrent. Pourquoi, par exemple, ne partagez-vous pas l’optimisme technophile de Philippe Aghion, qui estime que "c’est du changement technologique que viendra la lutte contre le changement climatique"? Et comment expliquez-vous cet engouement pour les solutions techniques ?

L’heure est à la croyance au miracle. Certains annoncent qu’il n’y aura bientôt plus assez de carbone dans l’atmosphère, grâce probablement au pompage des Shadocks ! Elon Musk (fondateur de SpaceX et cofondateur de Tesla Motors) nous annonce qu’il va "terraformer" Mars pour y établir une colonie humaine. Mais une telle "terraformation", si tant est qu’elle soit possible, pourrait durer des centaines de milliers d’années ! Ce n’est pas le même défi que produire 350 000 batteries au lithium, qui le met d’ailleurs déjà à la peine !

Pour tout dire, j’ai du mal à comprendre ce qui fonde cet hyperoptimisme relatif à l’issue de la guerre que nous conduisons contre la nature. Tous les indicateurs environnementaux passent les uns après les autres au rouge et les nuages s’accumulent à l’horizon climatique : la production céréalière, contrée par les aléas du climat, croît moins vite que la démographie mondiale, des insectes hyperrésistants apparaissent aux Etats-Unis, les océans se remplissent de méduses, etc. Et tout cela est bien le résultat de la saga des progrès technologiques antérieurs. Un récent rapport de l’Organisation des Nations unies ("Global Material Flows and Resource Productivity") montre que la consommation de ressources augmente même plus vite que le produit intérieur brut (PIB) depuis 2000 ! Non seulement nous ne sommes pas parvenus en quarante ans de progrès techniques à découpler la croissance du PIB des flux sous-jacents, mais c’est l’inverse qui s’est produit.

Compte tenu d’un tel démenti par les faits, je n’ai pas d’autre explication à ces assertions que celle d’un phénomène religieux, au sens d’une croyance vous permettant d’attendre du monde plus qu’il ne pourra jamais vous donner. Toutes les religions ont des miracles à faire valoir sans qu’elles ne soient jamais parvenues à changer à l’avantage de tous, et de façon patente, l’état du monde. La religion techno-économique peut faire valoir aussi des réussites éclatantes - la méthode Crispr cas91 pour le découpage du génome, les cellules souches pluripotentes et induites (IPS), la loi de Moore2 ou les progrès vertigineux de l’intelligence artificielle, etc. -, mais celles-ci ne semblent pas en mesure de remédier à la masse des difficultés qui nous accablent, sans compter celles qu’elles ajouteront immanquablement.

Surtout, je crois que nous avons une fâcheuse tendance à confondre techniques et sciences. Les techniques nous font croire au miracle et cela fait des décennies qu’elles sont présentées et vendues ainsi, comme autant de promesses folles mais jamais totalement tenues. En revanche, le discours scientifique ouvre de tout autres perspectives. Considérons le système Terre. Il agit lui-même sur ses éléments, intensifiant ou réprimant leur expression. Les mêmes causes ne sont pas ainsi systématiquement suivies des mêmes effets. Le devenir du système est donc difficilement prévisible ; il recèle même divers points de basculement dont il est impossible de connaître les seuils à l’avance. Dans ces conditions, l’idée d’une maîtrise globale n’a aucun sens. Et il n’y a pas à proprement parler de géo-ingénierie, mais au mieux des leviers partiels d’action, pour ne pas dire des bouts de ficelle, dont on ne saurait vraiment connaître à l’avance la totalité des conséquences. Certes, nous exerçons désormais une influence massive sur le système Terre, en réalité involontaire et nullement pilotée, mais elle est en passe de susciter elle-même des réactions tout aussi massives, que nous ne saurions ni totalement prévoir, ni encore moins maîtriser.

Que faudrait-il mettre en oeuvre pour jeter les bases d’une économie économe en ressources ?

Ce qu’il faudrait faire, c’est ce qu’on ne fera pas : chercher à contrôler et à réduire progressivement, par des instruments et des incitations divers, nos consommations. Ce serait violer le fondement consumériste de notre civilisation. Nous préférons croire au miracle et nous le ferons jusqu’à un éventuel effondrement. Cela est d’autant plus dommage que nous aurions de bonnes raisons de ne pas continuer sur notre lancée. Pourquoi, en effet, poursuivre la sacrée croissance alors qu’elle ne délivre plus ses fruits et ruine nos conditions physiques d’existence ? La croissance du PIB ne débouche en effet plus sur une amélioration du bien-être, ni sur une création nette d’emplois, ni sur une réduction des inégalités.

Juratri procède d’une alchimie rare entre le projet militant, la performance industrielle et la qualité sociale. En vingt-trois ans, cette Scop basée à Lons-le-Saunier (Jura) a su devenir un des principaux acteurs industriels du traitement des déchets de la région, tout en conservant son objectif initial : l’insertion par l’activité économique de personnes éloignées du marché du travail.

Juratri est ainsi parvenu à anticiper les évolutions du marché et à se positionner comme un acteur de premier rang du recyclage, tout en nouant des partenariats avec les grandes entreprises du secteur. Le statut coopératif a permis un développement largement fondé sur l’autofinancement, avec des investissements dans des locaux modernes et des outils nécessaires à la diversification de l’activité, comme en témoigne l’ouverture en 2012 de Trivolution, une plate-forme mécanisée de tri des déchets d’équipements électriques et électroniques.

Depuis 2000, 455 personnes ont été accompagnées dans cette entreprise qui fut la première à obtenir la certification Afaq EI-ETTI, qui atteste de la qualité des pratiques sociales. En parallèle, la Scop investit 150 000 euros par an dans la formation professionnelle de ses salariés en insertion, afin qu’ils soient à même de trouver un emploi à la fin de leur contrat. Juratri est également à l’origine, en 2004, du Clus’Ter Jura, pôle territorial de coopération économique dont l’objectif est de créer localement de l’emploi durable. Ses domaines d’exploration vont de l’économie circulaire (collecte des bio-déchets, méthanisation, écologie industrielle, consigne des bouteilles de verre) à la rénovation énergétique ou encore à la mobilité pour tous.

En revanche, des progrès techniques associés à une réduction des consommations permettraient d’étendre progressivement au plus grand nombre certaines formes de confort matériel d’existence. Changement technique et changement des modes de vie pourraient être autrement combinés. Tel serait le projet d’une économie perma-circulaire, visant à ramener l’empreinte écologique de l’humanité à une planète.

Cet article a été initialement publié dans Les Dossiers d'Alternatives Économiques de janvier 2017.

 

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