Furious Angels

LES EVEILLES

Deux mois auparavant.

Elle rentrait du travail. Fatiguée. Encore fatiguée. Une lourdeur qui ne la quittait plus, une torpeur qu’elle ne comprenait pas. Comme un poison soporifique qui coulait dans ses veines. Une lutte constante contre cette langueur létale.

Elle s’était allongée sur le lit, les volets clos, la porte entrouverte. Elle n’avait pas voulu que Yoann l’isole. Comme si elle refusait de partir trop loin, comme si elle pressentait que les ancrages allaient céder. La peur. Elle était là, comme une bête enfouie dans une hibernation finissante. Il lui avait demandé si elle voulait écouter un peu de musique. Elle avait accepté.

« Furious angels » de Rob Dougan. Elle ne connaissait pas ce nom. Elle avait fermé les yeux.

Tout est là. Rien n’a disparu.

Premières paroles, de l’anglais, une note sourde maintenue comme une menace suspendue, une batterie s’installe, un électrocardiogramme sur l’écran de son esprit, la musique gonfle, les instruments prennent place, s’accordent, la vague monte en elle avec une puissance et une vitesse affolante, un courant irrésistible, une voix rauque résonne en elle, ramène à la surface des émotions étranglées, sa gorge se serre, des violons aigus s’imposent, les percussions s’emballent, elle perd pied, le flot l’emporte, la voix suppliante lâche son premier cri, l’enfant est là, une énergie qu’elle palpe, elle saisit un oreiller et le colle contre sa poitrine, elle met un coin du tissu dans sa bouche, elle se sent partir, elle quitte la pièce, rien, plus rien, plus de contact immédiat, plus de présence autour d’elle, juste l’enfant, il a peur, il comprend qu’il va partir, qu’il va mourir, elle lui parle, elle tente de le rassurer, elle ne sent plus son corps, une anesthésie foudroyante, elle n’est plus dans la chambre, elle pleure avec l’enfant, là-bas, il y a longtemps, elle est avec lui, il a peur, elle veut le rassurer, il monte, il la quitte, il s’éloigne, « pardonne-moi, pardonne-moi, » la musique a disparu, elle devine juste des houles sonores, rien d’identifiable, elle le sent partir, « mon Dieu, aidez-moi », elle voudrait accompagner encore l’enfant qui s’éloigne, « pardonne-moi, pardonne-moi, » les émotions la submergent, cette peur de l’enfant, cette angoisse qui l’agresse, l’étouffe, l’absorbe, elle est en lui, elle sent son désir d’étreintes, des bras qui l’enlacent, une poitrine nue qui l’accueille, des mains douces qui le retiennent, il sait que ça n’arrivera pas, il ne comprend pas, les questions s’enchaînent, « pourquoi, pourquoi ? » mais rien d’autre n’est possible, toutes ses peurs résonnent en elle, le couperet tombe, comme un cœur qui s’arrête, il s’éloigne, elle le suit de toute son âme, il monte, elle veut l’accompagner le plus longtemps possible, le scintillement s’efface, comme une étoile engloutie dans les noirceurs de l’univers, il part, il part …

Vide … Le vide en elle … C’est fini.

Elle s’arrête. Elle s’appuie contre un tronc. Le souffle coupé, elle pleure, elle n’y peut rien, depuis des mois les larmes jaillissent comme des torrents libérés, elle n’a plus de retenues, aucune digue, aucun muret, le flot d’émotions s’épanche dans une liberté sauvage qu’elle ne peut plus dominer. L’opération de la bartholinite devait lui permettre de vivre dans son corps physique le deuil de l’enfant. C’était nécessaire. Le voyage intérieur, l’accompagnement de l’enfant, cette envolée secrète réveillait le corps émotionnel. Tout cela avait un sens. Des nuits d’insomnie pour tenter de comprendre.

Elle a si longtemps été dans la maîtrise, elle a si longtemps cherché à protéger Yoann, à cacher ses propres ressentis pour ne pas l’étouffer, il est si fragile dans ses carapaces rugueuses, elle sait que, derrière les armures, la chair est à vif, il a déjà été si loin dans la souffrance, elle a tout fait pour ne pas l’assaillir, tant d’armées luttent sauvagement en lui mais dans cette attention constante qui la valorisait, répondait à une identification ancienne, elle avait disparu, elle avait étouffé son être, elle s’était fragmentée. La femme, la mère, l’amante, la psychologue, la belle-fille, celle qui est solide, câline, accueillante, chaleureuse, protectrice.

Protéger … Et en oublier de se sauver soi-même.

Elle avait fini par suffoquer, par ne plus pouvoir éteindre le brasier dans son ventre.

Elle prend la gourde et tente de retrouver une respiration posée. Elle souffle longuement.

Tant d’émotions bridées pendant des années.

Et tant de ressentis étourdissants depuis des mois.

Ce basculement extraordinaire, inattendu, éblouissant, elle l’avait tant espéré. Puis elle avait fini par ne plus y croire, elle s’était résignée, cachant son désarroi, se convainquant obstinément que c’était la seule solution.

Finalement, alors qu’elle ne s’y attendait plus, tout avait volé en éclat. Sans aucun signe annonciateur. Comme une bourrasque dévalant des hauteurs dans l’antre sombre et étroit de son existence rangée. Elle avait imaginé une vie plus rebelle, l’inattendu comme fil conducteur, des voyages imprévus, des départs survoltés, des découvertes multiples, l’éclatement absolu des conditionnements adoptés, une vie rêvée mais c’était insignifiant.

Elle s’était trompée.

Les voyages étaient intérieurs.

Tout ce qu’elle envisageait s’étendait dans la dimension horizontale des évènements quotidiens. Elle avait été à l’inverse projetée dans une ascension verticale étourdissante, qu’elle n’aurait jamais pu prévoir car elle n’en avait aucune image. On ne peut présager que des choses connues.

Ce qui s’offrait à elle dépassait le cadre étroit de son imagination comprimée.

Il fallait juste retourner les yeux au-dedans de soi. L’espace physique était secondaire.

Elle n’avait rien deviné. Tous ses schémas de pensées s’étaient révélés dérisoires. Des subterfuges égotiques, des images fabriquées par un mental pervers. Des révoltes infantiles. Les réponses édulcorées d’un mental trompeur.

Elle pensait que cette démarche intérieure dépendait de sa volonté. Juste un enfermement supplémentaire.

Un ouragan émotionnel avait balayé tous les stratagèmes.

Même l’analyse ne lui apparaissait plus comme l’élément déclencheur, elle n’était qu’une technique participant à la libération de l’individu. Le souffle intérieur l’avait imposée mais elle ne parvenait pas à identifier la source de ce torrent purificateur. L’impression parfois que quelqu’un en elle avait brisé les digues, une force inaltérable et sans nom … Rien de connu, rien d’identifiable.

Sa sexualité elle-même avait pris une dimension incroyable.

Elle frissonne. Un plaisir si puissant.

Elle n’aurait jamais imaginé une telle énergie, un tel envol, une extase aussi sublime. Elle jugeait pourtant sa sexualité satisfaisante. Elle arrivait parfois à jouir en même temps que Yoann et cette communion la comblait de bonheur. Un autre univers existait. État de conscience modifiée … Elle avait découvert le terme dans un livre de Stanislas Groff. Les similitudes avec ses envolées cosmiques l’avaient bouleversée. Elle ne parvenait plus à utiliser le moindre mot pour décrire désormais ce qui l’emportait sans ressentir aussitôt une insuffisance insoluble. Il n’y avait pas de mot. C’était au-delà du connu, au-delà de l’identifié, au-delà même de ses attentes.

Elle aurait tant aimé entraîner Yoann dans ces sphères éthérées, ces éblouissements corporels, ces envolées mirifiques mais là encore il restait dans le don et la maîtrise, il ne s’abandonnait pas et nourrissait son plaisir des vibrations qu’elle diffusait, des transes qui la raidissaient, de ses gémissements lascifs, il se concentrait assidûment sur la montée de son orgasme, éliminant ses propres ressentis. Elle le savait, il le lui avait dit. Seul, son plaisir lui importait. Le sien ne pouvant s’exprimer qu’une fois son extase déclenchée. Il ne voulait pas la laisser insatisfaite en jouissant avant elle. Par amour. Elle n’en avait aucun doute mais il ne comprenait pas qu’en la privant de son abandon, elle lui renvoyait l’impression d’une insuffisance, d’une incapacité à le faire jouir comme elle jouissait. Elle sentait avec une profonde douleur que ses orgasmes restaient à un niveau corporel, génital, que seul son pénis goûtait au bonheur des embrasées intérieures alors que les siens révélaient une conscience inconnue, un amour extraordinaire de l’énergie créatrice. Elle n’était plus elle mais un calice incommensurable inondé de secousses magmatiques. Ses anciens orgasmes n’étaient plus que des ébauches brouillonnes, des esquisses interrompues, des explorations suspendues. Elle s’était arrêtée pendant toutes ces années à l’orée d’une jungle grouillante de vie, d’un océan pétillant d’énergie, d’un cosmos primitif. À chaque extase, le voyage sidéral l’entraînait dans des contrées inconnues, insoupçonnées et elle se demandait immanquablement s’il restait encore des territoires à découvrir.

Elle s’effondrait souvent en pleurant sur sa poitrine en sueur. Elle n’y pouvait rien. Cette retombée brutale dans la réalité corporelle la brisait parfois. Dans les derniers jours, avant leur départ, cette réintégration dans son enveloppe de chair l’avait désespérée. Elle aurait voulu rester suspendue, libre, survolant les carapaces lourdes et inertes de son corps épuisé. Cette lumière inexprimable, cette impression de n’être pas seule, pas Yoann mais quelqu’un d’autre, une présence qui l’accompagnait, l’entraînait vers les altitudes.

Elle avait peur de la folie parfois.

Les deux dernières nuits, elle n’avait pas voulu s’unir à lui. La force de l’envol impliquait des retours douloureux qu’elle ne parvenait plus à vivre.

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